Égalités / Tech & internet

Comme un problème de diversité sur les applis de drague gay

Temps de lecture : 6 min

Un tour sur Grindr, Scruff ou Hornet montre une communauté LGBT très blanche.

Grindr | James via Flickr CC License by
Grindr | James via Flickr CC License by

La popularité des applications de rencontre gay ne cesse d'évoluer et la compétition est rude. Avec le récent scandale touchant Grindr, qui partageait le statut sérologique de ses utilisateurs, ces applications ne sont plus évaluées seulement selon leur capacité à générer des rencontres mais aussi selon leur code d'éthique. Grindr et Tinder ont été aussi critiqués pour les risques d'être victime d'actes de délinquance encourus par ceux qui les utilisent. Sans oublier l'augmentation locale de certaines IST ou de contaminations par le VIH à cause de la multiplication des relations non-protégées lors des rencontres.

Mais l'angle mort de ces applications, c'est la mixité ethnique. Pour dire les choses crûment, tout le monde ou presque y est blanc. La communauté LGBT est pourtant un lieu où la diversité est supposée être encouragée mais le milieu associatif français manque cruellement de sensibilisation pour refléter le multiculturalisme. Christophe Martet, qui travaille pour le réseau social gay Hornet, estime d'ailleurs que «que la mixité est plus forte sur les applis que dans les associations LGBT». «Elles n’ont pas fait suffisamment d’efforts pour que les personnes racisées s’y retrouvent et aient envie de s’engager, analyse-t-il. Sur Hornet, je croise bien plus souvent que dans le milieu gay des personnes qui sont noires, arabes. Asiatiques un peu moins c’est vrai. Je ne dis pas que ce que nous faisons est optimal. Mais c’est une préoccupation constante y compris dans le choix des soirées que nous sponsorisons. Par exemple, nos articles sont systématiquement illustrés par des photos où figurent des personnes noires, arabes ou asiatiques le plus souvent possible.»

Racisme rampant

Les phénomènes de rejet des personnes racisées sur les applications de drague sont connus mais ils sont mieux documentés à l'étranger car en France les statistiques ethniques sont toujours interdites. L'année dernière, une étude britannique a révélé que 80% des hommes noirs, 79% des hommes asiatiques, 75% des hommes sud asiatiques, 64% des hommes métissés et 100% des hommes arabes ont subi une forme ou une autre de racisme dans la communauté LGBT. Si les profils comportant des mentions comme «pas de blacks ou d'asiats» se font plus rares sur les applis, elles ont eu un impact définitif. Pour de nombreux gays minoritaires, le racisme dans la communauté est un sujet plus grave que l'homophobie de la société. Et ce problème est encore plus marqué en France où ce racisme dans la drague semble plus flagrant qu'ailleurs car il amplifie leur invisibilité. D'où cette légitime question: est-ce que ces applications amplifient les phénomènes de rejet des non-Blancs?

Sur Scruff ou sur les autres applis plus récentes comme Hornet, la très grande majorité des hommes est blanche. Il y a davantage de Latinos mais relativement peu d'Asiatiques, à moins de chercher des hommes qui vivent à l'autre bout du monde. Et très peu d'hommes maghrébins.

Personnellement, je me suis mis sur Grindr depuis le début pour observer, d'un point de vue provincial, si les applications de drague parviendraient à rattraper la visibilité des gays noirs, arabes ou asiatiques. Je regardais ces applications d'un point de vue sociologique. Je me suis mis ensuite sur Scruff parce que c'est davantage mon genre d'hommes: des barbus, des mecs plus naturels, et des profils où les hommes en disent davantage sur eux-mêmes (c'est même devenu un style d'écriture en soi). Mais sur Scruff ou sur les autres applis plus récentes comme Hornet, la très grande majorité des hommes est blanche. Il y a davantage de Latinos mais relativement peu d'Asiatiques, à moins de chercher des hommes qui vivent à l'autre bout du monde. Et très peu d'hommes maghrébins.

Donc même chez les bears où la tolérance est de mise, la surreprésentation des hommes blancs est réelle. Bien sûr, c'est le reflet de l'ethnographie du pays. Les personnes racisées sont de facto minoritaires et éprouvent parfois des difficultés pour s'assumer en tant que gays. Certains d'entre eux sont DL (down low), ayant de relations avec les hommes sans vouloir que cela se sache. Mais les années passent et il est désormais indéniable que nous sommes en retard.

