Santé

Mon chat sous antidépresseur

Temps de lecture : 4 min

Mon chat va sur ses dix-huit ans. Ces derniers temps, je lui trouvais l'humeur sombre. Je l'ai amené chez le vétérinaire. J'en suis ressorti avec une boîte d'antidépresseurs. Pour une fois, ce n'était pas pour moi mais bien pour lui.

Gaston is bored | Franck Michel via Flickr CC License by
Gaston is bored | Franck Michel via Flickr CC License by

Depuis quelque temps mon chat n'allait pas bien. La récente visite de ma belle-mère l'avait perturbé –comme je le comprends!– et il allait dans l'appartement, sombre et taciturne, portant sur sa maigre fourrure le poids de ses années. Il gémissait sur sa jeunesse enfuie, et tout à son désespoir, maudissait les ravages du temps: il n'avait plus goût à rien, ignorait sa gamelle, ne prenait même plus la peine de se soulager dans sa litière allant même jusqu'à bouder le rituel de sa toilette quotidienne.

À quoi bon semblait-il se dire? J'aurai bientôt dix-huit ans, j'ai déjà vécu trop longtemps, je suis rentré dans l'hiver de ma vie, je ne désire plus qu'une seule chose: me reposer pour l'éternité et oublier cette chienne de vie où je n'aurai fait que passer, ombre parmi les ombres, chat ténébreux dont l'existence n'aura été qu'une suite de déconvenues, de ma naissance à cette vieillesse ennemie que j’exècre tant.

Éternel comme tous les chats le sont

Je le voyais décliner avec effroi. Je lisais dans ses yeux la lassitude qui était la sienne, je percevais dans sa façon de se mouvoir l'accablement qui le saisissait tout entier et je réalisais que bientôt, s'il continuait à ce rythme, il s'en irait dans la débâcle d'un corps qui n'en pouvait plus. Il passait ses journées encalminé dans sa boîte à chaussures, il grommelait quand je m'aventurais à le caresser, et c'est à peine s'il réagissait quand je lui faisais miroiter la possibilité d'une orgie de friandises.

Et comme il se liquéfiait physiquement, que ses selles avaient la mollesse de pommes de terre bouillies, que son poil ternissait à vue d’œil, je me décidai à l'emmener chez le vétérinaire, conscient que cette visite pourrait être la dernière et que je rentrerais chez moi, orphelin de sa présence qui durant toutes ces années aura illuminé et égayé mon existence.

Un dimanche de pluie, sous un ciel blafard et triste à pleurer, nous prîmes donc la route du vétérinaire. J'avais du mal à tenir le volant et lui, recroquevillé dans sa cage, n'avait même plus la force de miauler; il s'endormit bien vite, me laissant seul avec mes doutes et mes interrogations. Était-il possible que ce soit vraiment la fin ne cessais-je de demander? Se pouvait-il qu'après toutes ces années, il soit arrivé au bout de sa route et n'en vienne à déposer les armes, après une existence marquée du sceau de l'allégresse, où de déménagements en déménagements, d'exils en exils, de traversées en traversées, il fit toujours montre d'une humeur égale, du meilleur des tempéraments, doté d'une force et d'une robustesse qui semblaient défier la mort et le passage du temps.

Je ne pouvais le concevoir ni l'admettre: sa disparition eût été le plus grand scandale de tous les temps. La mort ne le concernait pas. Il était éternel comme tous les chats le sont.

Le vétérinaire, après que je lui eus décrit les changements survenus ces dernières semaines, l'examina longuement. Sa température était bonne, sa dentition aussi, son cœur battait à peu près normalement, la prunelle de ses yeux ne révélait rien d'alarmant, il fallait donc attendre les résultats de ses analyses sanguines et urinaires pour y voir plus clair; d'ici là, on ne pouvait rien faire, si ce n'est lui stimuler l'appétit et tenter de remédier à ses troubles intestinaux. Cela pouvait être une simple bactérie ou bien un cancer ou encore autre chose. On en saurait plus bientôt.

Je repartais donc avec mon chat, deux boîtes de médicaments et évidemment une carte bleue délestée de ce qui me restait de mes dernières économies. Sitôt rentré à la maison, comme n'importe quel propriétaire de félin qui ne voit dans son vétérinaire qu'un rapace plus intéressé par le sort de son porte-monnaie que par celui de son chat, je m'empressai de me renseigner sur la teneur des médicaments prescrits et manqua de tomber à la renverse quand l'un d'eux s'avéra être un antidépresseur censé améliorer l'humeur.

L'aurais-je contaminé?

De quoi? C'est qui ce véto à la fin? Le fantôme de Freud revisité par Allain Bougrain-Dubourg? Le Carl Jung de la cause animale? Non mais je ne vais quand même pas donner du Prozac à mon chat! Qui sait si demain, ce ne sera pas du Valium, mon propre Valium qui plus est, et après-demain du Viagra. On ne va pas quand même me faire croire que mon chat souffre des mêmes maux que les miens, qu'à force de me côtoyer, il a fini par voir tout en noir au point d'en arriver à se demander si la vie vaut vraiment la peine d'être vécue. Certes je lui lis mes chroniques et mes romans à voix haute mais tout de même! L'aurais-je donc contaminé ce malheureux chat avec mes penchants morbides, mes jérémiades perpétuelles, mes questionnements métaphysiques, mes maux de tête existentiels, mes disques de Brel et ma faculté à me plaindre de tout? Aurais-je donc fini par trouver mon maître en dépression? Et surtout pourrais-je tolérer de partager ma vie avec un chat qui au lieu de me redonner le goût de vivre, m'enfoncerait encore un peu plus dans les marécages de mes chagrins sans fin?

Malgré tout, je finis par lui administrer la dose demandée. Le lendemain, il avala sans broncher sa ration de croquettes comme au temps de sa jeunesse triomphante. Tout juste s'il ne commença pas à jouer des claquettes et à jouer de l'accordéon avec ses pattes de devant. Le vétérinaire finit par appeler. Les analyses étaient plus qu'excellentes. Hein? Il se pouvait encore qu'il s'agisse de troubles neurologiques mais pour le moment, il ne servait à rien de s’inquiéter, ce n'était probablement qu'une méchante bactérie la responsable de tous ses troubles qui à la longue aurait eu raison de son moral.

Depuis, mon chat va un peu mieux.

Moi par contre...

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Laurent Sagalovitsch romancier

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