Politique

Les élections européennes sont peut-être la dernière chance du PS

Temps de lecture : 9 min

Elles ont rarement été favorables au PS. Annoncées un an à l’avance comme catastrophiques pour le parti fondé par François Mitterrand, elles pourraient pourtant être l’occasion d’un fructueux tournant idéologique et politique…

Olivier Faure, nouveau premier secrétaire du PS | Joel Saget / AFP
Olivier Faure, nouveau premier secrétaire du PS | Joel Saget / AFP

Le prochain scrutin national aura lieu en juin 2019. Il s’agit des élections européennes. Donné à 8% dans un sondage Ifop datant de décembre dernier (Génération-s de Benoît Hamon n’était pas testé), le PS a-t-il une chance de faire son retour politique à l’occasion d’un scrutin d’ordinaire coûteux électoralement? Le PS n’a pas droit à l’échec. Pour survivre, il doit remettre à plat tout son corpus européen, depuis 1983 sinon depuis les origines du projet européen. Désormais, le PS n’a d’autre choix que d’opérer une profonde révision de son rapport à l’Europe et de son passé post-1983 à moins bien sûr de renoncer à avoir un avenir. Pour l’heure, il est, de facto, politiquement asphyxié par La République en Marche (LREM) qui, en matière européenne est désormais un produit concurrentiel, pensé comme tel et vendu comme tel, comme en a témoigné la «grande marche pour l’Europe» des macronistes…

LREM, le véritable parti de Maastricht

Une des fonctions du macronisme est de défendre l’ensemble de l’édifice européen tel qu’il a été conçu depuis les traités de Rome mais surtout depuis l’Acte Unique et le traité de Maastricht. Le cœur idéologique de LREM, comme celui des grandes coalitions ou des gouvernements techniques du début de la décennie, est bien de défendre les fondamentaux de l’intégration européenne. Le cœur géographique et sociologique du macronisme, La République en Marche, est bien le parti de ce que Fritz Scharpf a appelé «l’intégration négative», c’est-à-dire l’ensemble de mesures de déréglementations, codifiées par le droit de la concurrence, et qui sont quasi-constitutionnalisées. Alors que le PS avançait depuis Maastricht le projet (quelque peu évanescent) «d’Europe sociale», projection idéalisée de la réalité de l’intégration négative, LREM ne s’embarrasse plus de pareille fausse conscience. Dans son ouvrage, François Hollande réaffirme les fondamentaux de sa ligne politique et clarifie les choses, révélant le cœur de sa vision du monde:

«Il ne s’agit plus de rêver d’une Europe nouvelle, il faut poursuivre les ambitions de l’ancienne. Il s’agit de savoir s’il faut partir ou rester. Il n’y a plus de demi-mesure. Tout le reste est artifice. On n’est pas à moitié dans l’Union économique et monétaire. On n’est pas un peu ou beaucoup dans Schengen. On est européen ou on ne l’est pas.»

François Hollande en séance de dédicace à Tulle | Georges Gobet / AFP

François Hollande assume le bilan de l’intégration européenne et conclut donc un programme commun avec la CDU d’Angela Merkel. La ligne de François Hollande est, de facto, défendue avec énergie par Emmanuel Macron et La République en Marche. On ne voit donc aucun espace se dessiner pour un PS qui chausserait les godillots du hollandisme mémoriel et du projet européen macronien.

Le lien étroit entre entre Europe et PS remonte à loin. Si la SFIO fut acquise aux idées de Jean Monnet au Comité d’Action duquel participèrent les chefs socialistes, dont Guy Mollet, c’est après 1983 que le PS et la gauche française adoptèrent l’Europe comme projet mobilisateur et mythe de substitution à un horizon socialiste devenu incertain.

