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Trump a détruit l’accord sur le nucléaire le plus efficace de l’histoire moderne

Temps de lecture : 6 min

Et par la même occasion, il a sans doute condamné toute tentative d’en négocier un nouveau.

Donald Trump et le document réinstaurant les sanctions contre l'Iran, le 8 mai 2018 à la Maison-Blanche (Washington, D.C.) | Saul Loeb / AFP
Donald Trump et le document réinstaurant les sanctions contre l'Iran, le 8 mai 2018 à la Maison-Blanche (Washington, D.C.) | Saul Loeb / AFP

En décidant de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien, Donald Trump a commis son action de politique étrangère la plus irresponsable.

Le président des États-Unis a pris cette décision en dépit des exhortations de dirigeants européens, de responsables de la sécurité israéliens, de dizaines de diplomates, de son propre secrétaire à la Défense et même du président –conservateur– de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants des États-Unis.

Cette décision ne peut être attribuée qu’à l’un –ou plus– de ces trois motifs: une incompréhension des termes de l’accord, le besoin de torpiller une énième réalisation du président Obama, ou le désir d’affaiblir voire de détruire le gouvernement iranien.

Dans son allocution télévisée, Trump a déclaré que l’Iran fraudait et contournait l’accord –mais si l’on en croit les directeurs de ses propres services de renseignement, rien ne permet de l’affirmer.

Depuis la signature de l’accord, l’Agence internationale de l’énergie atomique a rendu dix rapports certifiant que l’Iran respectait ses engagements. Le mois dernier, un comité du Sénat américain a interrogé James Mattis, secrétaire à la Défense des États-Unis; ce dernier a déclaré qu’après avoir lu l’accord de 140 pages à trois reprises, il avait été frappé par la «robustesse» de ses dispositions de vérification.

Sans oublier que les partisans les plus influents de la décision de Trump –le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, le secrétaire d’État Mike Pompeo, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton et le prince héritier sunnite de l’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane– appellent de leurs vœux le changement de régime en Iran, par la force si nécessaire.

L'ignorance du président américain

Trump promet de mettre un terme à l’accord depuis les débuts de sa campagne présidentielle; il l’a plusieurs fois qualifié de «pire accord» possible «jamais négocié par qui que ce soit». C’est là qu'il pèche par ignorance.

En guise d’argument, Trump prétendait alors que l’accord obligeait les États-Unis à fournir cent milliards de dollars à l’Iran –alors qu’il s’agissait uniquement de retourner des avoirs gelés par l’Amérique (ce chiffre est d'ailleurs une estimation approximative des avoirs gelés par la communauté internationale, et non par l’Amérique à elle seule).

En fait de mauvais accord, il s’agit manifestement d’un échange équitable: les États-Unis avaient mobilisé les avoirs des Iraniens pour sanctionner leur programme nucléaire illégal; le démantèlement du programme mènerait donc logiquement à un dégel des avoirs en question.

Trump a par ailleurs déclaré que l’accord n’avait pas empêché l’Iran de tester des missiles balistiques et de soutenir des terroristes. Or les négociateurs n’avaient jamais promis le contraire: pendant la Guerre froide, les traités américano-soviétiques de contrôle des armes n’ont jamais empêché Moscou de menacer les intérêts de Washington par d’autres biais. Et plusieurs sanctions existantes portant sur les missiles balistiques et le soutien au terrorisme ont été maintenues après la signature avec l’Iran.

Trump s’est également plaint, comme beaucoup d’autres détracteurs, de la courte durée de vie de l’accord signé en 2015 par l’Iran, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine et l’Allemagne.

La haute représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères Federica Mogherini, le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, le secrétaire d'État aux Affaires étrangères britannique Philip Hammond et le secrétaire d'État américain John Kerry à Vienne, le 14 juillet 2015, après avoir trouvé un accord sur le nucléaire iranien | Carlos Barria / Pool / AFP

Il est vrai que certains aspects expireront en 2025 –l’interdiction de produire des centrifugeuses de dernière génération, la surveillance des acquisitions quant au nucléaire civil, le rétablissement immédiat et automatique des sanctions de l’ONU si l’Iran tentait de tricher.

