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Ce fut long et difficile, mais l'ADN a permis d'identifier le tueur que l'Amérique cherchait depuis quarante ans

Temps de lecture : 12 min

[Épisode 2/2] La patience des enquêteurs et l'utilisation des nouvelles technologies ont permis de mettre un terme à l'une des plus longues enquêtes de Californie.

La photo de Joseph DeAngelo, présentée aux médias le jour de la conférence de presse de la procureure Anne Marie Schubert, Sacramento, Californie, le 25 avril 2018. |  Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP
La photo de Joseph DeAngelo, présentée aux médias le jour de la conférence de presse de la procureure Anne Marie Schubert, Sacramento, Californie, le 25 avril 2018. | Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP

Cet article est le second volet d'une enquête en deux parties sur le tueur du Golden State. Retouvez le premier épisode, sur la traque du tueur du Golden State, cold case qui a passionné l'Amérique.

Ce matin du 25 avril 2018, les habitants de Sacramento sont réveillés par les effluves de café et l’excitation propre aux nouvelles importantes. La chaîne locale californienne FOX40 ouvre son journal sur ses mots: «Des sources proches du bureau du shérif de Sacramento confirment une éventuelle piste dans l’affaire du "Violeur de l’est"». Puis, très vite, la journaliste Nicole Comstock l’annonce: «L’une des plus grandes affaires de serial killer non résolues» est à deux doigts de trouver son dénouement. Les détectives sur la piste du tueur du Golden State comprennent qu’il vient de se passer quelque chose. Ce ne sera pas l’ouverture d’une énième nouvelle piste; les autorités viennent de procéder à une arrestation.

Très peu d’éléments filtrent sur le live de la FOX40, si ce n’est quelques précisions provenant de sources policières: le suspect numéro un serait un homme né en 1947, un ancien policier, et il aurait commencé à parler. Son ADN correspond à 99,99% à celui du tueur du Golden State, et il aurait admis être le «Pilleur de Visalia». Le site du bureau du shérif de Sacramento dispose d’un outil permettant à n’importe qui de savoir qui a été placé en détention provisoire, ainsi que le jour et l’heure. En quelques minutes, un nom correspondant au profil est trouvé par les limiers d’internet: Joseph James DeAngelo.

Un homme qui ressemble de façon troublante aux dessins des portraits-robots

Joseph DeAngelo est né le 8 novembre 1945 –et non 1947– et a été officier de police à Auburn, en Californie, de 1976 à 1979. En juillet 1979, il a été démis de ses fonctions après avoir été surpris en train de voler un marteau et une bouteille de répulsif pour chiens dans un magasin. De nombreux articles du journal d’Auburn parlent alors de DeAngelo,: de son arrivée au département de police, de son travail («L’officier de police DeAngelo permet l’arrestation de deux adolescents pour cambriolage»), de sa mise à pied, ainsi que du procès qui a suivi son licenciement («Les jurés reconnaissent un officier de police coupable de vol à l’étalage»). Les archives de la presse locale, disponibles en ligne, permettent aussi de voir que Joseph DeAngelo a passé plusieurs mois dans les Marines à sa sortie du lycée, avant de s’inscrire à l’université où il a obtenu un diplôme de criminologie et sciences pénales. Les deux ou trois photos illustrant les articles montrent un homme qui ressemble, de façon troublante, aux dessins des portraits-robots diffusés à la télévision et dans la presse à l’époque.

L'officier Joseph DeAngelo ressemble au portrait-robot du tueur du Golden State. | Capture écran FOX40

En attendant la conférence de presse prévue à midi, les spécialistes amateurs de l’affaire continuent de creuser. Un autre article émerge des archives. Au début des années 1970, le journal d’Auburn annonce les fiançailles de Joseph DeAngelo et d’une jeune femme répondant au nom de Bonnie («Aucune date n’a encore été fixée», peut-on lire dans le papier accompagné d’une photo de Bonnie en noir et blanc). Mais Bonnie a peut-être flairé le mauvais plan et les fiançailles ont été rompues. En 1973, Joseph s’est marié à une autre femme et a eu trois enfants, nés en 1981, 1986 et 1989. Après 1981, le tueur du Golden State a fait étonnamment profil bas durant cinq ans, jusqu’au meurtre de Janelle Cruz –la dernière attaque qui lui est attribuée.

