Culture

Cannes 2018, jour 2: quatre pas dans le réel (dont un faux-pas)

Temps de lecture : 4 min

Documentaire, fiction, animation, pamphlet, en Ukraine, en Égypte, en Chine ou en Palestine, quatre films rendent compte de manières fort différentes des réalités actuelles ou passées.

Amal, la jeune survivante de "La Route des Samouni" de Stefano Savona | ©Jour2fête
Amal, la jeune survivante de "La Route des Samouni" de Stefano Savona | ©Jour2fête

Commençons par le pire: en ouverture de la section officielle Un certain regard surgit un film signé d’un grand nom du cinéma contemporain, Sergei Loznitsa. On doit à celui-ci des splendeurs documentaires, exemplairement son Austerlitz, et de grands films de fiction, comme Dans la brume –même si sa dernière proposition, Une femme douce, avait déjà laissé perplexe. Mais rien à voir avec la facture grossière et les procédés plus que déplaisants de Donbass.

Donbass, propagande stalinienne

Scène de lynchage dans Donbass | ©Pyramide Distribution

On conçoit que le réalisateur qui a grandi à Kiev et a consacré un documentaire à la Révolution de Maidan soit profondément affecté par le conflit auquel est confronté son pays face aux Russes et aux milices séparatistes dans la zone orientale de l'Ukraine. Et on peut, comme spectateur et comme citoyen, ne nourrir aucune complaisance pour les menées de Poutine et de ses affidés dans la région, et en général.

Cela ne saurait en aucun cas justifier le recours aux caricatures à sens uniques et aux procédés qui sentent à plein nez les procédés de la propagande stalinienne la plus bas du front. Vient le moment où, assimilant tous les ennemis à des crétins odieux et violents, grotesques et pourris jusqu’à la moelle, ne méritant que d’être éliminés au plus vite de la surface de la terre, Donbass finit par produire exactement l'effet inverse.

D’une situation réelle, actuelle, violente, ce film-là fait, par sa mise en scène, une fausseté obscurcie par les partis pris et l’outrance. Tout le contraire de ce qu’accomplissent, par des moyens pourtant très différents, trois autres titres visibles sur la Croisette.

Yomeddine, un conte du Nil

Rady Gamal dans Yomeddine | ©Le Pacte

Yomeddine, unique premier film de la compétition officielle, est signé du réalisateur égyptien A.B. Shawky. Il conte le voyage, l’odyssée d’un homme au physique profondément marqué par la lèpre et d’un petit garçon à travers l’Égypte actuelle –une Égypte des campagnes et des petites villes, des rives du Nil et des régions Sud, rarement filmées. L’artifice du roman picaresque est revendiqué, le procédé du road movie employé de manière très classique, et pourtant, à travers les dangers et les rencontres des deux voyageurs, c’est bien une réalité d’un pays qui apparaît.

Ni rusé ni naïf, Shawki affirme ses choix. L’ombre du Youssef Chahine de Gare centrale comme celle du Mendiants et orgueilleux d’Albert Cossery passent, et c’est tant mieux. Mais ce qui compte, ce ne sont pas les références (il y en a d'autres), c’est la façon de filmer les gens, les lieux, de jouer avec les signes pour comprendre, même modestement, quelque chose de la réalité. À elle seule, sa manière de regarder le visage de son personnage lépreux, l’étonnant Rady Gamal, atteste un rapport au monde digne du titre de cinéaste.

Les Âmes mortes, voyage au royaume des ombres

Les Ames mortes de wang Bing | ©Les Acacias

Aux antipodes de ce passage par la fiction, Wang Bing poursuit sa longue quête documentaire sur les tragédies humaines qui ont accompagné les stratégies politiques des années 1950-60 en Chine. Les Âmes mortes est un film-enquête de huit heures et quart, qui documente l’histoire vieille de près de 60 ans des camps de concentration dans le nord-ouest de la Chine, et leurs traces, mémorielles et matérielles, aujourd’hui.

Monument aux victimes, entreprise (toujours illégale) de documentation des horreurs du régime, le film au très long cours de l’auteur de Fengming, une femme chinoise se déploie aux confins d’un travail d’historien méticuleux et d’un geste de poète à la fois inspiré et un peu fou, cherchant à faire éprouver des vibrations partageables, par-delà les décennies, les souffrances et les humiliations, les oublis et les interdits.

La sélection à Cannes de ce film hors norme n’est pas seulement manière de saluer un projet de cinéma exceptionnel. Elle est aussi geste protecteur, quand un cinéaste qui se livre à semblable entreprise s’expose à une répression que le prestige d’une grande manifestation internationale peut, peut-être, limiter.

La Route des Samouni, réalité augmentée, mais rigoureuse

La Route des Samouni, de Stefano savona, dessin de Simone Massi | ©Jour2fête

Enfin, œuvre hybride et sidérante, La Route des Samouni de Stefano Savona, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, est d’ores et déjà une œuvre marquante dans l’histoire du documentaire.

Le cinéaste italien, surtout connu pour le grand film qu’il a consacré à la révolution égyptienne, Tahrir, était l’un des rares à avoir filmé à Gaza durant l’attaque israélienne «Plomb durci» de janvier 2009 qui a tué quelque 1.300 Palestiniens, pratiquement tous des civils dont de nombreuses femmes et enfants.

Il y avait fait la connaissance des survivants d’une famille, les Samouni, dont 29 membres ont été assassinés par Tsahal. Étant retourné à Gaza en forçant à nouveau le blocus l’année suivante, il a pu voir ce qu’étaient devenus les survivants de cette famille martyre. De là est né le projet d’un film qui non seulement prendrait acte de ce qui advient après une telle tragédie, mais aussi tenterait de montrer son «avant», le tissu des jours ordinaires déchirés subitement par l’irruption de la guerre.

Comme il n’existe pas d’image de cet «avant», Savona a fait appel à un artiste surdoué de l’animation, Simone Massi. Appuyé sur des archives (photos et vidéos) et sur des témoignages et des informations toujours vérifiées, les séquences dessinées s’intègrent de manière dynamique à la trame des images documentaires tournées par Savona.

Grâce également au montage, et au recours à une troisième matière d’image pour les attaques des hélicoptères de combat, le film déploie une intelligence sensible, où la précision des faits et la puissance de l’émotion se donnent la main, par-delà les habituelles barrières entre réalisme et imaginaire, pour partager une perception augmentée, mais rigoureuse et engagée, de la réalité.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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