Politique

La violence de l'ultra-gauche menace la contestation politique animée par Mélenchon

Temps de lecture : 6 min

L'irruption des Black blocs lors du défilé parisien du 1er mai a déplacé la contestation sur le terrain de la polémique politique entre l'exécutif et le chef de La France insoumise.

Jean-Luc Mélenchon lors de «La Fête à Macron», le 5 mai 2018 à Paris | Thomas Samson / AFP
Jean-Luc Mélenchon lors de «La Fête à Macron», le 5 mai 2018 à Paris | Thomas Samson / AFP

Un virage sur l'aile a eu lieu le 1er mai. D'ordinaire consacrée à une contestation sociale plutôt gaie et bon enfant, tout en étant pugnace, combative et déterminée, la manifestation parisienne de la fête du Travail a été cette année détournée de son objet par la violence des black blocs, ces éléments de l'ultra-gauche violente qui veulent faire rendre gorge au capitalisme et abattre l'État.

En un tournemain, quelque mille deux cents individus vêtus de noir, dissimulés derrière des lunettes de plongée, des masques à gaz ou des foulards, portant capuche ou casquette et formant un bloc compact –d'où leur nom.

De la stratégie policière à la polémique politique

Mille deux cents, donc, ont fait basculer la contestation sociale dans un affrontement politique radical. Le déchaînement de la violence a englouti le 1er mai, et il a fait passer au second plan le fait qu'une quinzaine de milliers de personnes, derrière ces black blocs, défilaient en dehors des cortèges syndicaux.

D'un coup, les thèmes revendicatifs et les motifs de la contestation sociale du moment sont passés à la trappe et les médias se sont focalisés sur ce déferlement soudain de violence contre les symboles du capitalisme –phénomène logique du traitement de l'actualité.

On était très loin de la grève des cheminots de la SNCF, de la contestation étudiante dans certaines universités, du malaise dans le système hospitalier ou dans les Ehpad et des revendications salariales des personnels d'Air France.

Jean-Luc Mélenchon lors du défilé du 1er mai à Marseille | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Cette flambée de violence dirigée essentiellement contre des biens matériels –McDo, concessionnaire automobile, voitures haut de gamme– a immédiatement enclenché une réaction en chaîne, qui a commencé par la mise en cause de la stratégie policière pour endiguer les actions de destruction pour s'achever –provisoirement?– sur une polémique politique opposant l'exécutif à Jean-Luc Mélenchon, accusé d'entretenir la colère de la rue.

Irruption violente des black blocs dans l'arène

Le 3 mai, lors de son voyage en Australie et en Nouvelle-Calédonie, où un référendum sur l'avenir institutionnel de l'archipel sera organisé en fin d'année, Emmanuel Macron a ciblé, sans les nommer, «les élus qui tiennent constamment un discours d'agitation». Et le président de la République de jeter sur eux la «faute» des violences parisiennes.

Dès le lendemain des faits, le premier ministre Édouard Philippe avait déclaré: «Je constate qu'à l'extrême droite ou à l'extrême gauche, on trouve beaucoup de gens qui attisent la colère et parfois la provoquent.»

Il n'a pas fallu longtemps pour que Mélenchon se doute que c'était de lui que l'exécutif parlait. D'autant que le ministre de l'Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, a accusé directement le chef de La France insoumise (LFI) de reprendre à son compte «des méthodes de l'extrême droite». Et il en a rajouté une louche, en dénonçant son «poujado-castrisme».

Fermez le ban. À la veille de la manifestation baptisée «La fête à Macron» qu'organisent le député (LFI) François Ruffin et l'économiste-philosophe Frédéric Lordon, ancien animateur du mouvement Nuit debout en 2016, le ton de la controverse à venir était donné.

Les questions sont effectivement posées de savoir si l'irruption violente des black blocs dans l'arène est de nature à modifier les données actuelles du débat politique, si elle met durablement ou momentanément la question sociale derrière la question politique, si elle nuit plus à l'exécutif macroniste ou à celui qui se veut l'animateur et le porteur de la contestation sociale, en répétant inlassablement qu'il œuvre, avec d'autres, à la «convergence des luttes» –avec d'autres... qu'il n'entend pas laisser prendre un ascendant, comme cela fut le cas du porte-voix trotskiste du Nouveau parti anticapitaliste, Olivier Besancenot.

Contestation brutale du capitalisme et de l'État

Derrière la violence véhiculée par les black blocs se cache une idéologie de contestation brutale de la société capitaliste et de toutes ses représentations ou de ses représentants. Le site d'extrême gauche Paris-Luttes.info a consacré une longue explication aux événements du 1er mai et à ses motivations politiques, c'est-à-dire son combat «légitime» contre l'État, la République et le capitalisme.