«Il possédait un instinct troublant pour deviner le temps nécessaire avant que les gens ne baissent la garde»

Michelle McNamara, auteure de I'll Be Gone in the Dark

Tout fait sens. Le passé militaire et la technique des noeuds diamants, les années dans la police et les appels aux victimes alors que leur numéro de téléphone est sur liste rouge, le répulsif pour chiens et ces derniers qui n’aboient pas en sa présence, Bonnie l’ex-fiancée et cette phrase geinte qui lui échappe («Je te déteste Bonnie») devant une victime qu’il vient de violer, le vol compulsif de réveils et sa manie de contrôler le temps. «Il possédait un instinct troublant pour deviner le temps nécessaire avant que les gens ne baissent la garde», écrit Michelle McNamara dans I'll Be Gone ine the Dark (Et je disparaîtrai dans la nuit), son manuscrit publié à titre posthume. Le tueur du Golden State pouvait patienter presqu’une heure, tapi dans l’ombre. Il attendait que le corps de sa victime aux yeux bandés se relâche pour réapparaître, respirer dans son cou et faire courir son couteau sur sa peau. «Donner l’illusion d’être parti était une ruse cruelle et efficace», ajoute McNamara. «La victime ayant subi cette mise en scène attendait beaucoup plus longtemps ensuite [...] Le temps ainsi gagné avant que la police ne soit prévenue permettait au violeur de mettre une plus grande distance entre la scène de crime et lui.»

Tout fait sens et en même temps, tout est pire: si Joseph DeAngelo est le tueur du Golden State, cela veut dire qu’il n’a jamais été incarcéré, qu’il ne s’est jamais enfui et qu’il a eu la chance de vieillir entouré de sa famille. Si le suspect habitait bien à Citrus Heights, alors cela veut dire qu’il était le loup dans la bergerie, un serial killer vivant au milieu des habitants qu’il terrorisait quarante ans plus tôt

La longue identification de l'ADN du tueur

De la conférence de presse prévue à midi devant les bureaux des procureurs de Sacramento, tous attendent la confirmation du nom de Joseph James DeAngelo. Mais une question taraude les experts de l’affaire du tueur du Golden State: comment les enquêteurs ont-ils réussi à le trouver et à l’attraper? Qu’ont-ils vu que, eux, n’ont pas vu au cours de toutes ces années?

L’arrestation d’un suspect aussi longtemps après les faits ne peut tenir qu’à deux circonstances: soit quelqu’un se met à parler (le criminel lui-même, qui aurait besoin de se confesser ou se glorifier, ou l’un de ses proches, qui aurait des doutes ou une conscience à soulager); soit l’ADN se met à dévoiler de nouveaux secrets grâce aux progrès technologiques constants.

À midi, le shérif Scott Jones explique face à des dizaines de micros qu’ils n’ont reçu aucun tuyau leur permettant d’arriver jusqu’à Joseph DeAngelo. Que tout s’est joué grâce à l’ADN: «Ce fut une réelle convergence entre une technologie émergente et la détermination tenace des enquêteurs». Le suspect semblait réellement surpris, dit le shérif, de se retrouver interpellé. Sur le forum EAR/ONS, une rumeur court: une fois dans le véhicule de police, il aurait dit: «Mais j’ai vécu une bonne vie. Je l’ai repoussé», en référence à cet alter ego maléfique qui le pousserait à commettre toutes ces choses. Un autre serial killer, Ted Bundy, parlait lui aussi de ses crimes à la troisième personne. En d’autres termes, le suspect fut pris à son propre jeu: sans doute a-t-il relâché la pression et a-t-il fini par se détendre. Probablement a-t-il cru que c’était fini et qu’il ne serait jamais appréhendé. Mais les enquêteurs étaient toujours là.

«L’ADN nous a emmenés sur une piste, mais la piste avait plusieurs directions possible»

Shérif Scott Jones

À cet instant du 25 avril, nous ne savons toujours pas comment Joseph DeAngelo a pu être trouvé. Le shérif Scott Jones emploie une formule sibylline pour expliquer, sans expliquer, le déroulé de son enquête: «L’ADN nous a emmenés sur une piste, mais la piste avait plusieurs directions possible». L’ADN a toujours été le point fort du dossier. C’est l’ADN qui permit, en 2001, de relier le «Violeur de l’est» au «Traqueur de la nuit» et de comprendre qu’il n’était qu’un seul et même type. Deux jours après la publication de cette nouvelle en une du San Francisco Chronicle et du Sacramento Bee, le téléphone sonna chez l’une des victimes. Elle reconnut tout de suite la voix au bout du fil:

«Tu te souviens quand on s’est amusé tous les deux?»

