Culture

Super Nanny: pourquoi un tel engouement

Arthur Nazaret, mis à jour le 27.01.2010 à 18 h 11

Buzz sur le net, émission spéciale sur M6, que traduit l'étonnante ferveur qui entoure Super Nanny?

Mercredi 20 janvier, à côté du séisme en Haïti, un autre sujet —voire un seul— fait l'actu: la mort de Cathy Sarraï, 47 ans. Plus connue sous le nom de Super Nanny, titre d'une émission de M6 où elle incarnait une sorte de coach de la dernière chance —la télé en raffole (Pascal le grand frère, C'est du propre), etc— venant en aide aux parents qui n'arrivent pas à se faire respecter de leur progéniture.

Comme Arte après la mort d'Eric Rohmer la semaine précédente, M6 chamboule son programme pour une soirée spéciale Super Nanny. En trois jours, les compteurs des sites d'infos s'affolent; sur le site de M6, le forum qui lui rend hommage comptait lundi déjà 59 pages avec des messages louant la défunte. Exemple:

J'ai pleuré comme une enfant (...) j'ai passé des heures formidables à apprendre les bonnes manières. Je suis certaine qu'elle laissera un souvenir indélébile baigné de Lumière(...).

«Son humanité, son sens de l'écoute»

Avec son air sévère —lunettes rectangulaires, chemise blanche, large veste, impeccable chignon— la nounou s'est vite fait une place dans l'univers télévisuel: pour son retour début janvier, l'émission avait été regardée par plus de trois millions et demi de téléspectateurs, et occupait une régulière troisième position en termes de parts de marché. Comment expliquer un tel engouement? Dans un court communiqué, FremantleMedia, qui produit l'émission pour M6, apporte sa réponse:

Maman exceptionnelle, Cathy avait choisi de consacrer sa vie aux enfants. Depuis 2005, elle incarnait Super Nanny, émission (...) dans laquelle son humanité, son sens de l'écoute et son savoir-faire sont venus en aide à de nombreuses familles.

Super populaire, donc, parce que Super géniale: l'explication est peut-être un peu courte.

Une insécurité psychique

Cette émission aborde un thème sensible et d'actualité: la crise dans l'éducation. Une crise liée à trois phénomènes pour Serge Tisseron, pédo-psychiatre et directeur de recherche à l'université Paris X. D'abord, il y a une insécurité psychique, «liée à la précarisation de tous les liens: professionnels, affectifs, matrimoniaux, et parentaux. Avec l'inquiétude pour les enfants que leurs parents puissent se séparer et qu'ils ne parviennent pas à les protéger en cas de coup dur». 

Ensuite, un problème de contact: «Beaucoup de parents aujourd'hui mettent leurs enfants à distance et ont avec eux un contact qui se voudrait uniquement cérébral. On est dans une culture où l'on se touche de moins en moins. La famille est habitée par la phobie des contacts, aussi bien pour l'affection que pour la punition. Or, les enfants ont besoin de cette proximité. Du coup, il y a des problèmes d'attachement aux parents.» En consultation, Tisseron en vient à préconiser des batailles familiales de polochons pour casser cette distance. Et puis, conclut-il, «on est passé d'une culture du livre à une culture de l'écran. Les parents ont l'impression de ne pas comprendre les repères de leurs enfants et ils se sentent hors course. Ce qui est faux». Ah l'écran, combien d'interventions de Super Nanny pour faire éteindre la télé! Notamment une famille qui s'en servait de pour endormir son enfant...

«Un rapport quasiment magique à la réalité»

Face à des parents plongés dans le plus grand désarroi pédago-affectif, l'émission de M6 «touchait au plus profond des ressorts intimes» des familles, explique la pédiatre Edwige Antier, également député UMP et connue pour son opposition à la fessée. Elever un enfant, c'est compliqué et les parents essayaient là de trouver des clefs. «Les gens sont tellement désemparés qu'ils sont prêts à adopter n'importe quel modèle que la télé présente», ajoute Tisseron qui parle de ce programme comme d'une émission «de manipulation, fabriquée et caricaturale».

