Monde / Culture

Dans son clip «This is America», Childish Gambino met les États-Unis face à eux-mêmes

Temps de lecture : 6 min

Il faut regarder plusieurs fois le clip de «This is America» pour comprendre pourquoi il déchaîne les passions américaines, entre lutte des classes et lutte des races.

Image extraite du clip de «This is America», de Childish Gambino. | Capture écran
Image extraite du clip de «This is America», de Childish Gambino. | Capture écran

Pour bien saisir la portée du dernier morceau du rappeur originaire de Géorgie Childish Gambino –double musical de l'acteur/scénariste Donald Glover– il faut en regarder le clip, une fois, deux fois, trois fois, puis remettre les choses dans leur contexte.

Glover (30 Rock, Community, Atlanta…) présentait samedi soir la messe télévisuelle hebdomadaire Saturday Night Live sur NBC. Habituellement, l’hôte de la soirée prend part aux sketches de l’équipe puis annonce un invité musical, qui souvent n’a que peu à voir avec l’univers du maître de cérémonie d’un soir. Mais samedi, jamais mieux servi que par lui-même, le MC Donald Glover s'est auto-annoncé en lançant l’artiste Childish Gambino, son alter ego musical, non sans avoir en introduction ironisé sur les talents multiples qu’on lui reconnaît (il sera entre autres Lando Calrissian jeune dans le prochain opus Star Wars, Solo).

Bombe médiatique

Mais si Glover l’acteur penche plutôt du côté des grosses productions cinématographiques sans conséquences, jusqu’à se faire traiter de «Noir de service» par une partie de la communauté afro-américaine, son double, Gambino le rappeur, semble faire bien moins de compromis dans ses albums, notamment dans «Awaken My Love», escapade funk difficile d’accès. Un clip diffusé la semaine de la chute du génie autoproclamé Kanye West, empêtré dans des considérations pro-Trump et mis à mal par des déclarations insinuant que l’esclavage était le choix des Noirs. Séquence compliquée pour West, que le SNL tournait en dérision ce samedi dans un sketch construit sur le modèle du film Sans un bruit (A Quiet Place en V.O., devenu ici «A Kanye Place»), où le moindre tweet trop bruyant envoyait un groupe d’amis à l’abattoir, aux prises avec des monstres sanguinaires. Le seul survivant de ces quelques minutes hilarantes: Donald Glover, qui finissait par rendre hommage à Kanye, histoire de ne froisser personne.

Mais un peu plus tard, dans la même émission, Gambino n’allait pas prendre le même genre de pincettes pour s’affirmer et dire à l’Amérique tout ce qui cloche chez elle, rappeurs matérialistes et inintelligibles inclus. Le clip du morceau «This is America», annoncé par Daniel Kaluuya (acteur principal du film Get Out, dont Kanye a prétendu vouloir écrire la suite, laissant son réalisateur Jordan Peele assez perplexe), a fait l’effet d’une bombe médiatique. Il sera ensuite regardé 30 millions de fois en 48 heures, un record pour Gambino.

Que dit «This is America» au juste? Précisément, ce que n’ose plus crier Kanye West à la face de son propre pays, avalé tout entier par le système, visiblement perdu et certainement noyé par sa propre inertie. En 2005, sous George W. Bush, il avait encore la force de défier son président après l’ouragan Katrina. Ce que fait Gambino, en 2018, avec un panache incroyable, non content d’englober président bas du front et citoyens, relève du génie; mais d’un génie qui s’ignore. Ce qui fait toute sa force.

Black face et afrobeat

Il y a d’abord ce corps, noir, torse nu, dont on a compris, au fil des ans, qu’il était synonyme de peur aux États-Unis. De l’esclavage aux lois dites «anti-miscegenation» interdisant les unions mixtes (jusqu’en 1967 pour certains États du Sud), de la discrimination à l’affirmation de sur-virilité et de richesse à outrance des rappeurs US, l’homme noir est la menace primale ayant remplacé celles des «Indiens» pour l’homme blanc américain. Point de muscles saillants chez Childish Gambino, point d’imposante chaîne en or figurant les entraves des esclaves mais un corps mince et élastique qui rappelle celui de Fela Kuti, le musicien nigérian, entre retour aux racines et transe afrobeat. Un hommage visiblement assumé.

Ce corps tordu, absurde, à l’arrêt quand Gambino sort une arme à feu de sa poche arrière, est inspiré des caricatures des «minstrel shows», issues de l’époque des lois Jim Crow (séries d’arrêtés fondateurs de la ségrégation raciale aux États-Unis), lorsque des comédiens blancs se grimaient en noir pour se moquer des Afro-Américains: les désormais fameuses «black faces». En 1828, une chanson et une danse interprétée par Thomas Rice, «Jump Jim Crow», furent en effet inspirées par un Noir paralysé originaire de Cincinnati, que Childish Gambino imite ici, allant jusqu’à chausser les mêmes souliers jaunes.

