Égalités / Culture

«Cassandro, the Exotico!» à Cannes, documentaire sur un catcheur cassé

Temps de lecture : 4 min

La réalisatrice française Marie Losier présente à Cannes un documentaire consacré au Mexicain Saúl «Cassandro» Armendáriz, célèbre catcheur gay qui fait les beaux jours de sa discipline depuis trente ans.

Cassandro et deux acolytes dans Cassandro, the Exotico! de Marie Losier (2018). | Capture d'écran YouTube
Cassandro et deux acolytes dans Cassandro, the Exotico! de Marie Losier (2018). | Capture d'écran YouTube

«On m'appelle le Liberace de la lucha libre, la reine des Exoticos», résume Cassandro dans la conversation Skype qui ouvre le documentaire que lui consacre Marie Losier. Mise en plis travaillée, sourcils épilés: si le sportif showman –qui soufflera sa 47e bougie pendant le festival– prend aussi soin de son apparence, c'est non seulement parce qu'il veut se faire beau pour «son» public, mais aussi parce qu'il lui faut dissimuler les ravages du temps.

Le vieillissement naturel n'est pas le premier ennemi de Cassandro: sa nemesis à lui, et en même temps son amour de toujours, c'est cette lucha libre [nom du catch mexicain, littéralement «lutte libre», ndlr] qui le fait vivre et vibrer depuis 1988. Tout au long du film, le catcheur exhibe ses blessures avec autant de fierté que de peur de l'avenir. Coupures et brûlures en pagaille, dents cassées à maintes reprises, mâchoire déplacée, multiples vis dans le tibia, nerfs abîmés, clavicule régulièrement en miettes: Cassandro est un homme brisé, qui fait tout pour rester fringant et alerte alors que son corps doit être une usine à souffrances. «Passé 60 ans, quand on se réveille sans avoir mal quelque part, c'est qu'on est mort», disait le fantaisiste Ricet Barrier dans les années 1960. Le catcheur a beau être plus jeune que cela, la maxime s'applique parfaitement à lui.

Affiche du film. | ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion)

Tourné en 16mm avec une caméra de poing, ce qui renforce autant le pittoresque du personnage que l'intimité de la relation qui se noue peu à peu avec lui, Cassandro, the Exotico! est exactement à l'image de son héros: il sourit, se fait beau, mais ne nous cache rien. Le lutteur y parle notamment de sa fierté d'avoir été le premier catcheur Exotico à remporter le championnat du monde en 1991. Les Exoticos, c'est le nom de ces catcheurs gays et/ou travestis venus d'Amérique du Sud qui ont monté un collectif destiné à promouvoir leur façon de pratiquer la lucha libre.

Le film réalisé par la Française Marie Losier le montre avec tendresse et admiration: les Exoticos sont parvenus à créer l'alliance ultime et idéale entre le sport et l'art, le tout dans un univers que l'on aurait pu croire réservé aux brutes épaisses. Le catch a toujours été un spectacle autant qu'un sport, mais quoi de mieux que d'accepter pleinement cet état de fait tout en se permettant de s'assumer à 100%?

On passe beaucoup de temps avec Cassandro dans les vestiaires, les coulisses, les salles d'entraînement, ces lieux où se joue une double préparation: physique et esthétique. Il y a les heures et les heures de pratique afin de rester affûté, de travailler la technique et de continuer à encaisser les chocs avec autant d'aplomb que possible. Et puis il y a le choix des costumes, le maquillage, la mise en place des cheveux. Chaque domaine est aussi important que l'autre. De quoi remettre sérieusement en question notre regard sur la virilité et la masculinité.

Il y a quelques années, Marie Losier a réalisé The Ballad of Genesis and Lady Jaye, documentaire sorti sur nos écrans en 2011 après être passé par le festival de Berlin. Elle y explorait déjà le rapport au corps et à l'identité, en s'intéressant à un couple d'artistes de New York dont le mari a entamé une série d'interventions chirurgicales afin de ressembler trait pour trait à sa femme. Profils différents, conclusions similaires: il est grand temps de casser les codes et de devenir à l'extérieur la personne que l'on est dans sa tête. Et il est surtout urgent que ce monde nous le permette, nous facilite cet accomplissement, nous rende la transition moins douloureuse. Un vœu pieux qu'il est néanmoins important de continuer à formuler.

Face à Marie Losier, Cassandro raconte aussi comment sa fascination pour les hommes et leurs corps a contribué à lui donner envie de monter sur le ring il y a trente ans. Fier de vivre son homosexualité au grand jour, fier d'être un porte-drapeau pour sa communauté, fier de botter des culs en costume pailleté. S'il est toujours aussi difficile d'assumer son homosexualité dans le sport (et notamment dans le football), Cassandro en a fait une force. Un peu mégalo, un peu narcissique, mais en même temps tellement ouvert sur le monde, le catcheur est un modèle, et c'est d'ailleurs ce qui l'aide à tenir.

Lutte libre, chute libre

Plus le film avance, plus l'usure du corps est traitée avec inquiétude et gravité. Comme le personnage principal d'une grande saga sur le thème «grandeur et décadence», Cassandro se sait sur la pente descendante. Voire sur la corde raide. Chaque combat l'émousse un peu plus et le rapproche d'une fin de carrière dont il a du mal à accepter l'imminence. L'autre fierté de Cassandro, c'est d'avoir arrêté la drogue et l'alcool douze ans auparavant –scène bouleversante au cours de laquelle il exhibe les médailles reçues année après année pour récompenser sa sobriété.

Marie Losier, qui a suivi le catcheur pendant longtemps, est arrivée dans son existence au moment où le point de rupture se faisait proche. Sans son sport, sans son art, Cassandro craint de ne plus savoir qui il est. La tentation de replonger dans ses travers n'est pas loin. Et s'il lui faudrait raccrocher pour se sauver la vie, le catcheur a la sensation que cette retraite forcée le rapprocherait bien plus vite de la mort.

Si Cassandro, the Exotico! marque autant, c'est parce qu'il donne la sensation d'avoir vu s'écouler toute une vie et d'arriver à ce moment charnière où tout ressemble à une longue descente vers la fin. Présenté à l'ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), sélection cannoise moins exposée mais souvent truffée de grands moments, le film de Marie Losier devrait donner la chair de poule à une bonne partie de l'assemblée. En attendant sa probable sortie dans les salles françaises.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

Lucile Bellan Journaliste

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