Super Nanny, c'était simple. Elle entrait dans la difficulté quotidienne des familles et, quelques jours après, les problèmes disparaissaient. Une sorte d'ange gardien, mi-Mère Fouettarde mi-Mary Poppins. «Une personne providentielle qui joue le rôle traditionnel du mage, de la sorcière, du bon samaritain et qui va résoudre miraculeusement tous les problèmes dans un rapport quasiment magique à la réalité», explique Philippe Meirieu, universitaire spécialiste en sciences de l'éducation et en pédagogie (et tête de liste Europe écologie en Rhône-Alpes pour les régionales). «C'est une constante de nos sociétés, un ressort qui fonctionne particulièrement dans les périodes d'incertitudes. Cela explique les succès fabuleux en librairie de toute une série de livres centrés sur la résolution des problèmes familiaux.»

Une reconfiguration complète des modèles familiaux

Ces incertitudes touchent très largement les modèles familiaux, qui ont énormément évolué ces quarante dernières années. Relativement marginal avant 1965 (moins de 10%), le divorce concernait, en 2000, 40% des mariages. Dans le même temps, le nombre de ménages monoparentaux a plus que doublé, et le nombre d'enfants par famille fortement baissé.

Certains voient dans ces changements une source d'émancipation, d'autres s'en alarment. Ce qui est certain c'est que, face à ces nouveaux schémas, les rôles familiaux ne sont plus aussi simples qu'«avant». Et la «parentalité» est devenue source de débats, comme le montre le rapport public publié en 2003, La parentalité en question. «Mais son apparition [du terme parentalité] est surtout l'expression d'une inquiétude sur la capacité des parents d'assumer leur rôle, de faire face à leurs obligations. On en trouve donc essentiellement la trace dans le débat public qui se développe, au cours des années 1990 en France, à propos de la montée des “incivilités” des jeunes; problème qui aurait pour cause principale, selon les termes de ce débat, l'incompétence et/ou l'irresponsabilité des parents», peut-on lire dans ce rapport pour le Haut conseil de la population et de la famille.

«Ce sont des progrès (...) nous ne voudrions pas revenir en arrière»

«C'est la première fois depuis l'origine de l'humanité que tous les enfants qui naissent sont désirés. C'est la première fois que les adultes s'assument comme pouvant refaire leur vie indépendamment du destin de leur enfants», résume Meirieu. «Ce sont des progrès: nous avons gagné beaucoup en liberté et nous ne voudrions pas revenir en arrière, mais en même temps, cette liberté nous met en position d'insécurité.»

Alors Meirieu voit dans le succès de cette émission une certaine nostalgie des solutions anciennes. «Pour dire les choses d'une manière caricaturale, traditionnellement, l'éducation familiale était construite de telle manière que les parents utilisaient avec leurs enfants les modèles que leurs propres parents avaient utilisés avec eux. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. Les situations ont tellement évolué que sur des questions aussi triviales que l'âge de l'achat du téléphone portable, l'addiction à Youtube, à World of Warcraft, vous avez beau chercher ce que vos parents ont fait là-dessus, vous ne risquez pas de trouver.»

Entre voyeurisme et infantilisation

Et puis, dans Super Nanny, «il y avait aussi un côté voyeuriste», souligne Edwige Antier. «On n'aime bien penser que les voisins élèvent mal leurs enfants. Ça rassure.» A voir un enfant dire «ta gueule» à ses parents toutes les deux phrases, le soulagement arrivait vite devant son poste de télévision.  «Mais cette émission ridiculisait et infantilisait les parents. Son personnage donnait l'image d'un chef. Un chef sur les parents et sur les enfants. Or les enfants n'ont pas besoin d'un chef, mais d'un guide», dit cette députée. «Le vrai problème, poursuit Meirieu, est de lutter contre l'absence de communication intergénérationnelle.» Lui n'est manifestement pas un adepte de Super Nanny mais pour les orphelins de l'émission, M6 devrait peut être penser à réouvrir le Pensionnat de Chavagne.

Arthur Nazaret

Image de Une : Cathy Sarraï dans Super Nanny, photo M6

Arthur Nazaret
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