L’Europe et le PS: mythe de substitution et bilan politique

Le PS français est sans doute celui au sein duquel, en 2005, l’affrontement sur la question européenne a été le plus vif. Le référendum interne pencha pour le projet de «Constitution européenne» sans que le débat fut véritablement tranché. Cette insoluble querelle était le résultat d’une ambivalence du PS et de la gauche française en matière européenne. D’un côté la gauche assumait le bilan des phases successives d’une intégration qui s’était appuyée sur la déréglementation, le libre échange, une politique monétaire indexée sur le mark puis fondue dans la monnaie unique… De l’autre, en contrepartie, les socialistes s’engageaient toujours à plus fortes doses dans les promesses d’une «Europe sociale», dont nul ne voulait parmi les partenaires européens. Comme l’a bien écrit Fabien Escalona c’est un «Pacte faustien» qui unit PS et Europe. La représentation idéalisée de la réalité bâtie par le PS rencontra une autre représentation beaucoup plus critique et sceptique émanant de l’électorat du PS soucieux de maintenir une cohérence avec le slogan des triomphales européennes de l’année suivante: «Demain l’Europe sociale». Or, la cohérence était impossible. L’intégration négative appartient à la souveraineté élitaire consensuelle quand «l’Europe sociale» appartient à la souveraineté populaire conflictuelle et, en l’espèce, cantonnée à l’État Nation. Ce sont deux mondes différents que le PS a voulu concilier trois décennies durant.

Pourquoi donc cette promesse européenne de la part des socialistes français? François Mitterrand, élu sur un programme de rupture avec le capitalisme en 1981, a substitué au mitan des années 1980 l’intégration européenne au projet socialiste. Sa Lettre à tous les Français fut le condensé de ce qui était désormais son projet politique. Jacques Delors, président de la Commission européenne, obtint l’assentiment des États qui, de centre gauche ou de centre droit, avalisèrent les mesures qui successivement instaurèrent le marché unique. Il y avait aussi un effet de persistance rétinienne: l’Europe de l’Acte Unique était un prolongement géopolitique des États-Unis dans le cadre de la Guerre Froide. Les «vents dominants» étaient libéraux et les technostructures nationales séduites par les recettes reaganiennes. Or, au tournant des années 1990, la Chute du Mur aurait pu et du préparer à autre chose. Se noue alors un malentendu à la fois entre les socialistes français et leurs collègues européens mais aussi entre leur électorat et eux.

Europe idéale et Europe réelle, ou comment se fâcher avec son électorat

Selon une enquête du Cevipof de 2016, c’est au sein de l’électorat socialiste que l’attachement à l’Europe est le plus fort. C’est celui au sein duquel les peurs concernant l’UE sont les moins fortes, mais c’est aussi celui qui fit basculer le vote en faveur du «non» en 2005. L’insatisfaction n’est pas portée par la dénonciation du contenant et du contenu du système CE/UE mais par le sentiment que la promesse de parachèvement démocratique et social du processus a été trahie.

L’Europe sociale –comme l’Europe puissance– a été la représentation idéalisée de la réalité de l’UE. La France en général et la gauche en particulier n’ont cessé de projeter sur l’Europe la vision d’une France en grand et d’une gauche redevenue puissante par les mannes de Jean Monnet et Jacques Delors. Un jour «l’Europe sociale» conjurerait le Mur d’Argent et toutes les raisons de désespérer la gauche au pouvoir.

Il ne faut pas sous-estimer la puissance du pouvoir symbolique de l’Europe.

Il ne faut pas sous-estimer la puissance du pouvoir symbolique de l’Europe. Si les gouvernements nationaux ont fait accepter les réformes structurelles directement liées au processus d’intégration européenne c’est aussi en projetant sur lui des desseins purement nationaux («La France en grand», le retour de la grandeur de l’Espagne, la restauration de l’indépendance de la Pologne) qui ont traduit auprès des peuples le mythe européen. Quant aux élites techniciennes et administratives, leur intégration à un champ autonome européen n’a cessé de se développer. Il a fallu attendre l’échec de la «Constitution européenne» pour que le mythe Europe soit ébréché. Il a fallu que la crise s’installe pour que les citoyens soient directement confrontés à la force de coercition des institutions communautaires. La coercition l’emportait sur le consentement.

La famille social-démocrate européenne est entrée en crise. Une partie de la social-démocratie assume de gouverner en grande coalition avec les forces de droite. L’Union européenne apparait de plus en plus –surtout depuis l’affaire grecque– comme le mouroir des espérances de gauche, qu’elle soit social-démocrate ou, a fortiori, radicale. C’est dans ce contexte que le débat européen est relancé.

La voie Magnette: le débat sur l’Europe relancé

Membre de la grande famille social-démocrate, Paul Magnette est à la fois l’un des théoriciens des études européennes les plus éminents et un responsable politique qui s’est heurté, au cours de l’épisode du Ceta, aux malfaçons de la machine communautaire. Paul Magnette s’efforce de définir un rapport refondé de la social-démocratie européenne avec l’Union européenne. Magnette fait le constat de l’impuissance des forces de gauche au contact des institutions européennes. S’effondre le mythe de «l’Europe sociale».

