Égalités / Sports

Les instances sportives s'arrogent le droit de définir ce qu'est une femme

Temps de lecture : 4 min

La Fédération internationale d’athlétisme a dévoilé le 26 avril de nouvelles règles d'éligibilité aux compétitions féminines, en fixant notamment un taux de testostérone plus faible qu'auparavant.

L'athlète Caster Semenya aux Jeux du Commonwealth à Gold Coast (Australie), le 10 avril 2018. La nouvelle règlementation pourrait l'empêcher de concourir à des épreuves féminines. | Saeed Khan / AFP
L'athlète Caster Semenya aux Jeux du Commonwealth à Gold Coast (Australie), le 10 avril 2018. La nouvelle règlementation pourrait l'empêcher de concourir à des épreuves féminines. | Saeed Khan / AFP

Comme ça, de but en blanc, si je vous demande: c’est quoi une femme? Ok, il est impossible de répondre à cette question. Mais alors prenons un angle en apparence plus simple: c’est quoi une femme, biologiquement?

A priori, on se dit que c’est facile à reconnaître. C’est même l’argument massue de la manif pour tous: dans la nature, il y a des hommes et des femmes. C’est l’évidence biologique des sexes.

Dutee Chand et l'avantage «inéquitable»

Sauf que voilà, plus la science progresse, plus les contours de cette évidence se troublent. À la fin de mon essai sur les tâches ménagères, je racontais l’histoire de Dutee Chand, une athlète indienne que le Comité olympique international (CIO) avait interdite de Jeux du Commonwealth en 2014 parce que des tests avaient révélé qu’elle produisait naturellement, sans aucun dopage, un taux élevé de testostérone.

Le Comité n’acceptait sa participation qu’à la condition qu’elle prenne un traitement hormonal –artificiel, donc– pour faire descendre son taux jusqu’à un seuil considéré comme «féminin», autrement dit dans la moyenne des femmes (une moyenne établie à partir de quelles femmes? Aucune idée).

On considérait que sans ce traitement, Dutee Chand bénéficiait d’un avantage «inéquitable». Pourtant, on aurait aussi bien pu se dire qu'elle profitait simplement d’un avantage naturel, comme d’autres ont de grands pieds. La nature n’est pas «équitable»: elle est. Alors à moins d'organiser des compétitions sportives entre des gens parfaitement semblables musculairement, hormonalement ou intellectuellement, elles ne seront jamais équitables.

Dutee Chand le 7 juillet 2017, à Bhubaneswar (Inde). | Dibyangshu Sarkar / AFP

Dutee Chand avait refusé le «traitement» –si on peut parler de traitement quand on n'a aucun problème médical– et fait appel. Un tribunal lui avait donné raison, au titre que «bien que les championnats d’athlétisme soient strictement divisés entre épreuves masculines et féminines, le sexe des êtres humains ne peut être défini de façon binaire. Comme cela a été mis en avant lors des audiences, “la nature n’est pas proprement ordonnée”. Il n’y a pas qu’un seul déterminant du sexe».

On ne pouvait pas l'exclure des femmes simplement parce qu'elle produisait plus de testostérone –de même qu'on ne pourrait pas éliminer une femme parce qu'elle chausserait du 43.

Mais le plus intéressant dans cette histoire, c’est que Dutee Chand a participé aux JO de Rio de 2016 et n’a pas remporté de médaille. À croire que la testostérone n’aurait pas de pouvoir magique. Tout ça pour ça.

Seuil de testostérone et troisième sexe

Sauf que voilà, la Fédération internationale d’athlétisme (IAF) a décidé de ne pas lâcher le sujet. Elle a revu ses règles «d’éligibilité à la classification féminine» et… elles sont pires qu’avant.

Avant, on était féminine avec une testostérone à moins de dix nanomoles par litre; désormais, on passerait à moins de cinq. Rien que ce changement de seuil suffirait à démontrer l'aspect arbitraire de ces décisions: en 2011, c'était dix; en 2018, c'est cinq.

Devant les résultats des athlètes, la Fédération a quand même dû admettre que la testostérone ne faisait pas tout, alors elle a décidé que le nouveau seuil ne s’appliquerait qu’aux courses de 400 m et un mile.

Pour participer à ces courses-là, il faudra donc que les athlètes concernées prennent des traitements hormonaux artificiels pour devenir ce que la Fédération considère comme être «naturellement» une femme. La règle entrera en vigueur à partir du 1er novembre prochain.

Il faut souligner que le pouvoir magique de la testostérone n'est toujours pas démontré, et des scientifiques dénoncent les chiffres avancés par la Fédération.

Mais l’IAAF va plus loin, parce qu’on va faire quoi des femmes qui ont un taux de testostérone supérieur aux cinq nanomoles par litre requis, mais qui de toute évidence ne sont pas des hommes? Eh bien, ils envisagent de créer une autre catégorie, un troisième sexe.

En soi, qu’on reconnaisse un troisième sexe, ça m’irait très bien. Mais qu’on dise à des femmes qui sont des femmes, qui ne souffrent d’aucun trouble de l’identité de genre, qu’elles ne sont pas des femmes pour les instances sportives et qu’elles sont «autres» parce qu’un taux hormonal est au-dessus de la moyenne des autres femmes, je trouve ça d’une violence inouïe.

Éventail de variations ignoré

Le problème, ce n’est pas le pseudo avantage que donnerait la testostérone, sinon la même logique d’équité s’appliquerait pour les hommes. J’ai cherché, mais à ma connaissance, il n’existe pas de telles barrières pour les hommes. Si un homme a un taux de testostérone bien plus élevé que la moyenne, il n’est pas disqualifié des épreuves masculines: il est juste trop fort. Et on ne pense pas que cela fausse la compétition. On l'admire, parce qu'on a décidé que c'était «normal» pour un homme, alors que pour une femme, c'est un «désordre».

Le fond du problème est que ces femmes brouillent les repères traditionnels entre homme et femme. Ce n’est pas un avantage qui est ici dénoncé, mais des corps humains qui ne rentrent pas naturellement dans les moules traditionnels que l’IAAF aime.

En fait, cela pose la question non du genre, mais du sexe biologique lui-même. Pour le déterminer, est-ce qu’on se base sur les gonades, les chromosomes, les hormones ou les organes génitaux? Que fait-on de l’éventail des variations possibles? Et si on coche trois catégories sur quatre, ça ne suffit pas pour être une femme?

Comme le résume très bien Pierre-Jean Vazel, qui a été entraîneur, il s’agit encore une fois d’exercer un contrôle sur le corps des femmes. Et si ce corps échappe aux normes que l'on a choisies, on va le corriger; on va nous définir intellectuellement et statistiquement ce qu’est une femme, ce qu'est un corps de femme.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

Newsletters

L'édition anglaise de Vogue n'a jamais été aussi engagée

L'édition anglaise de Vogue n'a jamais été aussi engagée

Mexico interdit la présence d'hôtesses aux événements municipaux

Mexico interdit la présence d'hôtesses aux événements municipaux

L'utilisation de ces mannequins était depuis longtemps critiquée par les femmes politiques et les associations féministes.

Mais pourquoi les femmes ont-elles les cheveux plus courts avec l’âge?

Mais pourquoi les femmes ont-elles les cheveux plus courts avec l’âge?

Si les coupes de nombreuses femmes raccourcissent au fil de la vie, ce n’est pas forcément signe d’une libération des injonctions capillaires.

Newsletters