Politique

Droite et extrême droite, le grand rapprochement

Temps de lecture : 9 min

Immigration, sécurité, islam: à partir de ces thèmes, des électrons libres de Les Républicains et des individualités du FN tentent de jeter les bases d'un «programme commun» en dehors des partis traditionnels. Revue d'effectifs.

Laurent Wauquiez laboure le champ de la sécurité et de l'immigration, espace investi depuis longtemps par le FN. | PHILIPPE DESMAZES / AFP
Laurent Wauquiez laboure le champ de la sécurité et de l'immigration, espace investi depuis longtemps par le FN. | PHILIPPE DESMAZES / AFP

«Au secours! La droite revient.» C'était en 1986. François Mitterrand était à l'Élysée depuis cinq ans, la gauche s'était heurtée au mur des réalités économiques, les communistes avaient quitté la barque gouvernementale et les socialistes s'apprêtaient à prendre une dégelée électorale.

Pour conjurer le mauvais sort, le président de la République avait fait adopter préventivement par l'Assemblée nationale, où le Parti socialiste (PS) détenait encore la majorité absolue, une modification du scrutin pour les élections législatives. Pour la première fois depuis 1958, la Ve République allait prendre un petit air de IVe République: le scrutin majoritaire uninominal à deux tours était abandonné au profit du scrutin proportionnel de liste départementale à un tour.

Une affiche de la campagne du PS avant l'élection présidentielle de 1986. | Capture d'écran YouTube

Ce petit subterfuge pour tenter de sauver les meubles n'allait cependant pas empêcher la droite, RPR (Rassemblement pour la République, néogaulliste) et UDF (Union pour la démocratie française, démo-chrétien), de reprendre la majorité au Palais-Bourbon. Malgré l'appel «Au secours» lancé par le PS pendant la campagne électorale, Jacques Chirac s'installait à Matignon pour la première cohabitation du régime.

Trente-deux ans après, le slogan va-t-il sortir de la naphtaline pour être réaménagé? «Au secours! La droite et l'extrême droite se pacsent» est en passe de devenir le nouveau signal d'alarme de la fin des années 2010. À l'image de la théorie identitaire du «grand remplacement» –construction idéologique selon laquelle une substitution de la population européenne par une non-européenne serait en cours sur le territoire–, des ingrédients se réunissent pour favoriser ce qu'on pourrait baptiser un «grand rapprochement» entre la droite et l'extrême droite.

Une convergence intermittente qui dure depuis trente-cinq ans

Autant le «grand remplacement» est issu d'une inspiration conspirationniste et racialiste proche d'une théorie non démontrée, une vue de l'esprit, autant le «grand rapprochement» aligne une série de faits vérifiables et de déclarations assez peu ambiguës.

La convergence politique entre la partie de la droite la plus radicale et des pans entiers de l'extrême droite prend forme à la faveur du chamboulement politique de l'élection présidentielle de 2017, de la droitisation marquée du corps social, à l'instar de ce qui se passe dans d'autres pays d'Europe ou outre-Atlantique, et de l'accroissement des phénomènes de rejet de tout ce qui est «différent».

Comme c'est le cas, maintenant à intervalles irréguliers dans le pays, depuis trente-cinq ans, une frange de la droite lorgne avec insistance sur la droite extrême. Et inversement, l'extrême droite se prête à ce jeu de l'offre et de la demande. L'affaire s'est, en effet, déjà produite en 1983, puis en 1998. La tentation a été grande en 2012 et voilà qu'elle revient sur le tapis en 2018. À chaque fois, il y a des élections en point de mire: municipales, régionales et enfin, présidentielle.

La première union dite «des droites», c'était à Dreux, en 1983

En 1983, deux ans après la défaite de la droite à la présidentielle, le premier rapprochement se concrétise à Dreux pour les municipales. Il s'agit de reprendre cette ville moyenne d'Eure-et-Loir dirigée par les socialistes. La droite et l'extrême droite forment une liste commune dès le premier tour. Émoi et tollé à gauche. Et au-delà.

La liste prémonitoire de l'union dite «des droites» est battue de huit voix au second tour. Le scrutin est annulé et reprogrammé. Cette fois, deux listes séparées affrontent la gauche au premier tour et la fusion n'intervient qu'avant le second tour. Cette alliance porte ses fruits: la droite décroche la mairie avec l'appoint de l'extrême droite.

Le deuxième rapprochement notoire se déroule en 1998, un an après la dissolution de l'Assemblée nationale par Jacques Chirac qui a renvoyé la droite dans l'opposition. Aux élections régionales, la gauche est en tête dans douze régions sur vingt-deux mais autant peuvent basculer à droite avec l'appoint des voix du Front national (FN) lors de la désignation du président de chacune d'entre elles. Le FN a compris qu'il peut dynamiter la droite: il lui tend donc la main. Dans cinq régions, dont Rhône-Alpes avec Charles Millon, cinq présidents issus de l'UDF sont élus avec des voix d'extrême droite. Slate racontait cette histoire en 2012.

