Sciences / Sports

Pour être bon au billard, révisez vos maths

Temps de lecture : 6 min

À l’image des échecs, le billard est un sport cérébral. Angle de tirs, effets sur la bille, analyse de la table, la science est omniprésente au sein de cette discipline, à travers les mathématiques et la physique.

Question d'angle | Paul Ellis / AFP
Question d'angle | Paul Ellis / AFP

Pour beaucoup, le bruit des billes rime avec convivialité. Que ce soit à la sortie des cours ou après le travail, le billard reste une activité très pratiquée. Popularisé dans les années 1980, en même temps que le baby-foot, ce sport cérébral est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Pour Christophe Lambert, jouer au billard signifie ne rien laisser au hasard. Cet Arrageois de 38 ans est joueur semi-professionnel et à chaque partie, il calcule autant qu’il anticipe en pensant déjà au coup suivant. «Un bon joueur de billard est capable de dire exactement, si la table n’est pas trop difficile à terminer, où la bille blanche va passer, quelle bille il va rentrer, à quel moment et comment il va la rentrer. C’est ce qu’on peut appeler la lecture de table et c’est essentiel pour être un joueur de haut niveau», assure le numéro un français au blackpool depuis 15 ans.

«Comprendre les réactions quand il y a un choc entre deux billes»

Christophe Lambert s’entraîne plusieurs fois par semaine au sein du club de billard d’Arras. Dans cette salle, au style des années 1970 et aux murs jaunis, le calme règne. La concentration du champion, seul dans l’antre, n’a rien de superfétatoire. Inlassablement, Christophe répète le même geste avec la queue de billard. Ses yeux sont rivés sur la bille qu’il a en ligne de mire. Souvent, son menton frotte contre le la queue afin de gagner en précision. Peu de billes ratent le trou. Un autre joueur rentre dans la pièce, mais pas de quoi distraire ce champion. Un petit rictus de satisfaction apparaît quand Christophe réussit un joli coup. Ce côté mécanique est rendu possible pour le joueur grâce à une approche scientifique de ce sport. «Pour jouer au billard, il faut comprendre les réactions quand il y a un choc entre deux billes, c'est-à-dire qu’il faut savoir pourquoi après le choc, la bille va parfois aller en avant mais elle peut aussi aller en arrière. Au début, il faut de la réflexion, ce n’est pas instinctif», précise le joueur qui a plus de deux cents trophées à son actif.

Un sujet d’étude pour les scientifiques depuis le XIXe siècle

Car plusieurs effets sont possibles au billard. Il y a le carreau, qui comme à la pétanque, laisse la bille sur place après un choc. L’effet rétro, quant à lui, permet de faire revenir la bille en arrière après un contact avec une deuxième bille. À l’inverse, l’effet coulé permet à la bille de continuer sa route après un choc. C’est le joueur qui va maîtriser ces effets, en frappant avec sa queue de billard à un point d’impact différent.

«Si votre bille a de l’énergie qui est liée à sa rotation soit elle va revenir en arrière parce que vous aurez tapé en dessous de l’équateur. Mais elle peut aussi poursuivre sa route, parce que vous aurez donné volontairement avec la queue de billard, un effet de rotation, vous aurez tapé plutôt en haut», analyse Yves Berthaud, professeur de mécanique au sein de l’Université de la Sorbonne, à Paris.

Depuis de nombreuses années, le billard est un objet d’étude pour les scientifiques. En 1835, Gaspard-Gustave Coriolis, un mathématicien français, écrivait déjà un livre (Théorie mathématique des effets du jeu de billard) sur les différentes réactions entre les billes. Yves Berthaud, lui n’a pas écrit de bouquin sur le billard, mais il l’utilise pour enseigner. Dans son laboratoire, où fioles et boules en polystyrène pullulent sur les tables, le physicien fait travailler ses étudiants en première année de licence sur la trajectoire des billes. Ainsi, pour l’enseignant, le billard demeure un support de démonstration idéal: «Si on se place dans le contexte de la mécanique des solides dits indéformables, c'est-à-dire des solides qui ne changent pas de formes au contact d’autres solides, alors on peut résoudre des équations de mouvement et on constate que les équations qui sont faites, avec des hypothèses, collent bien à la réalité telle qu’on peut l’observer avec le billard». Lorsque la bille avance, elle glisse tout en roulant. On peut constater ce qu’on appelle une double rotation. Cette expérience est rendue possible grâce à la table de billard et à la matière de son support. La laine du tapis favorise ces effets et permet, ainsi, de correspondre aux différentes équations prévisionnelles de mouvement. Une telle démonstration serait beaucoup plus délicate si la table de billard était en verre. Le glissement des billes serait presque impossible et les hypothèses physiques beaucoup plus réduites. Tandis que le bruit des billes entraînerait une cacophonie bien loin du calme des tapis actuels.

