Culture

Dans «À genoux les gars», on peut même rire du revenge porn

Temps de lecture : 6 min

Trois années après la révélation «Haramiste», les deux jeunes héroïnes sont de retour dans un long-métrage, sélectionné à Cannes, qui traite de sujets âpres avec autant de modernité que de drôlerie.

Souad Arsane & Inas Chanti dans À genoux les gars d'Antoine Desrosières (2018). | Crédit photo: Les films de l'autre cougar
Souad Arsane & Inas Chanti dans À genoux les gars d'Antoine Desrosières (2018). | Crédit photo: Les films de l'autre cougar

On n'a pas bien compris ce qui se passait quand, en 2015, Antoine Desrosières s'est pointé avec Haramiste. Après À la belle étoile et Banqueroute, deux films réalisés dans les années 1990 et notamment interprétés par Mathieu Demy, le réalisateur s'était fait plutôt discret. On n'imaginait pas qu'il resurgirait un beau jour avec un film aussi puissant et singulier. En une quarantaine de minutes, Haramiste dressait le portrait percutant de Rim et Yasmina, adolescentes voilées dehors et si surprenantes dedans. D'un banc planté au milieu de leur cité jusqu'à la chambre qu'elles partageaient dans l'appartement familial, les deux sœurs ne cessaient de parler de garçons et de sexe avec un franc-parler jubilatoire. Le film aurait pu s'appeler Des voix derrière le voile si ce joli titre n'était pas déjà pris par un joli livre.

«Les Frères musulmans, l’achat de godemichés, les meilleures techniques de fellation, la distinction entre pécher et pêcher: conçu sous forme de dialogue ininterrompu, ce moyen métrage indiscret interroge moins les contradictions de la religion musulmane que les conditions d’émergence des premières fois et leur difficile verbalisation», résumait Clémentine Gallot dans un article publié au moment de la sortie du film. Commandé par Arte, Haramiste avait d'abord été diffusé sur la chaîne franco-allemande, avant de sortir à la fois en salles et en VOD. Histoire de pouvoir toucher et réjouir un public aussi large que possible.

Viol et revenge porn

Trois ans plus tard, Rim (Inas Chanti) et Yasmina (Souad Arsane) sont en haut de l’affiche d’À genoux les gars, le nouveau film d'Antoine Desrosières. Haramiste avait séduit par la constatation, un peu absurde, que oui, la séduction et le sexe intéressaient bien les jeunes femmes musulmanes. Dans ces nouvelles aventures, Rim et Yasmina expérimentent avec stupeur la violence du viol et du revenge porn. Le résultat est un long-métrage cinglant, sélectionné par Thierry Frémaux au cœur d'Un certain regard, petite sœur de la «grande» sélection officielle.

Des sujets aussi graves ne connaissent souvent au cinéma qu’un seul traitement, celui du drame qui détruit tout. Mais tout comme Virginie Despentes déplorait qu’on ne puisse être qu’une seule sorte de victime dans le regard de l’autre dans son essai King Kong Théorie, Antoine Desrosières et son équipe opposent un autre ton, une autre vision à la violence des actes. Rim et Yasmina vivent le sexe comme un jeu, un terrain où tout se négocie avec les hommes, avec leur propre morale mais aussi avec le regard de Dieu. Quand Yasmina «perd la partie», sa sœur la pousse à jouer la revanche, pour gagner cette fois.

Adolescentes, Rim et Yasmina gardent un pied dans l'univers de l’enfance. Les joutes verbales auxquelles elles s'adonnent en permanence sont tant un moyen de constamment trouver une place dans le monde, d’exister, que de se faire entendre à coups de bons mots. Dans leur bouche, la langue française de la jeunesse d’aujourd’hui semble d'ailleurs avoir atteint une sorte de paroxysme, de maturité réjouissante. Ses codes, plutôt dénués d'effets de mode, roulent sous la langue et caressent l’oreille. Comme dans Haramiste, le contraste entre cette modernité-là et la désuétude des morceaux yéyé choisis par Antoine Desrosières est un petit délice.

Interprètes et coscénaristes

Un travail de titan a été mené pour obtenir ce résultat, d’un naturel confondant. «La première clé pour garder la fraîcheur, c'est de travailler avec les bonnes personnes, raconte Antoine Desrosières. Johanna Lecomte, notre géniale directrice de casting, a rencontré 1.900 jeunes sur quatorza mois pour trouver les cinq jeunes interprètes du film. Ce n'était pas qu'un casting d'acteurs et d'actrices, mais aussi de coscénaristes!» Un mot que le cinéaste utilise au sens propre: dans À genoux les gars comme dans Haramiste, Souad Arsane et Inas Chanti sont créditées comme co-auteures du film.

