Tech & internet

YouTubeurs et facs de cinéma: les liaisons dangereuses

Temps de lecture : 10 min

Il n’existe pas d’études universitaires pour devenir YouTubeur. Et si l’on peut penser qu’une formation d’acteur semble être le choix le plus adapté à ce dessein, de plus en plus de jeunes choisissent des filières cinématographiques pour arriver à leurs fins.

«Le Fossoyeur de films» dans l'une de ses vidéos à succès. | Capture d'écran via YouTube
«Le Fossoyeur de films» dans l'une de ses vidéos à succès. | Capture d'écran via YouTube

L’information peut surprendre: Norman Thavaud, plus connu sous son seul prénom, a étudié le cinéma à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. S’il abandonnera après avoir triplé sa première année, le fait est que le plus suivi des YouTubeurs français a cela dans son C.V, dans sa fiche Wikipédia, dans son background connu. Sans compter que, s’il réalise très rarement lui-même, il est le héros d’une série de vidéos intitulée «Norman fait son cinéma». De là à en conclure, pour un lycéen fan du YouTubeur et qui voudrait suivre sa voie, que se diriger vers les filières universitaires de cinéma et audiovisuel est un choix judicieux, il n’y a donc qu’un pas.

Une inspiration uniforme

De fait, les étudiants en cinéma ayant YouTube comme bagage culturel et comme ligne de mire semblent être de plus en plus nombreux. S’il n’y pas de chiffres permettant de quantifier cette tendance (certains professeurs regrettent d’ailleurs cette absence de mise au clair des objectifs des élèves dès leur arrivée), différents enseignants contactés pour l’occasion ont clairement identifié ce désir chez un nombre grandissant d’étudiants. C’est le cas de Patrick Le Goff, professeur agrégé en arts du spectacle à l’université Rennes-II, qui voit d’ailleurs dans cette propension «un vecteur d’uniformité», une extension de la société actuelle qui peut limiter la cinéphilie des étudiants et parfois même rendre de plus en plus difficile la diffusion de certaines œuvres soudainement jugées inadéquates parce que, par exemple, réalisées par Woody Allen…

Au-delà de cet enjeu bien plus général, YouTube et les YouTubeurs auraient donc une place désormais centrale dans la culture des étudiants en cinéma. Des étudiants en général même, mais la filière cinéma est autrement touchée puisque le fond du propos et la forme des vidéos se confondent souvent, dans l’esprit des spectateurs, en un tout trop rapidement appelé «cinéma».

François Theurel, l’homme derrière la très respectée chaîne Youtube «Le Fossoyeur de films», affirme de son côté avoir rencontré des étudiants en cinéma le suivant avec assiduité et d’autres qui affirment même s’être dirigés vers cette filières grâce à ses vidéos, entre critique et analyse d’une vingtaine de minutes chacune. Sa chaîne traite certes de cinéma, mais ce lien de cause à effet est pourtant questionnable selon Patrick Le Goff.

Tout d’abord, le professeur coresponsable du Master professionnel NUMIC (Numérique et médias interactifs pour le cinéma et l’audiovisuel) constate que les différentes chaînes YouTube consacrées au cinéma représentent désormais le ressort culturel principal de beaucoup d'étudiants. Des références bien évidemment insuffisantes, mais également problématiques parce que «fragmentaire. Du fait de la durée relativement courte des vidéos en question et des différents «artifices» utilisés pour attirer et conserver, voire «posséde une audience.

«Playdagogie» contre science de l’art

Un scepticisme pas forcément partagé par l’ensemble des enseignants universitaires de cinéma. Delphine Robic-Diaz, maître de conférences en économie et sociologie du cinéma et de l'audiovisuel à l'université Paul-Valéry Montpellier-III, estime que «si nous voulons amener les étudiants inscrits en études cinématographiques et audiovisuelles à avoir un œil plus expert, plus cultivé, ce n'est pas en discréditant les raisons pour lesquelles ils sont venus dans nos filières, mais en leur montrant les richesses parfois méconnues de notre discipline». Mais pour Patrick Le Goff, la mission est de plus en plus difficile face à des élèves habitués à ingurgiter cette culture par le biais de vidéos contenant «toujours un peu plus de zapping ou d’humour», obligeant presque les professeurs qui voudraient conserver l’attention de tous à faire de la «playdagogie».

«L’art n’est pas un jeu, n’est pas quelque chose de facile», surenchérit-il en faisant référence à cette notion de facilité mise en avant par de nombreuses vidéos YouTube consacrées au cinéma. Patrick Le Goff considère qu’on ne peut pas «vulgariser sans réduire» et assume, non sans ironie, «ce discours d’ancien combattant» face à ce qu’il considère comme «un phénomène éphémère à la forme désuète déjà malmenée». Avant d’ajouter, toujours avec malice, qu’à son sens le meilleur YouTubeur restera à jamais le regretté critique et penseur Serge Daney. Et de faire référence à ses rubriques incisives sur les images télévisuelles dans Libération au début des années 1980 ou à «Microfilms», son émission culte diffusée sur France Culture de 1985 à 1990. Les propos de Serge Daney sur le métier, «mort», de critique de cinéma, résonnent d’ailleurs étrangement, paradoxalement même, avec la propagation actuelle des YouTubeurs-critiques.