Politiser l’Europe est une noble intention mais elle se heurte aux réalités inhérentes au processus CE/UE, à savoir justement la dépolitisation de pans entiers de l’action publique. «Faire» d’abord par les élites politico-administratives nationales, «l’Europe» est le produit d’un consensus dont les méandres de l’élaboration échappent évidemment au citoyen ordinaire.

Le processus d’intégration européenne correspond notamment à un processus d’autonomisation relative des élites politiques et administratives des États-Nations. Les appareils étatiques sont renforcés par leur intégration au système de pouvoir CE/UE. Il en découle notamment que s’exerce sur ces élites un véritable pouvoir symbolique, souvent sous-estimé.

Cependant Paul Magnette ouvre quelques perspectives à ses camarades sociaux-démocrates. Surtout, il leur signifie que le statu quo n’est plus possible. Pis, pour beaucoup des PS d’Europe ce serait un suicide politique.

Une révolution copernicienne à opérer

Comment le PS peut-il sortir de l’ornière? Coincé en LREM, fidèle continuateur européen du Hollandisme, et LFI acquise au «sortisme» et à la dénonciation des traités, concurrencé par une possible alliance Hamon-EELV sous le haut patronage de Yanis Varoufakis, les marges de manœuvre du PS sont étroites mais elles existent.

Paradoxalement ce qui ressemble à une impasse peut être l’occasion d’un tournant décisif.

S’il adopte la ligne «Hollande», le destin du PS sera réglé dans la minute. L’originale macronienne écrasera la copie socialiste. Si, en revanche, il fait un aggiornamento sur l’Europe, s’il présente quelques buts politiques à la fois simples et clivants à affirmer et défendre au niveau européen, si ces buts affichés font écho aux préoccupations d’un nombre suffisamment important de Français, alors un petit espace pourra se dégager et donner de l’oxygène politique au PS.

Le PS va devoir prendre ses distances avec le bilan de la présidence Hollande autant qu’avec le pari jadis fait par François Mitterrand à propos de l’Europe.

Sur quoi le PS peut-il se distinguer? L’équilibre à retrouver entre Europe du Nord et Europe du Sud, la nécessaire question de la démocratie entre souveraineté populaire et institution non élues, celle relative au libre-échange aussi où, pour une fois, le PS n’a pas un bilan négligeable. Ce scénario implique une prise de distance du PS par rapport à la présidence Hollande et à l’intégration négative, fruit du processus tel qu’il s’est développé depuis l’Acte Unique et donc aux règles de la concurrence selon l’UE. Une telle campagne toucherait à l’ADN de l’intégration européenne sans liquider véritablement l’héritage Mitterrand-Delors-Hollande. C’est bien un tournant auquel le PS doit se préparer. D’aucuns, comme Julien Dray, plaident déjà pour une rupture avec le SPD, c’est-à-dire avec Berlin, la logique de Grande Coalition, l’indifférenciation des politiques. De l’anti-Hollande en somme.

La révolution copernicienne du PS, ce tournant, procéderait d’abord de la mise en avant de quelques thèmes mobilisateurs au cœur de la campagne électorale.

- Un protectionnisme européen qui remettrait en cause la politique commerciale de l’UE mais se fonderait sur le non français au Tafta ou les acquis relatifs aux tribunaux d’arbitrage au Ceta. Le sujet du libre-échange est compris par une immense partie de nos concitoyens, en fait un axe politique

- Un nouveau compromis géographique avec le Sud: l’exemple du camarade Antonio Costa au Portugal et le contre-exemple de la Grèce de Tsipras pourraient fournir au PS les grandes lignes d’une alternative à la ligne des institutions européennes à l’égard de l’Europe du Sud.

- Une stratégie de politisation de l’Union: ce sont d’abord les parlements nationaux qu’il faut impliquer le plus tôt possible dans le processus de décision.

C’est un véritable tournant que le PS doit opérer. Il va lui falloir prendre ses distances avec le bilan de la présidence Hollande autant qu’avec le pari jadis fait par François Mitterrand à propos de l’Europe. L’analyse et la critique vont devoir prendre le pas sur la croyance. Il en va, finalement, de la capacité du PS à vivre.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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