Exceptions multiculturelles

En France, Beuronline est historiquement la première application en direction des Arabes et des Noirs mais son format a vieilli et on y trouve plus de gays blancs que de gays racisés. Ces derniers sont retournés dans l'underground et se rencontrent plus souvent à travers des mailing lists internes où, par exemple, les gays noirs ont des relations sexuelles entre eux.

L'autre application récente et multi ethnique est Jack'd qui est malheureusement devenue célèbre parce que le tueur d'Orlando y avait un profil. Cette application rassemble en France une majorité d'Asiatiques, ce qui prouve qu'une minorité de gays, invisibles ailleurs, est parvenue à se retrouver quelque part. Ces Asiatiques, et les hommes qui sont attirés par eux, ont donc une plateforme commune. Et comme c'est une application diverse, comme par hasard, Jack'd attire désormais des hommes noirs et maghrébins qui s'y sentent bien, même si certains d'entre eux, c'est normal, ne veulent rencontrer que des hommes de la même origine.

Comme ces hommes noirs et maghrébins sont le sujet de fantasmes, ils subissent plus que les autres le manque de respect. On les aborde en demandant tout de suite la grosseur de leur bite.

C'est un phénomène que l'on voyait déjà il y a une dizaine d'années sur des sites de rencontre comme Kelma. À force d'être rejetés sur les sites de drague habituels, les Maghrébins et les Noirs gays ont commencé à revendiquer leur exclusion des Blancs («Pas de céfrans»). Ce renvoi de l'exclusion est le résultat de la diversité ratée à l'intérieur de la communauté et des médias LGBT. Comme ces hommes noirs et maghrébins sont le sujet de fantasmes, ils subissent plus que les autres le manque de respect. On les aborde en demandant tout de suite la grosseur de leur bite. C'est pourquoi une grande partie des profils de ces hommes, surtout américains (sur Scruff notamment) insistent sur la politesse des échanges et le respect mutuel.

Finalement, il n'y a que Tinder pour refléter une grande diversité parce que les jeunes n'ont pas les mêmes préjugés raciaux que les générations précédentes. D'autant plus que Tinder n'est plus seulement une appli pour ados, les hommes de 30 ans et plus l'ont massivement rejointe depuis six mois. À Paris, l'appli montre l'immense éventail des jeunes issus de l'immigration: Asiatiques, Noirs, Arabes, ou jeunes étudiants Erasmus, il y a tout le monde dans un scroll ethnologique incessant.

Et dès qu'on va à Londres, alors la proportion de jeunes Noirs explose. Tout à coup, en traversant le tunnel sous la Manche, l'intégration multiculturelle britannique saute aux yeux. Avec elle, la gentillesse. Des jeunes de 20 ans ont des matches avec des hommes de ma génération, motivés par une curiosité sincère. I mean, j'ai l'âge d'être leur grand-parent –ou plus! Tinder est donc le vrai reflet de la variété ethnique et, de fait, devance les autres applications qui restent désespérément blanches. La France et son immense réservoir d'hommes issus des Antilles, de l'Afrique, du Maghreb et de l'immigration récente est le parent pauvre de la sexualité gay diverse.

Un effort de sensibilisation à poursuivre

Il est grand temps que les applications de drague gay développent des programmes d'outreach comme elles le font, par exemple, sur la question du statut sérologique ou la PrEP, ce traitement prophylactique contre le VIH. Hornet est la seule à le faire car en plus d'être une appli, c'est aussi un réseau social avec des infos qui incitent les individus à participer à des sondages sur la santé gay ou sur ce qui se passe dans la lutte contre l'homophobie.

Hornet développe aussi un esprit communautaire avec une mini agence de presse qui tente de remplacer le vide causé par la disparition des infos de Têtu et Yagg. Christophe Martet rappelle qu'Hornet a développé «de nombreux partenariats avec des associations de personnes Afro-descendantes, en particulier Paris Black Pride et Afrique Arc-en-Ciel. Hornet est moins connoté sexe que d’autres applis et désormais c’est aussi un réseau social et un média. Lors de notre campagne "Mon appli et moi" dans le métro, nous avons fait un casting auprès des utilisateurs et notre objectif était de montrer 10 mecs dont la plupart ne seraient pas blancs. Objectif réussi. Ce n’est pas rien. Mais ça a pris du temps».

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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