Culture

Cannes 2018, jour 3: deux très beaux films d'amour et une succession de clichés

Temps de lecture : 5 min

Des trois films de la compétition officielle, les deux réussites ne sont pas celles qu’on attendait.

Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré. | Crédit photo: Ad Vitam
Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré. | Crédit photo: Ad Vitam

Un des aspects les plus intéressants d’un festival est la manière dont il procède à des montages fortuits entre des films. Bien sûr, les programmateurs élaborent des rapprochements, des cohérences ou des regroupements.

Mais il est inévitable qu’en outre, des films qui semblaient n’avoir rien en commun se retrouvent en dialogue ou en contrepoint, parfois en opposition, au fil de l’organisation de leurs journées par des festivaliers auxquels s’ouvre une multiplicité de choix. Ces agencements sauvages, qui peuvent être riches de sens, sont un des plaisirs de l’activité festivalière.

Ce troisième jour sur la Croisette, la compétition officielle aura offert une variante stimulante de ce dispositif. Il y a en effet un choix délibéré, voire insistant, à montrer à la suite L’Été du Russe Kirill Serebrennikov et Cold War du Polonais Pawel Pawlikowski.

Soit deux films en noir et blanc situés dans un pays de l’Est à l’ère socialiste, avec comme personnages principaux des musiciens. Mais le rapprochement ne fait que mieux mettre en évidence tout ce qui oppose ces films, et que suggèrent aussi bien les températures évoquées par leurs titres que les formats d’image –écran large pour le premier, écran restreint pour le second.

L'Été, comme un arbre

Mike (Roman Bilyk) et Viktor (Teo Yoo) dans L'Été. | Crédit photo: Kinovista/Bac Films

Très attendu pour des raisons extra-cinématographiques (les persécutions que subit son réalisateur de la part du régime poutinien), L’Été raconte l’explosion du rock en Union soviétique au début des années 1980. Il est centré sur trois personnages réels: Viktor Tsoï, qui fut la grande star de la scène musicale alternative, Mike Naumenko, barde inspiré et inspirateur de toute cette génération, et sa femme, Natalya Naumenko, qui a ensuite écrit le récit de cette période intense, après la mort précoce des deux musiciens en 1990 et 1991.

Le film raconte donc ça, à quoi on s’attend: l’énergie transgressive d’une jeunesse russe partagée entre espoir et nihilisme, investissant dans la culture rock et punk (les chansons, les vêtements, les comportements) son refus d’une société oppressante, mais dont les représentants sont toujours très actifs.

Il le raconte en déployant une virtuosité visuelle, souvent inspirée du clip, recourant à tout un arsenal de procédés (graffitis à même l’image, coloriages, adresses décalées aux spectateurs, montage choc, écrans partagés) qui témoignent du brio du réalisateur. C’est tonique, c’est intéressant… et puis soudain c’est beaucoup mieux que cela.

Parce que des acteurs magnifiques. Parce que le temps de prendre son temps pour écouter et regarder. Parce qu’un sens des matières et des lueurs. Parce que, aux confins du meilleur de la musique anglo-saxonne d'alors, de Dylan au Velvet, de Bowie à Blondie, et d'une extrême sensibilité à l'héritage poétique et harmonique russe, une musique s'est véritablement inventée alors.

Et parce que, eh oui, une histoire d’amour, et puis deux et puis trois, entre ces trois personnages, Natacha, Mike, Viktor, qui ne cessent de gagner en consistance, en séduction, en richesse humaine tout en accomplissant leur destin d’artistes dissidents.

L’Été offre ainsi ce qu’on peut espérer d’un film: qu’il dépasse son programme, son pitch, sa carte de visite, et se déploie organiquement, comme pousse un arbre. Très exactement tout ce que ne fait pas Cold War.

Cold War, l'amour sans amour

Joanna Kulig et Tomasz Kot dans Cold War. | Crédit photo: Diaphana

Cinq ans après le très remarqué Ida, le réalisateur polonais s’en revient conter une histoire d’amour maudite entre un pianiste et une danseuse, en Pologne et à Paris, de 1949 à 1966. Que le monde corseté et mesquin de la bureaucratie soi-disant socialiste d’alors ait pourri les rapports amoureux, et qu’il existe des êtres qui s’aiment éperdument sans être capables de rendre viable leur relation, sont deux hypothèses très acceptables.

Elles sont besogneusement illustrées par un film qui pas une seconde ne trouve un souffle, un tremblement, une idée de cinéma quelle qu’elle soit. «L’amour sans amour, ça n’est pas l’amour», chantait le poète. L’amour entre les personnages sans amour du cinéaste pour eux, ce n’est en effet pas grand-chose, qu’une succession de clichés alignés sans rythme ni élan. Alors que pendant ce temps-là…

Pendant ce temps-là, un troisième titre de la compétition officielle qui semble n’avoir strictement aucun rapport avec les deux autres se révèle un bouleversant pendant de la réussite du premier. Avec Plaire, aimer et courir vite, qui est d'ores et déjà distribué en salles, Christophe Honoré raconte simplement une histoire simple, celle de l’amour entre un homme qui va bientôt mourir et un jeune homme dont la vie commence.

Plaire, aimer et courir vite, une simple histoire

Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps dans Plaire, aimer et courir vite. | Crédit photo: Ad Vitam

Lui est Parisien, écrivain, a le sida. Et lui est Breton, étudiant, aventureux. C’est une histoire simple parce que, avec toutes les ombres qui planent, les arrière-plans qui vibrent et menacent, le film fait en permanence le pari de l’essentiel: les regards, les mots qu’on peut et ne peut pas se dire, les gestes.

On saluera, à raison, la performance de Vincent Lacoste en amoureux débutant. Il faudrait peut-être plus encore dire combien est magnifique ce que fait Pierre Deladonchamps, acteur toujours admirable sans affichage tapageur, depuis la révélation de L’Inconnu du lac de Guiraudie et son double rôle dans Nos années folles de Téchiné.

Sur la Croisette s’est répandue la plus stupide et la plus paresseuse des approches de ce film: le mettre en concurrence avec 120 battements par minute. Forcément, hein, des pédés, le sida, les années 1990, tout ça… C’est dégoûtant, et complètement idiot.

Le film magnifique de Christophe Honoré n’a à peu près rien à voir avec le film magnifique de Robin Campillo. Si on tient à le rapprocher d’autre chose, il a à voir avec l’écriture de Stendhal, ou avec le cinéma de François Truffaut.

Mais il a surtout à voir avec lui-même (et certainement des éléments de la biographie de son auteur), avec la justesse intime de ce qui se joue entre des êtres humains, de désir et de terreur, de solitude et de liberté, d’attention aux autres et d’égoïsme. Une voiture qui fait demi-tour, un téléphone qui sonne dans le vide, une porte d'ascenseur qui se ferme.

Finalement, ce jour-là, nous aurons vu à Cannes deux très beaux films d’amour, L’Été et Plaire, aimer et courir vite. C’est le seul rapprochement qui compte.

Plaire, aimer et courir vite

de Christophe Honoré, avec Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste, Denis Podalydès.

Durée: 2h12. Sortie: 9 mai 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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