«L’État dans sa forme actuelle est un organe profondément contre-révolutionnaire, peut-on lire. Il est au service d’une classe sociale, la bourgeoisie; le gouvernement, en servant les intérêts des plus riches, assure totalement cette fonction de l’État. La République n’est que la forme de l’État, mais son histoire est celle de la colonisation, du massacre des communards et de l’impérialisme. Enfin, le capitalisme, dont les mécanismes ont été analysés par Karl Marx dans Le Capital, est un mode d’organisation de la production dans lequel les moyens de production appartiennent à des personnes privées, dont l’intérêt direct est la recherche du profit.»

Le black bloc du défilé du 1er mai à Paris | Thomas Samson / AFP

Vantant les mérites de l'anonymat de militants violents non reconnaissables, en opposition au «principe absurde du “courage” dans la lutte» qui consisterait à combattre à «visage découvert», ce site porte-parole des black blocs ajoute: «La violence de la répression est aujourd’hui un principe étatique, car l’État s’est auto-octroyé le monopole de la violence physique légitime à travers le mythe du contrat social.»

Réferences révolutionnaires de Mélenchon

Sans tomber dans l'accusation simpliste qui consisterait à assimiler Mélenchon aux exactions commises par cette ultra-gauche de rue, qui se défait aussi vite qu'elle se constitue, on peut constater que le discours et les termes employés de façon répétitive par le leader des insoumis présentent des similitudes troublantes avec une partie de la rhétorique révolutionnaire de cette mouvance. Le terme même de «Révolution» est une constante des développements oratoires dont est friand l'ancien candidat des élections présidentielles de 2012 et 2017.

Son blog fourmille de références révolutionnaires, qu'il oppose à «l'ancienne gauche»: Mélenchon n'aime pas seulement parler, il adore aussi écrire –et accorder des entretiens aux sites amis sur internet.

Sur l'un d'eux appelé Le vent se lève, il explique longuement, le 30 avril, que «la construction d'un peuple révolutionnaire n'est pas un dîner de gala». On peut concevoir assez aisément qu'une Révolution, fut-elle des œillets, comme au Portugal en avril 1974, se fait rarement avec des brassées de fleurs. Et qu'un «dîner de gala» n'est pas précisément le lieu où l'on s'envoie des tartes à la crème à la figure. Est-il abusif de penser que la formule recèle une certaine violence?

Réaffirmant une sorte d'attachement filial au leader vénézuélien Hugo Chávez, mort en 2013 et qui, dit-il, «nous a décomplexés», Mélenchon précise: «Il ne s’agit plus de construire une avant-garde révolutionnaire, mais de faire d’un peuple révolté un peuple révolutionnaire. La stratégie de la conflictualité est le moyen de cette orientation.» Il n'est pas certain, en l'espèce, que la «conflictualité» dont il parle se cantonne au domaine philosophique, un secteur qu'il aime aussi à explorer.

Et pour que personne n'en perde une miette, Mélenchon ajoute enfin: «Jamais autant qu’à présent ma façon de voir n’a été aussi enracinée dans l’apprentissage des épisodes de la Révolution française de 1789 et de la Commune de Paris.» Cette référence à la Commune de Paris de la part d'un élu de la République siégeant au palais Bourbon n'est pas sans intriguer.

Mutation de la contestation sociale

Mélenchon est certes un admirateur de Robespierre, il s'agit tout de même d'une insurrection contre un gouvernement issu d'une Assemblée nationale qui venait d'être élue au suffrage universel –la majorité était monarchiste, et la France avait perdu la guerre de 1870 contre la Prusse. Sans oublier que cette période s'est achevée dans le sang, avant une impitoyable répression contre les communards.

L'accumulation des ces références s'apparente-t-elle à un feu vert donné, volontairement ou on, à une contestation beaucoup plus radicale du pouvoir en place, issu des urnes? À un passage de la contestation sociale légitime, normalement animée et gérée par les syndicats, à une contestation politique beaucoup plus brutale passant par la rue?

En 2016, une note du Centre de recherche de l'école des officiers de la gendarmerie nationale (CREOGN) consacrée aux Black blocs mettait en évidence les «preuves de la mutation de la contestation sociale». On peut y lire que cette «nouvelle forme de contestation» est «un défi pour les forces de l'ordre».

Pour les forces de l'ordre, et pas que! La question se pose aussi pour Mélenchon: il est toujours périlleux de donner l'impression, fût-elle fausse, de cautionner l'aventurisme. Car les Black blocs ne présentent aucune réponse alternative cohérente au système qu'ils veulent détruire. Du reste, ce n'est pas leur souci: ils veulent abattre l'État et la République, en plus du capitalisme, point final. Il n'est pas certain que cette perspective soit envisagée avec bonheur par la majorité de l'opinion.

Personne n'avait donc intérêt, ni à la France insoumise ni au gouvernement, à voir dégénérer «La fête à Macron» du 5 mai, qui s'est finalement déroulée dans une ambiance «bon enfant» –malgré l'attaque d'une voiture de Radio France, «seul incident sérieux» de la manifestation selon la Préfecture de police de Paris.

Olivier Biffaud Journaliste

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