Monde

Pourquoi la Chine attire-t-elle les Russes de Sibérie? [2/4]

Joshua Kucera, mis à jour le 25.01.2010 à 16 h 57

En Sibérie orientale, les femmes se marient avec des Chinois, les Russes apprennent la langue et la plupart fustige l'attitude hostile de Moscou envers Pékin.

BLAGOVESHTCHENSK, Russie - En Sibérie orientale, je m'attendais à trouver une frontière sino-russe analogue à la frontière américano-mexicaine, avec de pauvres hères à peau sombre en quête de travail essayant de traverser le fleuve pour passer au nord, où une population à peau claire se montre tout sauf accueillante.

Des Chinois sans le sou passent en effet la frontière et travaillent pour des salaires inférieurs à ceux des Russes. Et la rhétorique alarmiste sur l'immigration que l'on entend aux États-Unis a également cours en Russie, où l'on brandit la menace du «zheltaya ugroza», ou «péril jaune». Cependant, ce discours paranoïaque est beaucoup plus fréquent à Moscou que dans l'extrême-orient russe. Dans cette région, tout le monde semble au contraire s'amuser de la façon dont les «autres» Russes surestiment la présence chinoise. Dans la presse moscovite, on lit parfois que la moitié de la population de Blagoveshtchenk est chinoise, ou qu'il existe en Russie des dizaines de villages chinois qui ne sont pas répertoriés sur les cartes. «J'ai entendu des gens affirmer que les rues de Blagoveshtchenk portent le nom de généraux chinois, et qu'il y a des Chinois au sein du conseil municipal», témoigne Nikolaï Koukharenko, qui dirige l'Institut Confucius chinois de la ville.

Un enthousiasme étonnant

Avec les restrictions que le gouvernement russe leur impose, les Chinois sont en réalité très peu nombreux à Blagoveshtchenk, même si c'est là qu'on en croise plus que dans toute la Russie. On trouve certes quelques «marchés chinois», où se vendent des vêtements et de l'électronique bon marché, mais on voit des marchés de ce genre dans tout le pays et même dans tout l'ex-bloc soviétique. Il y a aussi quantité de restaurants chinois qui se sont adaptés aux goûts slaves: j'y ai mangé pour la première fois des pommes de terre sautées au wok.

Mais dans les rues, les Chinois sont rares, à l'exception de quelques touristes qui photographient la statue de Lénine ou l'arche rénovée qui fut construite en 1891 pour la visite du tsarévitch Nicolas dans l'extrême-orient russe.

Contrairement à leur gouvernement, les Russes font preuve d'un enthousiasme étonnant à l'égard de la Chine. Si des Chinois pauvres viennent chercher des moyens de subsistance en Russie, il est ainsi de moins en moins rare de voir des Russes de la classe moyenne cultivée faire le chemin inverse. Parmi les jeunes Russes parlant anglais que j'ai rencontrés à Blagoveshtchenk, presque tous travaillent d'une façon ou d'une autre en contact avec la Chine, et beaucoup y ont vécu. L'un d'eux, Sergueï, qui revenait tout juste d'un poste à Shanghai, ne tarissait pas d'éloges sur la sympathie, l'ouverture et l'optimisme qui caractériseraient les Chinois par rapport aux Russes.

Chinois première langue

Dans cette relation sino-russe, on notera que les mariages mixtes se font à une écrasante majorité entre femmes russes et hommes chinois. La démographie n'y est pas pour rien, puisque la Russie compte un excédent de filles, et la Chine un surplus de garçons. Mais surtout, comme une Russe me le confiait : «Les Chinois sont plus gentils et plus attentifs avec leur femme. Et ils sont souvent plus riches.»

Au département des relations internationales de l'université d'État d'Amour, à Blagoveshtchenk, le nombre d'étudiants russes apprenant le chinois est en augmentation constante, et de plus en plus le choisissent en première langue étrangère au détriment de l'anglais. Le département est d'ailleurs en train de fermer son cycle d'études européennes et ne proposera bientôt plus de cours d'allemand et de français. Ne resteront que le chinois et l'anglais.

«La Chine est le destin de la Sibérie, tout notre présent et tout notre avenir dépendent de ce pays», estime Victor Dyatlov, professeur à l'université d'État d'Irkoutsk et expert en relations sino-russes. «La seule voie que l'on puisse emprunter est celle de l'intégration et de la coopération entre la Russie et la Chine, même si l'on ignore encore quelle forme prendra cette intégration.»

Mais cette évidence à l'échelle régionale est loin de s'imposer à l'échelle nationale, tempère Dyatlov: «Ce ne sont pas les Sibériens qui décident de l'avenir de la Sibérie, mais Moscou. Ce que pensent les habitants de la région ne compte pas vraiment. La Sibérie est le coffre à trésor du pays, et le pouvoir attend des Sibériens qu'ils l'aident à en exploiter pleinement les ressources.»

L'or noir

Nombreux sont ceux qui reprochent à Moscou de considérer la Russie orientale comme une simple vache à lait, bonne à faire entrer les devises chinoises, sans se soucier des gens qui vivent dans la région. En février 2009, la Russie et la Chine ont ainsi signé un accord pétrolier de 25 milliards de dollars [17 milliards d'euros] sur 20 ans, au terme duquel un quart du pétrole importé par la Chine pourrait provenir de la Russie et de l'Asie centrale. Cet or noir, en grande partie issu de la Sibérie orientale, sera transporté dans un pipeline dont le tracé devait, au départ, passer dangereusement près du lac Baïkal et de ses eaux cristallines, d'où de nombreuses protestations de la part des Sibériens. Par ailleurs, la Russie vend depuis peu à la Chine une partie de l'électricité produite sur le barrage de la Bureya, un affluent de l'Amour, et ce à un tarif inférieur à celui que paient les Russes de Blagoveshtchenk. «Ça ne nous plaît pas», commente Svetlana Kosikhina, directrice du département des relations internationales de l'université d'Amour. «L'électricité est déjà chère, ici. Si en plus, on en vend à la Chine, les prix vont encore grimper.»

Même les locaux reconnaissent donc nourrir quelques doutes quant aux intentions réelles de la Chine. Koukharenko qui, en tant que directeur de l'Institut Confucius, est employé par la Chine, pense que «beaucoup» d'étudiants chinois à Blagoveshtchenk sont des espions, «surtout les plus âgés qui parlent déjà bien le russe». Certaines rumeurs prétendent enfin qu'il existe à Heihe un musée secret, ouvert seulement aux Chinois, où sont exposées des cartes montrant la Sibérie orientale sous domination chinoise.

«Ce n'est pas de la peur mais de la prudence. On n'est pas sûr de ce qu'ils ont en tête, on a parfois l'impression qu'ils pourraient nous attaquer à tout moment», conclut Kosikhina. «Comme on dit ici : "Les pessimistes apprennent le chinois."»

Joshua Kucera

Traduit par Chloé Leleu

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Image de une: Vladimir Poutine prend un bain en Sibérie, en août 2009. REUTERS/RIA Novosti/Pool/Alexei Druzhinin

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