France

Le salaire de Proglio n'est pas le problème

Gilles Bridier, mis à jour le 22.01.2010 à 18 h 01

L'enjeu de la polémique du patron d'EDF et de Veolia? L'autorité de l'Etat sur les patrons d'entreprises publiques.

Qui décide? Pour faire taire la critique à propos du cumul des fonctions d'Henri Proglio, patron de Veolia, après sa nomination à la tête d'EDF fin novembre, Christine Lagarde, ministre de l'Economie, et Finances et de l'Industrie, affirmait avec beaucoup de conviction qu'il était bien sûr impensable qu'il cumulât les deux salaires. Comme ministre de tutelle d'EDF, on pouvait penser que sa position sur le sujet exprimait l'attitude à adopter.

Toutefois, quelques semaines plus tard, la tutelle gouvernementale était obligée de manger son chapeau: la rémunération globale du patron aux deux casquettes englobait bien deux salaires, l'un d'EDF, l'autre de Veolia. Henri Proglio passait outre la position du gouvernement sur le sujet, et Christine Lagarde tentait publiquement d'expliquer à l'Assemblée nationale -mais d'une voix froide et avec un regard de glace- que le cumul des rémunérations se justifiait par la hauteur des salaires sur le marché des grands patrons du privé dont Henri Proglio est issu. Deux millions d'euros par an: le talent est à ce prix; moins cher, on ne vaut rien.

Mais l'information offusqua tellement l'opinion publique, et fit naître une telle bronca au sein même des parlementaires de la majorité à la veille d'une consultation électorale, que le patron d'EDF fit savoir jeudi 21 janvier qu'il renonçait finalement au quart de sa rémunération que devait lui verser Veolia. Dès vendredi 22 janvier, Christine Lagarde, qui aurait appris ce revirement par une dépêche, se félicitait qu'un patron d'entreprise publique soit à ce point passionné par sa fonction qu'il renonçât à un demi million d'euro par an, pour n'en garder qu'un million et demi. Ce qui se passe de commentaire.

Une tutelle publique ridiculisée

On peut retenir au moins trois conclusions de cet épisode déplorable. D'abord, un patron peut s'autoriser à passer outre la position de sa tutelle quand il s'agit de négocier son salaire, et s'affranchir aussi des us dont relèvent les entreprises publiques. Ensuite, un ministre peut accepter de se dédire sans estimer perdre le sens de sa fonction. Certes, l'affaire n'est pas capitale, elle n'en est pas pour le moins édifiante. Enfin, ces tergiversations sont révélatrices de la perte de considération des valeurs liées au service public, et de l'absence d'anticipation des conséquences de certaines décisions sur l'opinion publique. Politiquement, ce qui sera peut-être une non affaire pourrait bien laisser des traces.

Qui est le patron?

Car qui est le patron d'une entreprise publique? L'Etat, comme l'a rappelé François Fillon, Premier ministre, mercredi 20 janvier (la veille du revirement d'Henri Proglio...) aux patrons d'EDF et d'Areva pour les enjoindre de régler leurs différends. La crise économique aura au moins eu comme résultat de réintroduire la puissance publique dans le monde des affaires, et de la décomplexer un peu vis-à-vis du pouvoir financier à l'origine de la déroute. Avant la crise, on introduisait de la déréglementation dans tous les compartiments de l'économie. Avec la crise, la régulation a repris le dessus. Et les ministres, qui vont devoir demander aux citoyens de se serrer la ceinture pendant que les économies digèrent leurs excès, vont devoir se montrer un peu plus sourcilleux dans l'utilisation des deniers publics, et dans la gestion des missions qu'ils doivent assumer.

Service public et mission de l'Etat

Justement, la sécurité énergétique est, aujourd'hui, une mission qui incombe d'autant plus aux Etats que le caractère spéculatif des ressources dans ce secteur interdit de s'en remettre aux seuls marchés. C'est ce qui justifie l'existence du service public de l'électricité, avec une entreprise publique (même un univers ouvert toutefois à la concurrence) ce qui crée une différence entre celle-ci et les autres sociétés du CAC40. Accepter la fonction de président d'EDF, c'est aussi accepter les obligations inhérentes à son statut, au service du public et de l'Etat.

Une logique et des comportements

La logique n'est plus celle des marchés, et le salaire n'est pas l'étalomètre qui détermine la valeur d'un patron. Après tout, ce statut et ses contraintes ne sont pas si ringards, comme l'affirment les tenants d'un libéralisme soi-disant moderne et qui a surtout fait la démonstration de ses limites. Ce statut n'a pas empêché EDF de se hisser parmi les meilleurs électriciens mondiaux, grâce à des dirigeants de valeur, animés par d'autres ressorts que le seul salaire, qui ont su valoriser les compétences de l'entreprise dès l'instant où ils pouvaient s'appuyer sur une vision et une volonté politiques pour mener ce développement au service de la nation.  En nommant Henri Proglio à la tête d'EDF, l'Etat choisit les compétences d'un manager et lui confie une mission dans un secteur public qui comporte des règles et induit des comportements. Et en endossant l'habit, Henri Proglio en accepte les caractéristiques.

Cumuls , transparence et arrogance

Le cumul des mandats pose déjà un problème de conflit d'intérêts. Le risque existe de manière évidente, et aucune réponse n'a été apportée. Il ne s'agit pas de faire de procès d'intention, encore moins de vouloir prédire le pire, mais de rassurer tous les acteurs économiques que cette éventualité n'arrivera pas. Dans d'autres secteurs où ce genre de problème s'est posé, il a fallu construire des «murailles de Chine». On appelle ça la transparence. Entre EDF et Veolia, elle n'est pas à ce jour organisée. Il suffirait que le cumul n'existe pas.

Le cumul des rémunérations pose d'autres questions. Eu égard à la notion de service public, et aussi à l'inconvenance de réclamer des émoluments incompréhensibles pour l'opinion publique au moment où les Français sont touchés par la crise. On peut qualifier cet argument de démagogique, il n'en reste pas moins qu'un salaire de 2 millions d'euros par an équivaut à plus de 130 fois le Smic, et que plus de la moitié des actifs en France sont rémunérés au salaire minimum... Y aurait-il deux poids, deux mesures même dans les entreprises publiques? Un président ne serait-il pas logé à la même enseigne que ses salariés? Déjà que, même dans le camp de la majorité, on regrette l'indécence de certains bonus dans des secteurs à l'origine de la crise, alors que tout le monde va continuer à solder les excès...  La même arrogance prévaudrait-elle maintenant jusque dans le service public? On ne peut imaginer que ces questions n'aient pas été anticipées, tant par Henri Proglio que par sa tutelle. Et on ne peut que constater la réponse qui, dans un premier temps a été apportée.

La politique se nourrit de symboles

Certes, le patron d'EDF a depuis renoncé à la rémunération que devait lui verser Veolia.  Il lui reste malgré tout quelque 100 fois le Smic pour vivre. Mais là n'est pas la question. La politique se nourrit de symboles, le cumul de fonctions associé au cumul des rémunérations a créé un effet de saturation pour l'opinion publique; c'était prévisible. Politiquement, l'arrivée du nouveau président d'EDF a été démobilisatrice alors qu'elle aurait dû rassembler les énergies. Son travail, aujourd'hui, n'en sera rendu que plus difficile.

Gilles Bridier

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Image de Une: Henri Proglio Stephane Mahe / Reuters

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