François Theurel, dit «Le Fossoyeur de films», ne va évidemment pas dans le sens du professeur rennais et, tout en précisant que certaines de ses vidéos ont été utilisées en cours et avoir été invité par plusieurs facs, réfute l’idée que ses vidéos et leur succès sont le produit d’un «effet de mode», ce qui revient pour lui à dire «qu’internet va passer». Cependant, s’il est lui-même l’auteur d’une thèse de sociologie sur la diffusion cinématographique numérique, il admet ne pas forcément utiliser au sein de ces vidéos «le vocabulaire consacré» par l’enseignement cinématographique.

Les étudiants de première année, après avoir ingurgité des centaines de vidéos YouTube de critiques ou d’analyses font-ils alors la différence entre ce qui se rapporte la plupart du temps à une opinion et l’approche scientifique proposée par les universités?

Pour François Theurel, au-delà des différences qualitatives d’une chaîne à l’autre et des «dérives que supposent ces usages d’aujourd’hui […] cette culture est là, que les universités le veuillent ou non. C’est à elles de savoir comment l’intégrer».

L’intégration ou non de la culture YouTube au sein des études cinématographiques (culture qui, pour le moment, «trouve davantage sa place dans les filières Information et Communication», précise Delphine Robic-Diaz) est en effet un point d’interrogation qui dépasse largement le simple conflit de générations. La plupart des enseignants contactés regrettent d’ailleurs qu’aucune réflexion collective ne soit réellement engagée sur ce terrain, notamment au niveau des Académies. Pourtant, comme on vient de le voir, la question seule des YouTubeurs «cinématographiques» divise et, outre leur rôle théorique de pont vers le savoir, on est en droit de se demander ce que devient la pensée du cinéma si sa vulgarisation devient un bagage trop imposant, voire un but en soi.

Tentatives d’ouverture

Et ces YouTubeurs-là ce sont pas les seuls à nourrir les étudiants de cinéma. On a mentionné Norman en introduction, YouTubeur comique «classique» dont la trajectoire fait rêver bien des jeunes en quête d’études. On peut aussi penser à Alys Boucher, ancienne étudiante à l’université Paul-Valéry Montpellier-III qui a écrit un mémoire sur les YouTubeuses beauté alors qu’elle créait elle-même une chaîne du même genre, chaîne aujourd’hui suivie par plus de 200.000 personnes. En octobre dernier, Delphine Robic-Diaz l’a donc invitée, avec d’autres, au sein d’un de ses cours visant à montrer les débouchés possibles de la filière aux élèves de cinéma.

Au milieu d’anciens élèves devenus producteurs, réalisateurs ou chercheurs, le choix peut surprendre. Mais Delphine Robic-Diaz assume: «Il n'y avait pas des professionnels adoubés par le système et une YouTubeuse pour faire tendance, mais un éventail riche de professionnels inscrits dans leur époque, tous écrans confondus». Selon l’enseignante, ce qui a alors intéressé les étudiants, «c'était surtout de savoir si il était possible de gagner sa vie en étant YouTubeur». Mais alors «qu’elle était celle dont le parcours et la pratique leur parlaient sans doute le plus, ils n'osaient s'adresser à elle de peur d'être trop iconoclastes en ces lieux académiques».

Pour la maître de conférences, ce demi-dialogue «est très représentatif de la position actuelle de l'université à l'égard des YouTubeurs, position que ces étudiants ont intégrée à leur insu». Indéniablement, les universités de cinéma observent le phénomène de loin et d’un œil méfiant, surtout lorsque certains professeurs remarquent que le ton familier et simpliste qui fait le sel de la plupart de ces vidéos se retrouve de plus en plus au sein même des copies d’examens. Une certaine évolution semble cependant se répandre et s’imposer. Mathieu Bompoint, producteur à la tête de Mezzanine Films et professeur associé à Paris-III Sorbonne-Nouvelle, estime que l’université où il exerce réussit à élargir son champ d’études «de façon réfléchie».

En plus d’une professionnalisation des diplômes ou de l’arrivée de cours autour des jeux vidéo, les vidéos YouTube peuvent apparaître dans les cours sur l’histoire de la télévision dont l’évolution récente ne peut être pensée sans l’influence du net. Ou en tant que «nouvelles formes d’écritures et de productions» qui «modifient l’écriture créative», selon Mathieu Bompoint. Tout en remarquant «qu’il n’y pas encore un recul suffisant tel que celui sur les jeux vidéo, vieux de quarante ans», le producteur se garde de mettre ces créations «qui ne sont pas des objets d’art» sur un pied d’égalité «avec du Bergman».