Si l’ADN entraîne parfois l’enquête une mauvaise piste –parce qu’on découvre que le tueur du Golden State a des ancêtres germaniques, on pense qu’il possède peut-être un nom de famille allemand– il permettra aux scientifiques de découvrir un détail important dès 1986, suite au meurtre de Janelle Cruz: l’ADN du criminel renferme un marqueur rare, possédé par seulement 20% de la population. Il est non-sécréteur, ce qui signifie que son groupe sanguin ne se retrouve pas dans les fluides corporels (salive, mucus etc.) Il y a également un bonus: le tueur du Golden State a un gène PGM plutôt inhabituel. Approximativement, seuls 1 à 2% de la population détiendrait la combinaison non-sécréteur avec ce type de PGM.

Un défi, faire parler l'ADN

En France le tueur de l’est parisien, Guy George, a accéléré la création du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG). Aux États-Unis, si la loi DNA identification act donne au FBI le droit d’alimenter une base de données nationale depuis 1994, ce sont bien les crimes du violeur de l’est qui ont entraîné l’adoption de la proposition 69 en 2004 –proposition permettant aux autorités californiennes de collecter l’ADN de tous les prévenus dès leur arrestation. Et de la même façon qu’en France, l’utilisation de l’ADN a pu avancer grâce au frère d’une des victimes du Grêlé (Luc Richard-Bloch, le frère de la petite Cécile violée et tuée en mai 1986), aux États-Unis la proposition 69 n’aurait pu avoir lieu sans l’acharnement de Bruce Harrington, le frère de Keith Harrington, tué avec sa femme Patrice en août 1980.

Le problème avec l’ADN, c’est que seul, il ne sert à rien.

L’unique façon de le faire parler est de le rapprocher d’un individu ou d’une trace. Celui retrouvé sur les scènes de crime du «Violeur de l’est» n’est qu’une suite de molécules et de chromosomes anonymes. Jusqu’à ce qu’il soit rapproché de l’ADN retrouvé sur les scènes de crime du Traqueur de la nuit. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’on peut affirmer être en présence du même individu. À travers le pays, de nombreux détenus et quelque vieux messieurs en maison de retraite se soumettent à des tests ADN, en vain. Le tueur du Golden State, ni quiconque de sa famille, ne se trouve en prison ou dans un établissement pour personnes âgées.

«Trouver un moyen de soumettre l’ADN à 23andMe ou Ancestry.com», avait écrit Michelle McNamara dans sa liste de choses à faire.

23andMe et Ancestry.com sont des sites de banques de données d’ADN, alimentées volontairement par des personnes qui cherchent à faire leur arbre généalogique ou se découvrir des cousins éloignés à l’autre bout du continent. C’est un outil gratuit, qui ne fonctionne que grâce à la participation de Monsieur et Madame Tout le monde. Lesdites informations ne sont jamais transmises aux services de police, sauf à obtenir un mandat des autorités compétentes. Ce qui, pour des raisons de vie privée, est compliqué à obtenir, même sur le sol américain. Pour les enquêteurs, ce genre de sites est un excellent moyen de voir leur chance tourner. Il est l’aimant surpuissant permettant d’attraper l’aiguille dans une botte de foin.

Interrogés par des journalistes, 23andMe et Ancestry.com démentent formellement avoir aidé les autorités dans l’affaire du tueur du Golden State. Mais ils ne sont pas les seuls sites de banque de données ADN. Le site GEDMatch, qui contient plus de 650.000 profils ADN, ne nécessite aucune décision d’un magistrat. Il est ouvert à tous et en accès libre. Trois jours après l’arrestation de Joseph DeAngelo, Paul Holes, un inspecteur à la retraite travaillant toujours pour le bureau de la procureure Anne Marie Schubert, est bien forcé de l’admettre: ils ont utilisé GEDMatch pour remonter jusqu’à Joseph DeAngelo.

Plusieurs correspondances apparaissent

La méthode fait grincer des dents, étant donné qu’elle pose la question de l’accès aux informations personnelles (qui? pourquoi?), surtout en plein Facebook-gate. Mais le vide juridique profite aux enquêteurs. Et c’est la première fois qu’ils font un carton plein grâce à un tel procédé.

