Sciences / Tech & internet

Les nouveaux Fred et Jamy

Temps de lecture : 5 min

Le nombre de chaînes de vidéos de vulgarisation sur YouTube explose. Histoire, art, littérature, sciences… Les thèmes foisonnent. Un phénomène culturel lancé par des anonymes porteurs de nouvelles formes d’apprentissage.

Natacha a lancé une chaîne sur l'art, NaRt. | Crédit photo: Pierre Gautheron
Natacha a lancé une chaîne sur l'art, NaRt. | Crédit photo: Pierre Gautheron

Dans un grand salon couvert de baies vitrées, Natacha, chemisier à fleurs et nœud papillon pour l’occasion, effectue les derniers réglages. La lumière sur son visage, le micro à la bonne hauteur et un spot bleu pour colorer la scène, la jeune femme de 29 ans peut démarrer le tournage. Seule devant sa caméra, elle réalise plusieurs prises de chaque séquence pour assurer le résultat final: la prochaine vidéo, qui a pour objet l’œuvre du peintre Lucian Freud, sur sa chaîne YouTube consacrée à l’histoire de l’art.

Natacha a toujours été passionnée d’art. Elle a même travaillé dans le milieu pendant quelques temps mais en a vite été dégoûtée. Alors qu’elle s’est retrouvée au chômage, elle a décidé de lancer sa propre chaîne, NaRt, en 2015. «J’avais vraiment envie de faire quelque chose sur l’art. Il n’y avait quasiment pas de filles à le faire, et je me sentais rejetée de ce monde-là du fait de mes expériences professionnelles», se souvient celle qui prépare maintenant le CAPES pour être professeure des écoles. Aujourd’hui, elle rassemble plus de 20.000 abonnés et comptabilise plus de 600.000 vues sur sa chaîne, qui évoque aussi bien le surréalisme que les liens entre art et argent:

Comme beaucoup d’autres vidéastes vulgarisateurs, Natacha s’est lancée sur YouTube dans la période phare de 2014-2015. C’est à ce moment-là que la plupart des chaînes de vulgarisation encore connues aujourd’hui sont nées. Comme celle de David Sheik, tout simplement nommée Dave Sheik, qui explicite des événements historiques plus ou moins connus à travers des courts formats agrémentés de ses propres dessins. «Avant de commencer, je regardais beaucoup de chaînes de vulgarisation américaines mais rien de cela n’existait en France», raconte le vidéaste de 28 ans, fort de presque 200.000 abonnés.

Dave Sheik | Crédit photo: Pierre Gautheron

Sans qu’il n’ait une origine claire, ce mouvement de création de chaînes de vulgarisation a permis à toute une génération de vidéastes de se faire connaître. Et cela, malgré des parcours très variés et parfois bien éloignés de la pédagogie. David, par exemple, exerçait comme technicien médical avant de se lancer sur YouTube en tant que vulgarisateur en histoire. Ce qui fait dire à Virginie Spies, sémiologue et analyste des médias qu’«on ne s’intéresse pas au statut ou à la personne du YouTubeur mais simplement à ce qu’il fait, ce qui est très rare dans les médias».

Do It Yourself

Être vidéaste vulgarisateur implique aussi, et surtout au début, de tout réaliser par soi-même. Natacha reconnaît avec humour demander du matériel vidéo à chaque anniversaire. Et même lorsqu’on est trois, comme l’équipe de Miss Book, l’apprentissage se fait petit à petit. Charlotte, Émilie et Nawal ont lancé leur chaîne dédiée à la littérature il y a trois ans et ont pu compter sur des amis pour venir les aider les premières fois. Mais Nawal avoue malgré tout avoir «tout appris sur le tas» techniquement.

D’autant plus que le YouTubeur est souvent auteur, réalisateur et monteur. «Ma première vidéo, c’est une catastrophe! Je ne savais pas cadrer. La lumière, n’en parlons même pas», s’exclame David, qui commence seulement à pouvoir vivre de sa chaîne. Sur le fond, ce sont plusieurs heures de travail de recherche nécessaires, parfois aidé de spécialistes, qui lui permettent la réalisation d’une vidéo.

La première vidéo de Dave Sheik.