Gants, portable et carambole

Dans cette salle, on est loin du silence des grands tournois de snooker –jeu de billard populaire au Royaume-Uni–, que l’on peut observer à la télévision. Et pour cause. Quinze enfants, âgés de 7 à 15 ans, s’entraînent chaque mercredi dans ce club à Argenteuil, en région parisienne. La plupart portent fièrement le maillot violet de l’équipe locale. Les plus aguerris ont même un gant sur leur main gauche pour tenir au mieux la queue. Ici, on joue à un jeu de billard qui n’est pas le plus connu, c’est le carambole. Les règles sont simples: il n’y a pas de trous et seulement trois billes. Pour marquer un point, chaque joueur doit toucher avec la blanche, les deux autres billes. Lors de l’entraînement hebdomadaire, l’ambiance est bon enfant mais la concentration est de rigueur. À plusieurs reprises, Patrick Ollivier, qui est à la fois entraîneur et trésorier du club, rappelle les enfants à l’ordre: «On laisse les portables dans les poches. Vous le savez, plus vous serez concentrés, plus vous progresserez». De la concentration, il en faut pour assimilez les coups demandés.

«Ils me disent “on n’est pas à l’école”. Bah non on n’est pas à l’école, mais c’est une partie essentielle du jeu de billard.»

Patrick Ollivier, entraîneur du club d'Argenteuil

Sur les murs, les différentes figures, que doivent réalisées les enfants, sont affichées. Triangles, angles de tirs, effets, rien ne doit échapper aux joueurs s’ils veulent progresser, car l’aspect mathématique du billard est primordial. «Je les enquiquine un peu avec les maths car je leur fais de la géométrie. Ils me disent “on n’est pas à l’école”. Bah non on n’est pas à l’école, mais c’est une partie essentielle du jeu de billard», affirme celui qui entraîne les enfants depuis quatre ans. Tous ne sont pas à même de comprendre les consignes, surtout pour les plus petits où la notion d’angle est abstraite. Mais Patrick répète à l’envi ses explications. Dès les premiers cours, il apprend le toucher en demi-bille qui permet de faire partir une bille à 45 degrés. Faire des mathématiques de manière insidieuse est la clé de la réussite pour faire progresser ces novices.

«L’entraînement, c’est comme un cours de maths»

Au fur et à mesure des années, le côté scientifique attire les jeunes joueurs. C’est notamment le cas de Quentin, 12 ans, licencié au club depuis plusieurs années. Car, même si au début ce sport n’est pas le plus facile, il reconnaît qu’il lui est bénéfique dans sa vie scolaire: «C’est beaucoup de géométrie le billard du coup l’entraînement c’est comme un cours de maths. Ça m’a aidé à avoir plus de logique dans la compréhension des exercices à l’école». Aujourd’hui, le jeune garçon aime venir pour cet aspect réflexif. De nature assez agité, il trouve un côté zen dans le billard. Les bons résultats vont de pair avec son attention puisqu’il a pu obtenir son billard d’or, diplôme le plus élevé chez les jeunes, qui certifie un très bon niveau de pratique.

À l’entraînement, les enfants reproduisent chacun leur tour les figures demandées par l’entraîneur. Chaque joueur essaie d’analyser au mieux la situation afin d’allier la force la plus adéquate ainsi que le bon positionnement. Emma joue depuis un an et elle a déjà le billard de bronze (niveau le plus bas). Après chaque coup, elle débriefe ses erreurs avec ses copains pour progresser. Même si pour elle, une raison revient sans cesse pour justifier ses erreurs: le manque de concentration. «Il faut que je travaille plus pour avoir mon billard d’argent et que j’écoute plus les consignes. Si je regarde à droite ou à gauche, ça va être plus compliqué», décrypte la jeune fille, d’une voix fluette. Mais ici, la pression des résultats n’existe pas. Les enfants sont là pour s’amuser, car le billard plaît de plus en plus aux jeunes. En 2016, le nombre de licenciés a augmenté de 10% chez les moins de 21 ans. Un phénomène que l’on retrouve à Argenteuil. L’an dernier, le groupe entraîné par Patrick a doublé son effectif passant de huit à quinze adhérents. «Même si le billard est un sport cérébral, ça reste une activité ludique», admet l’entraîneur. Preuve en est que les sciences intéressent toujours les plus jeunes.

Alexandre Guitton Journaliste

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