Égalités / Culture

«Rafiki», quand le bonheur dérange

Temps de lecture : 6 min

Avant même sa projection officielle à Cannes, le film de la Kényane Wanuri Kahiu avait été interdit dans son pays. Il ne montre pourtant rien de sulfureux: juste une histoire d'amour naissante entre deux jeunes femmes bientôt rattrapées par l'homophobie.

Samantha Mugatsia & Sheila Munyiva dans Rafiki de Wanuri Kahiu (2018). | Crédit photo: Météore Films
Samantha Mugatsia & Sheila Munyiva dans Rafiki de Wanuri Kahiu (2018). | Crédit photo: Météore Films

C'est une histoire de femmes fortes. À commencer par Wanuri Kahiu, cinéaste kényane âgée de 37 ans, qui réalise des films depuis 2006 tout en s'occupant d'Afrobubblegum, collectif d'artistes africaines et africains qu'elle a contribué à fonder dans le but de «célébrer l'amour, la joie et le bonheur». La metteuse en scène a autant de choses à dire que d'histoires à raconter –rien de tel pour faire connaissance avec elle que de se délecter de sa conférence sur l'afrofuturisme, donnée dans le cadre de TEDxNairobi.

Après quelques courts-métrages et un long, From a whisper (visibles gratuitement sur son site internet), Wanuri Kahiu s'est attaquée à un nouveau projet de long-métrage, Rafiki. Aucun rapport avec Le Roi Lion: en swahili, l'une des deux langues officielles au Kenya (l'autre étant l'anglais), «rafiki» signifie «ami». Ou plutôt «amie», comme dans «petite amie». Le film raconte en effet l'histoire d'amour naissante entre deux jeunes femmes, Kena et Ziki, dans un pays où l'homosexualité est loin d'être acceptée.

Images de la bande-annonce. Crédit gif: Thomas Messias

Gays emprisonnés, lesbiennes stigmatisées

C'est même un euphémisme: si l'homosexualité masculine est passible d'une peine allant jusqu'à quatorze années d'emprisonnement (et le test anal permis pour attester qu'il y a eu sodomie), les sentiments et le sexe entre femmes ne tombent pas sous le coup de la loi, malgré la demande formulée par Raila Odinga (Première ministre entre 2008 et 2013) d'arrêter également les femmes en cas de flagrant délit de relation homosexuelle.

Rafiki s'inspire de Jambula Tree, nouvelle écrite par l'auteure ougandienne Monica Arac de Nyeko et publiée en 2007. Récompensé la même année par le Caine Prize, prix annuel qui distingue la meilleure nouvelle africaine écrite en langue anglaise, le texte est effectivement une merveille, écrit à la première personne et gorgé d'autant de gravité que de poésie. Reconnue comme l'une des auteures les plus prometteuses d'Afrique subsaharienne, Monica Arac de Nyeko n'a pas froid aux yeux: qu'elle écrive sur ces amours interdites ou sur les enfants soldats ougandais, cette écrivaine installée à Nairobi croit dur comme fer à la possibilité de faire bouger les lignes et vaciller les certitudes du pouvoir en place.

Le cinéma de Wanuri Kahiu et la prose de Monica Arac de Nyeko avaient vraisemblablement tout pour se rencontrer. Chacune à sa façon, les deux artistes réclament simplement le droit pour toutes et tous d'accéder au bonheur. C'est exactement comme cela que Rafiki est construit: sucré, presque insouciant, le film décrit la naissance d'un amour si naturel que rien ni personne ne devrait pouvoir se placer sur son chemin.

Images de la bande-annonce. Crédit gif: Thomas Messias

L'invisibilité lesbienne

Le film n'a nul besoin de foncer dans le tas pour être à charge: élément par élément, détail après détail, il montre par quelle absurdité Ziki et Kena vont être poussées à s'éloigner l'une de l'autre. Il y a d'abord les candidatures de leurs pères respectifs à la même élection locale et leur aspiration à une respectabilité que beaucoup pensent peu compatible avec le fait d'avoir une fille qui aime les filles. Il y a aussi l'homophobie ordinaire des camarades masculins, persuadés qui plus est qu'ils parviendront à convaincre l'une d'entre elles de les épouser.

Parmi les autres éléments perturbateurs: la famille qui court au déshonneur en cas de coming out ou d'outing, les villageoises curieuses comme des fouines, et cette Église qui milite pour l'hétérosexualité exclusive. Si jolie, si gracieuse, pleine de sourires et de couleurs, l'histoire d'amour des deux jeunes femmes va pourtant être remise en question. À croire que la beauté dérange.