Malgré les soucis sur la forme à leurs débuts, un fond de qualité permet aux vidéastes de se faire connaître et d’attirer autour d’eux des milliers de personnes. En cinq mois seulement, David a par exemple rassemblé près de 100.000 abonnés sur sa chaîne d’histoire. «En tant que vidéaste, on a tendance à comparer son nombre d’abonnés à la capacité d’une salle, ou d’un stade, dévoile-t-il en riant. Mais à un moment il n’y a plus d’équivalent en fait!»

Et si au départ, les milieux universitaires et scientifiques ne s’intéressaient guère à ces nouvelles formes de médiation, ce succès fulgurant a changé la donne. Nombre de vidéastes sont aujourd’hui invités à participer à des colloques, à intervenir sur France Culture, et des études commencent à être menées autour d’eux. Nawal, de la chaîne de littérature Miss Book, raconte avoir déjà été invitée avec ses partenaires à participer à des discussions avec la Société des gens de lettres. L’analyste des médias Virginie Spies, qui possède aussi une chaîne YouTube, en conclut: «Plusieurs choses ont permis ce gain de légitimité: le succès d’audience tout d’abord –certaines chaînes ont plus de vues que des émissions de télé– puis les communautés très importantes».

De nouvelles formes d’apprentissage

Ce succès commence à inspirer des professeurs qui voient dans ces vidéos de vulgarisation de nouvelles façons d’apprendre. La ludification, essentielle à la réussite d’un contenu, change la donne et prouve que l’on peut aussi apprendre en s’amusant. Nawal de la chaîne de littérature Miss Book le soutient: «Être sur Youtube, c’était s’éloigner des médias classiques, des critiques littéraires élitistes et des intellectuels. J’aime beaucoup leur travail mais je pense qu’il faut aussi parler de littérature avec légèreté, avec humour». Il suffit de lire quelques commentaires pour comprendre que cela plaît.

L’utilisation de l’humour et du rythme chez Miss Book.

La brièveté fait également partie des critères des vidéos de vulgarisation, qui dépassent rarement la demi-heure. Si certains doutent dès lors de la qualité des contenus, la sémiologue Virginie Spies insiste sur le fait que «ce qui compte, c’est de donner envie d’aller plus loin. La vidéo n’est pas une fin en soi». Ni Natacha, ni David ou l’équipe de Miss Book ne se considèrent d’ailleurs comme professeurs mais utilisent les mots «vulgarisation» ou encore «divertissement littéraire» pour décrire leur démarche.

Miss Book | Crédit photo: Pierre Gautheron

Reste que, réaliser des vidéos demande du temps et très peu parviennent à en vivre. La professionnalisation est encore difficile et les places dans le milieu valent cher. Pour Natacha comme pour l’équipe de Miss Book, c’est un travail bénévole qui s’effectue en parallèle de leur véritable profession. Or des entreprises, comme des musées, bien conscients du succès remporté par ces chaînes de vulgarisation, font aujourd’hui appel aux vidéastes pour réaliser du contenu, gratuitement la plupart du temps. «Au début je n’osais pas demander de l’argent alors que c’est un énorme travail», reconnaît Natacha, qui a déjà collaboré avec le Louvre, la Monnaie de Paris ou la Cité de la Céramique, et qui maintenant insiste pour être rémunérée.

Le déficit de légitimité se retrouve aussi plus ancré chez les femmes YouTubeuses, qui souffrent de commentaires haineux sous leurs vidéos mais également d’un syndrome de l’imposteur, les faisant plus souvent douter d’une information lorsque celle-ci est remise en cause par un internaute.

«Elles prennent la parole», le documentaire des Internettes, un collectif dédié aux femmes sur YouTube.

Mais, qu’ils soient ou non professionnels, les vidéastes vulgarisateurs s’accordent pour dire que YouTube leur a ouvert des portes inédites. Natacha reconnaît que le réseau social l’a «convaincue de faire de la pédagogie» et l’a aidée à «prendre confiance en elle» selon ses mots. Charlotte, Émilie et Nawal se réjouissent à l’idée de sortir leur livre cette année suite à un appel d’une maison d’édition. Quant à David, qui parvient aujourd’hui à vivre de sa chaîne, il va même plus loin: «Youtube a changé ma vie, complètement».

Manon Boquen

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