Après avoir entré les informations génétiques du tueur du Golden State dans la banque de données ADN, ils attendent. L’ordinateur de GEDMatch mouline pour eux. Si un membre de la famille du serial killer s’est un jour amusé à télécharger sa fiche ADN sur le site, les clignotants vont s’allumer. Et effectivement, plusieurs correspondances apparaissent. Mais il y a encore du travail à faire. À partir des noms qui s’affichent, les policiers doivent explorer les diverses filiations, ascendants et descendants parmi ceux qui partagent quelques séquences ADN avec le tueur du Golden State.

La phrase mystérieuse du shérif Scott Jones –«Ce fut une réelle convergence entre une technologie émergente et la détermination tenace des enquêteurs»– devient alors limpide, une fois que l’on comprend mieux les matériaux de départ: un immense tri se fait au sein des arbres généalogiques de citoyens lambda. Petit à petit, en fonction du sexe, de l’âge, et de la localité, l’étau se resserre, et un nom ressort. Celui de Joseph James DeAngelo.

Sauf que personne n’a l’ADN de Joseph James DeAngelo. Comment savoir qu’il s’agit bien de lui?

Le deuxième volet de l’enquête commence alors. Impossible d’arrêter un suspect sans avoir un ADN qui correspond, mais impossible d’avoir son ADN sans l’arrêter. En France comme aux États-Unis, tout le monde est libre de refuser le prélèvement ADN (bien que ce refus constitue un délit en procédure pénale française). En revanche, les policiers font ce qu’ils veulent de l’ADN qui se serait spontanément détaché de votre corps. Les officiers de police se mettent donc à suivre Joseph DeAngelo. De la même façon que le «Violeur de l’est» traquait ses victimes parfois pendant plusieurs semaines avant d’agir, les enquêteurs surveille le suspect de jour comme de nuit.

Un déchet pour confrondre le suspect

Un jour, l’homme de 72 ans se rend dans un Hobby Lobby, l’équivalent américain de nos magasins Gifi. En sortant, il jette quelque chose à la poubelle. La police le récupère pour le faire analyser. L’objet revient du laboratoire avec un résultat inespéré: l’ADN de Joseph DeAngelo correspond à 99,99% à celui du tueur du Golden State.

Michelle McNamara avait prédit la victoire de la police et la capture de l’homme. Elle semblait sûre que le tueur du Golden State vivait ses derniers mois de liberté. Et que, bientôt, lui qui braquait sa lampe-torche dans les yeux de ses victimes pour les réveiller en pleine nuit, se retrouverait à son tour dans la lumière blafarde des projecteurs.

«Il est complètement différent de l’homme que sa voisine d’à côté m’a décrit. Elle a dit que DeAngelo était très en forme et actif, qu’il allait souvent faire du bâteau et rouler en moto.»

Karma Dickerson de FOX40

Consciente de son obsession à résoudre l’énigme, elle écrivait: «Ce que j’omets de mentionner, c’est à quel point notre quête frénétique reflète le comportement compulsif – parterres de fleurs piétinés, marques d’éraflures sur les moustiquaires, coups de fil tordus – de celui que nous traquons, constatation ô combien gênante.» Car arrêter un tueur en série n’implique-t-il pas de suivre sa logique, jusqu’à se perdre soi-même?

Lors de sa première comparution devant le tribunal le 27 avril 2018, Joseph DeAngelo est apparu, tout d’orange vêtu, dans un fauteuil roulant. Sa voix, frêle, n’a murmuré qu’un inaudible «oui» quand le juge lui demande si Joseph James DeAngelo est bel et bien son nom.

Joseph DeAngelo face au juge, Sacramento, Californie, le 27 avril 2018. | Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP

«Il est complètement différent de l’homme que sa voisine d’à côté m’a décrit, a tweeté la journaliste Karma Dickerson de FOX40. Elle a dit que DeAngelo était très en forme et actif, qu’il allait souvent faire du bâteau et rouler en moto.»

Joseph DeAngelo, ou son alter ego, est pour l’instant poursuivi pour deux meurtres, ceux de Katie et Brian Maggiore. Son prochain passage devant un juge est prévu le 14 mai prochain. Les autorités californiennes n’ont pas encore décidé s’il pouvait encourir la peine capitale. Dans le Golden State, la dernière exécution d’un condamné à mort eut lieu en 2006.

Elise Costa Journaliste

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