Cinéma ET audiovisuel

Tout dépend évidemment de ce que nous entendons par «vidéos YouTube». Le Fossoyeur de films refuse par exemple qu'on lui attribue le terme de «YouTubeur», dédié selon lui à ceux qui ne pourraient publier leurs vidéos ailleurs que sur YouTube, à ceux qui usent de façon très stricte des codes en vigueur sur la plateforme (appels aux likes à la fin des vidéos et autres traits typiques). Il préfère être appelé «vidéaste», un terme qui, du point de vue universitaire, est pourtant artistiquement très chargé.

La chaîne de François Theurel reprenant malgré tout bon nombre de codes YouTubesques (mise en scène de soi, humour, etc.), et quoi qu’il note que de telles façons de faire se retrouvent aussi à la télévision (mais qui inspire l’autre ?), la question autour de la définition de ce qu’est une vidéo YouTube et de la valeur de celle-ci semble avoir de beaux jours devant elle.

Laurent Creton, professeur et spécialiste en management stratégique, gestion de l'innovation et économie de la filière cinématographique, également à Paris-III, compare ce débat à de plus anciens: «C’est un peu Fernandel contre Fellini», résume t-il. Mais à son sens, les différends et autres polémiques sur le sujet sont désormais dépassées. Au sein de l’existence «récente» de la filière cinématographique à l’université, «il fallait, il y a vingt ans, choisir son camp entre l’art et le cinéma grand public», le tout, comme aujourd’hui, «à partir de codes». Laurent Creton se réjouit ainsi d’une «intelligence de l’ouverture» des universités face à «l’omnivorité culturelle» des étudiants.

«L'étude de la carrière de tel auteur (aussi bien réalisateur que scénariste ou acteur) poussera à analyser ses débuts sur le net pour y trouver les origines de son style, de ses thématiques de prédilection, etc.»

Delphine Robic-Diaz

Le professeur de la Sorbonne-Nouvelle rappelle l’intitulé exact des études en question, «Cinéma et Audiovisuel», ce second terme ouvrant en effet la voie à un nombre sans cesse grandissant d’objets, de formats, de plateformes: la télévision, les jeux vidéo, les téléphones mobiles comme écrans, comme caméras, la pornographie, etc. «Ce qui compte, c’est l’intelligence de la réflexion posée», conclut-il en mentionnant pour exemple un récent colloque intitulé: «La mécanique du GIF et le mouvement de la boucle virtuelle».

Delphine Robic-Diaz souligne également «la dimension génétique» des vidéos postées sur le net, YouTubesques ou non, en prédisant qu’à l’avenir «l'étude de la carrière de tel auteur (aussi bien réalisateur que scénariste ou acteur) poussera à analyser ses débuts sur le net pour y trouver les origines de son style, de ses thématiques de prédilection, etc.». Patrick Le Goff, pourtant très critique, considère lui-même la possibilité de donner un cours sur les YouTubeurs dès l’année prochaine, ne serait-ce que pour mettre en avant des chaînes moins populaires mais à son sens plus profondes (et moins égotiques), notamment américaines.

Qui et comment

En fin de compte, la culture vidéo du web en général et de YouTube en particulier est aujourd’hui si populaire qu’il apparaît difficile pour les universités de cinéma d’en ignorer complètement la matière, éphémère ou non. Mais, comme on vient de le voir, dès que l’on sort des analyses socio-économiques immédiates de cette tendance en cours, il manque encore suffisamment de recul, ainsi qu’une réflexion commune et organisée sur la nature même de ces objets. Au-delà des initiatives personnelles, faut-il que les universités engagent une critique esthétique de ces produits? Ou bien politique?

Un sujet que les Académies devraient certainement s’approprier, même si l’on sait que durant sa courte histoire, la pensée universitaire du cinéma a souvent été entraînée par quelques personnes seulement. On pense à l’influence immense d’un Jacques Aumont en son temps ou à celle, plus récente et finalement avortée suite au départ de ses rares représentants, d’une analyse plus psychanalytique du cinéma. Il y a donc fort à parier que la question des YouTubeurs et du web devienne, à moins qu’elle ne le soit déjà, un enjeu majeur de la pensée du cinéma. Reste désormais à savoir dans quelle direction.

Thomas Deslogis Journaliste

Newsletters

À quand l'hoverboard de Marty McFly?

À quand l'hoverboard de Marty McFly?

Aucun gadget inspiré de «Retour vers le futur» n'est, pour le moment, à la hauteur.

Le réchauffement climatique pourrait bientôt détruire internet

Le réchauffement climatique pourrait bientôt détruire internet

Un moyen d'enfin sensibiliser la population à cette cause?

Un documentaire révèle les coulisses des modérateurs Facebook

Un documentaire révèle les coulisses des modérateurs Facebook

Des journalistes sous couverture ont enquêté sur la politique de modération du réseau social pour la chaîne de télévision britannique Channel 4.

Newsletters