Avant de tirer une balle dans la tête de Calvin The Second, un guitariste que certains militants ont d’abord confondu avec le père de Trayvon Martin, cet adolescent tué en 2012, en Floride, par un voisin (l’un des actes fondateurs du mouvement Black Lives Matter). Ensuite, alors que le beat a démarré, l’arme est soigneusement déposée sur une serviette rouge, comme pour signifier que les armes ont davantage de droits que les citoyens aux États-Unis.

L'ombre du terrorisme blanc

Lorsque la folle chorégraphie imaginée par Sherrie Silver débute, l’œil est irrémédiablement attiré par les mimiques et les pas de danse tantôt enjoués tantôt inquiétants du chanteur. Mais le message se situe en arrière-plan, lors d’un exercice méta qui nous oblige à nous détourner d’une première vision simpliste pour nous concentrer sur ce que Childish Gambino cachait volontairement derrière les pas joyeux du gwara-gwara sud-africain: suicide d’un homme en direct, vidéos de bavures enregistrées par des témoins armés de téléphones portables situés dans les travées, émeutes urbaines, alors que d’innocents écoliers continuent de danser sans percevoir les menaces…

Le second meurtre de sang-froid du clip, parfaitement inattendu, est celui du chœur noir; il est d’autant plus choquant qu’avec ses dix victimes, il fait directement référence à la tuerie de Charleston (Caroline du Sud), perpétrée en 2015 dans une église par le suprémaciste blanc Dylann Roof. Mais Donald Glover/Childish Gambino y rajoute une couche de «black-on-black crime» tout droit sorti des quartiers pauvres de Chicago, mâtiné de terrorisme aveugle, avant de continuer sa course folle sans se retourner. Malaisant et osé.

Un cheval, monté par ce qui ressemble à l’un des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, fait alors irruption en arrière-plan aux côtés d’une voiture de police, la même qui avait ignoré le rappeur quelques plans plus tôt, une façon de reconnaître que son statut de star le met à l’abri d’éventuelles bavures. Dans le Nouveau Testament, au chapitre 6 de l’Apocalypse de Saint-Jean, on peut lire: «Je regardai, et voici, parut un cheval d'une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l'accompagnait. Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre». À moins que le cheval soit un hommage à Behold A Pale Horse, un livre de Milton William Cooper, écrivain conspirationniste qui était persuadé que le gouvernement américain avait tenté de l’éliminer.

Déclassement des Noirs

Certaines références sont moins évidentes à dénicher. Selon le Washington Post et le New Yorker, qui ont tous deux analysé paroles et clip dès dimanche, les vieilles voitures près desquelles attend patiemment la chanteuse SZA lors de la danse finale, tout comme le hangar désaffecté, représenteraient le déclassement social de la communauté noire américaine, coincée dans la pauvreté de façon structurelle. «Certains pensent également que les images de ces véhicules ramènent aux émeutes de Los Angeles, en 1992, qui commencèrent après qu’un jury a acquitté des officiers de police ayant fait un usage excessif de la force, lors de l’arrestation (et du passage à tabac) de Rodney King», tente le Washington Post.


La fin du clip montre Childish Gambino terrifié, tentant d’échapper à une horde de poursuivants, dans une redite du film Get Out, où un homme noir est confronté au «racisme de gauche» d’une famille blanche bien-pensante, qui s’avère être beaucoup plus dangereuse que ne le laissait paraître sa façade politiquement correcte. En amalgamant ainsi des pans contradictoires de la société dans une électrisante thérapie collective, Donald Glover vient de secouer l’Amérique. Le New Yorker écrit: «C’est ça, être noir aux États-Unis aujourd’hui: à n’importe quel moment, on peut être vulnérable à la joie ou à la destruction. Quand son personnage ne danse pas, il tue… Glover nous force à revivre des traumatismes communs et nous laisse à peine une seconde pour respirer, avant de nous forcer à danser de nouveau».

Et sur le plan musical? Même les ad libitum, façon «triplet flow», des rappeurs invités (Quavo de Migos, 21 Savage et Young Thug), semblent d’abord faire offices de critiques de ce qu’est devenu le rap commercial en 2018. Ce qui n’a pas empêché Kanye West de retweeter le clip, dimanche, sur son propre compte, histoire de céder sa couronne, déjà bien amochée par Kendrick Lamar, et de dire qu’il n’est pas si rancunier. L’Amérique elle aussi peut se regarder dans un miroir, aussi choquant que soit le reflet qu'il renvoie.

Félicien Cassan

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