Images de la bande-annonce. Crédit gif: Thomas Messias

Les films qui abordent la question de l’amour entre femmes sont encore si rares. Si la communauté gay a fait avancer sa cause en proposant un cinéma varié, toujours profondément politique qu'il soit léger ou revendicateur, la communauté lesbienne reste toujours à part. C’est finalement du côté de la télévision –The L Word aux États-Unis, Cucumber en Angleterre et même Dix pour cent en France– qu’il faut chercher la meilleure représentation.

Rafiki réussit donc l'exploit de présenter avec de réelles intentions de cinéma une histoire d’amour entre femmes kényanes, là où l'homosexualité est considérée comme un péché. Portant une attention toute particulière au cadre, à la lumière, au choix des couleurs (dans un spectre color block très à la mode), Rafiki réussit avec sensibilité et délicatesse à rendre la romance évidente. Jamais le drame ne viendra des deux protagonistes elles-mêmes, femmes libres que la société écrase et abîme. Sans parvenir à altérer, pourtant, la beauté et la pureté de leur amour.

Homophobie universelle

Rafiki n'a rien d'une simple curiosité exotique, de celles qu'on regarderait avec condescendance en opposant ce Kenya si intolérant et notre France si accueillante –comme si le mariage pour tous, qui vient de fêter ses 5 ans, avait fait disparaître l'homophobie de notre pays. Le fait que Wanuri Kahiu agrémente son film de plans larges de la capitale Nairobi, si semblable à tant de grandes villes du monde entier, renforce l'impression d'universalité de cette histoire.

La violence subie par Ziki et Kena rappelle ces photos et récits d'agressions homophobes qui continuent à circuler chaque jour sur les réseaux sociaux. Où qu'en soit l'avancée des lois, quel que soit le pays, aimer quelqu'un du même sexe continue de s'apparenter à une prise de risque. Des doigts qui se frôlent, un baiser chaste (ou pas, quelle importance), un bras autour d’une épaule... Le risque subsiste presque partout encore dans le monde.

Images de la bande-annonce. Crédit gif: Thomas Messias

Dans plusieurs interviews, la réalisatrice déclare à quel point elle est navrée par la censure totale exercée par les autorités de son pays sur le film. Elle raconte avoir tenté d'obtenir une interdiction aux moins de 18 ans afin de permettre aux personnes majeures de pouvoir le voir au Kenya. But avoué: créer le débat, écouter le public expliquer ce qui le dérange éventuellement dans l'idylle des deux héroïnes, puis tenter de retourner la discussion afin de montrer les absurdités des raisonnements homophobes.

Une cinéaste bâillonnée

D'après RFI, la réalisatrice est particulièrement en colère contre le KFCB (Kenya film classification board), chargé de délivrer les visas de projection dans le pays. Son président, Ezechiel Mutua, est tout particulièrement en ligne de mire, lui qui «il y a encore quelques jours, décrivait Rafiki comme une icône et Wanuri Kahiu comme l’une des plus grandes réalisatrices kényanes». Finalement, accusé de faire la promotion de l'homosexualité, Rafiki ne sortira pas au Kenya. Il n'a pourtant rien qui puisse sembler sulfureux: pas de nudité, pas de sexe explicite. Une histoire d'amour qui, dans un monde parfait, serait tous publics.

Wanuri Kahiu peut à présent espérer que le fameux effet Streisand fonctionne pour son film, c'est-à-dire que la censure permette de faire parler de lui mille fois plus que s'il avait eu l'autorisation de sortir au Kenya. C'est d'ores et déjà le cas en France, où de nombreux articles ont fleuri dès l'annonce de cette censure le 27 avril dernier. Les projections cannoises du film, qui ont eu lieu le mercredi 9 mai, et sa sortie prochaine sur nos écrans (grâce à Météore Films) devraient permettre d'en remettre une couche.

La population kényane, elle, n'a plus qu'à espérer que Rafiki se mette à circuler sous le manteau, à la façon des films de Jafar Panahi en Iran. Mais on le sait bien: ce ne sont pas les homophobes qui vont se ruer sur d'éventuelles copies pirates du film, mais des citoyens et citoyennes déjà sensibles à la cause. C'est le problèmes des œuvres qui dérangent: elles ont parfois tendance à ne prêcher que les convaincues et les convaincus.

Rafiki aurait tellement fait de bien aux jeunes générations kényanes, et en particulier aux adolescentes et aux jeunes femmes, à qui il enseigne qu'il faut croire en soi et balayer les idées reçues du revers de la main. Kena veut devenir infirmière parce qu'elle pense ne pas avoir le niveau suffisant pour réussir des études de médecine. Ses notes obtenues aux examens, ainsi que la confiance de Ziki, la convaincront du contraire. Rafiki est un si beau message d'encouragement, à destination de celles et ceux qui hésitent à s'assumer et à tenter d'accéder au bonheur, qu'il serait réellement dommage de le voir disparaître des radars dès la fin du festival.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

Lucile Bellan Journaliste

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