«La deuxième clé, c'est de faire beaucoup de répétitions: ici quatre mois pour dix-huit jours de tournage, durant lesquels le scénario passe de 100 à 410 pages en accueillant leurs mots et leurs trouvailles. La troisième clé, c'est de leur faire bien apprendre leur texte. Les scènes faisaient toutes entre quinze et trente pages, et le planning d'apprentissage était aussi intense que celui du tournage proprement dit. Après, tandis que la pâte repose, lissez le plat de beurre, et laissez cuire une heure…»

Une nouvelle fois donc, c’est à travers les yeux et les mots de Souad/Yasmina et Inas/Rim que le public vit l’histoire. Il partage l’hésitation de Yasmina puis sa colère, la tristesse de Rim et sa malice. Les deux filles ne sont jamais passives. Elles tchatchent, rient, vocifèrent. Et offrent, dans un sens, un portrait résolument positif et fort de femmes en devenir. Un féminisme revendiqué par Antoine Desrosières:

«Avec la productrice Annabelle Bouzom et la coscénariste Anne-Sophie Nanki, notre démarche était de donner la parole à ces deux jeunes femmes, aussi brillantes actrices que fines dans leurs regards sur la société, et sur leurs expériences de femmes. Avec elles, on voulait raconter l'évolution des regards de Yasmina et Rim sur le consentement au fur et à mesure qu'elles affrontent la frustration de leurs petits amis et leur violence. Ou comment elles s'émancipent en prenant possession de leur liberté et de leur désir. Cette utopie d'un monde où femmes et hommes seraient véritablement égaux me semble féministe.»

Héroïnes bien réelles

Si joyeuses, si portées par l’instinct de vie, ces jeunes femmes imaginaires, composées aussi par leurs interprètes, semblent presque trop belles pour être vraies. Elles sont pourtant loin d'être fantasmées, défend Antoine Desrosières: «Le film est librement inspiré d'un témoignage vécu, les dialogues et les situations sont développées avec les jeunes cosignataires du script, et Inas et Souad sont des preuves vivantes qu'il n'y a pas que dans mes fantasmes qu'existent des jeunes femmes libres, combatives, intelligentes et avec de l'humour. Heureusement.»

Le film parle de sexe, le montre à sa façon, mais son intention ne semble jamais se complaire dans l’explicite. Il aborde simplement son sujet de la manière la plus naturelle possible. Pourtant, le film (qui sortira en France le 20 juin) a été interdit aux moins de 16 ans par la commission de classification, ce qui pourrait évidemment rendre son propos inaccessible au premier concerné: le jeune public. «Si la crudité du texte est sans limite, reconnaît Antoine Desrosières, le film montre extrêmement peu de sexe, et toujours en respectant les limites imposées par les pudeurs singulières des uns et des autres. Ainsi, un acteur a demandé une doublure pour montrer ses mollets, quand un autre parfaitement à l'aise joue avec son corps le plus librement du monde.»

Ce n'est cependant pas la représentation du sexe à l'écran qui a motivé le comité de classification du CNC à interdire le film aux adolescents, comme l'explique le réalisateur: «Ce n'est pas cela qui est mentionné dans les motivations de cette interdiction, on l'espère provisoire, mais la crainte que le ton de comédie empêche les moins de 16 ans de comprendre des situations qui interrogent les limites du consentement.»

Priver le film de son public

Le problème d'une telle classification, si elle est confirmée, c'est qu'elle empêcherait même d'organiser des séances-débats avec une bonne partie des classes de lycée. Une projection d'À genoux les gars constituerait pourtant le préambule idéal à la tenue d'échanges avec des jeunes gens qui n'ont que trop rarement la parole sur des thèmes aussi sensibles. Ce que confirme Antoine Desrosières:

«Le film a notamment été fait pour servir d'outil à la libération de la parole de ces jeunes, pour qui ces questions sur le consentement sont encore en construction. Et la comédie, loin de relativiser la gravité des situations d'abus racontées, est précisément un moyen de poser ces graves questions dans des termes accessibles à tous. Milan Kundera a merveilleusement expliqué à quoi servait l'humour en parlant de Milos Forman: “L'humour jaillit d'une crevasse qui s'est ouverte entre ce que les choses prétendent signifier et ce qu'elles sont en réalité. Rien ni personne n'est dispensé du comique qui est notre condition, notre ombre, notre soulagement et notre condamnation”. Donc oui, en coupant le film d'un public essentiel, la commission de classification nie à mes yeux une des raisons d'être de ce film en particulier et peut-être du cinéma en général: poser des questions à celles et ceux pour qui cela a un sens. Mais il n'est pas trop tard, on a fait appel de la décision. J'ai bon espoir que la sagesse reprenne ses droits et que ce malentendu soit bientôt levé.»

Ce cinéma vivant si brillamment avec son temps, on rêve que le carré magique Arsane-Chanti-Nanki-Desrosières continue à se réunir régulièrement pour construire de nouveaux chapitres des existences de Yasmina et Rim. Antoine Desrosières laisse la porte ouverte, même si rien n'est planifié. «Qui sait? Avec plaisir. Je les aime et les admire», dit-il de ses actrices coscénaristes. «Je leur souhaite en attendant d'être récupérées par d'autres cinéastes et de découvrir d'autres manières de travailler que la nôtre.» Quoi qu'il arrive, nous serons aux premières loges.

Lucile Bellan Journaliste

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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