Mais nombre d’autres restrictions seront maintenues jusqu’en 2030: interdiction d’enrichir l’uranium à plus de 3,67% (seuil bien en deçà de l’enrichissement nécessaire à la production d’armement); stocks limités de cet uranium faiblement enrichi (même s’ils parvenaient à l’enrichir au point d’atteindre une qualité militaire, les quantités seraient insuffisantes pour produire une bombe); interdiction d’utiliser des réacteurs à eau lourde (nécessaires pour transformer l’uranium en bombe).

Plus important encore: les inspecteurs internationaux pourront pratiquer une surveillance intrusive de la production de centrifugeuses jusqu’en 2040. Précisons aussi que certains des engagements pris par l’Iran –permettre d’autres types d’inspection, recycler le combustible usé (au lieu de le transformer en armes), continuer de respecter le traité sur la non-prolifération– ne sont pas assortis d’une date d’expiration.

Sortie des radars

C’est là le problème central du retrait américain, celui qui a poussé plusieurs détracteurs de l’accord à exhorter Trump à ne pas en sortir. Une fois l’accord rompu, l’Iran ne sera plus tenu d’accueillir les inspecteurs.

Les scientifiques iraniens savent construire la bombe atomique; ce fait est établi de longue date. La collection de documents vieux de quinze ans que Netanyahou a révélé théâtralement la semaine dernière –base des accusations de triche formulées par Trump– ne contenait donc aucune information nouvelle en ce sens, et ne permet absolument pas d’affirmer que l’Iran tente aujourd’hui de construire une bombe nucléaire.

L’accord permet aux inspecteurs d’enquêter de manière intrusive pour déterminer si les scientifiques tentent ou non de contourner l’accord. Sans lui, pas d’enquêtes possibles. Les Iraniens disposaient bel et bien d’un programme nucléaire secret; sans lui, ils pourront le relancer au nez et à la barbe de la communauté internationale.

Le retrait américain vient sans doute de signer l’arrêt de mort de l'accord. Imposer de nouvelles sanctions à l’Iran reviendrait à imposer des «sanctions secondaires» aux banques et autres entreprises faisant affaire avec l’Iran.

Si elles devaient choisir entre l’abandon de leurs liens commerciaux avec l’Iran et la rupture commerciale avec les États-Unis, la plupart des entreprises de la planète choisiraient la première option –la Russie et la Chine feraient peut-être figure d’exception; dans ce cas, la décision de Trump les avantagerait directement.

Les signataires européens ont déclaré qu’ils ne sortiraient pas et ils encouragent l’Iran à faire de même. Peu avant l’intervention de Trump, les représentants de l’Union ont ajouté qu’ils tenteraient de protéger les entreprises désirant maintenir leurs liens commerciaux avec Téhéran.

Colin Khal, ancien haut fonctionnaire dans l’administration Obama, explique que l’Europe pourrait dédommager ces sociétés pour les pertes occasionnées par les sanctions secondaires américaines; l’UE pourrait même menacer les États-Unis de représailles et traîner l’administration Trump devant l’OMC pour la dissuader de mettre en application toutes les sanctions prévues.

Escalade des tensions

Un tel scénario conduirait à une escalade importante des tensions transatlantiques –mais les alliés de l’Amérique ont peut-être fini par comprendre qu’ils n’avaient pas grand-chose à gagner à coopérer avec Washington tant que Trump sera à la Maison-Blanche (lorsque leur conception de la sécurité et des intérêts mondiaux sont en jeu).

Le retrait américain pourrait également amener l’Iran à réactiver son programme nucléaire loin des regards des inspecteurs internationaux. À Téhéran, des factions de partisans de la ligne dure grondent depuis quelque temps: ils estiment que l’accord a porté peu de fruits économiques –et ce en grande partie parce que les entreprises ont évité de trop investir en Iran, craignant de devoir abandonner leurs investissements si Trump décidait de se retirer et de rétablir les sanctions. C’est précisément ce qu’il vient de faire; les partisans de la ligne dure doivent glousser.

Trump a détruit l’accord sur le contrôle des armes nucléaires le plus efficace de l’histoire moderne. Il a réduit à néant toute possibilité d’en négocier un nouveau. Il a continué de saper le sentiment d’unité de nos alliés. Il a de nouveau mis à mal la crédibilité américaine. Il a renforcé les factions radicales en Iran. Il a exacerbé l’instabilité du Moyen-Orient, et il a potentiellement amplifié les risques de guerre dans la région. Une guerre que certains complices du président appellent de leurs vœux. De toute évidence, Donald Trump est un négociateur né.

Fred Kaplan Journaliste

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