Le phénomène revient après une nouvelle défaite électorale

Le troisième rapprochement –il restera vain– a lieu lors de l'élection présidentielle de 2012. Nicolas Sarkozy, qui a siphonné le réservoir électoral du Front national en 2007, sait qu'au fil de son quinquennat, il a perdu une bonne partie des voix les plus radicales.

Sous l'influence idéologique de Patrick Buisson, un de ses conseillers qui sillonne l'extrême droite depuis des dizaines d'années, le président sortant joue sa réélection sur la radicalisation identitaire de son discours. Mais selon l'adage de Le Pen père, l'électorat extrême préférera l'original à la copie. Cette dérive est racontée par Frédéric Lefèbvre, un chiraquien devenu sarkozyste avant de, finalement, virer sa cuti dans le livre Chaos, histoires secrètes de la guerre des droites (Michel Lafon) qui vient de paraître.

Et voilà que l'affaire recommence en 2018. Comme dans les épisodes précédents, elle refait surface dans la foulée de défaites électorales de la droite. En 1983, après la présidentielle et les législatives remportées par la gauche en 1981. En 1998, après le «lessivage» inattendu des législatives anticipées de 1997. En 2012, après les revers aux élections intermédiaires du quinquennat Sarkozy et à l'approche de la défaite du chef de l'État lui-même. Et aujourd'hui, après l'élimination de François Fillon au premier tour de la présidentielle et la demi-débâcle des députés sortants Les Républicains (LR) –celle des députés PS a été entière–, aux législatives de 2017.

Des convergences renforcées sur l'asile et l'immigration

Dans un chapitre intitulé «En route pour la déroute», l'auteur de Chaos recense tous les signes avant-coureurs du «grand rapprochement» et les passerelles dressées entre la droite et l'extrême droite. Car pour Lefèbvre, il ne fait aucun doute que Laurent Wauquiez, création politique de Sarkozy à la tête de LR, prépare le terrain de cette alliance en labourant le champ de la sécurité et de l'immigration, espace investi depuis des années par les propos récurrents de la dynastie Le Pen. Il est vrai que l'éclosion tragique et mondiale du terrorisme islamiste favorise la propagation d'un tel discours.

À cet égard, le récent débat sur le projet de loi «Asile et immigration» du gouvernement à l'Assemblée nationale a fait apparaître, comme une évidence, la convergence d'approche et de pensée des députés Les Républicains et des sept élus FN qui siègent dans le groupe des non-inscrits.

Défenseurs de deux motions de procédure –l'une de rejet du texte, l'autre de renvoi en commission–, Éric Ciotti (LR, Alpes-Maritimes) et Guillaume Larrivé (LR, Yonne), les deux spécialistes du dossier à droite, ont tenu des discours que Marine Le Pen n'aurait reniés ni dans l'esprit ni dans la lettre. Le vote de certains amendements LR par les députés FN est venu donner une sorte de consécration anticipée à ce «grand rapprochement» en cours d'élaboration.

Deux jeunes femmes en réserve des grandes manœuvres

Celui-ci passe aussi par des passerelles récentes ou plus anciennes. Le plus emblématique de ces ponts est Sens commun, émanation du mouvement La Manif pour tous qui s'est opposé à la loi Taubira sur le mariage homosexuel pendant le quinquennat Hollande. Le thème et la ministre qui portait le projet ne pouvaient que soulever le rejet, parfois matiné de racisme, de la partie la plus radicale de la société associée aux bataillons les plus conservateurs. Dans cette alliance, Sens commun, excroissance du parti Les Républicains, a joué un rôle pivot.

Il est par ailleurs notable que Madeleine de Jessey, ex-patronne de Sens commun, et Marion Maréchal-Le Pen, ex-députée d'extrême droite, se soient toutes les deux mises en retrait de la politique active et visible après l'entrée d'Emmanuel Macron à l'Élysée. Les deux jeunes femmes –elles sont nées en 1989– semblent avoir noué une certaine complicité idéologique et surtout tiré des conclusions identiques du parcours hors parti de Macron: tout donne à penser que, pour elles, la conquête du pouvoir ne passera pas forcément par LR et le FN. Plutôt en dehors d'eux!

C'est en tout cas, si on lit bien, le programme subliminal qui se développe tant dans les colonnes du très conservateur et très unioniste hebdomadaire Valeurs actuelles que sous la plume de quelques jeunes journalistes néo-conservateurs, anti-libéraux et eurosceptiques exerçant leurs talents de polémistes au Figaro. À ces passerelles qui ont pignon sur rue s'ajoutent des publications, sur papier ou sur internet.

«L'Incorrect n'est rien d'autre qu'un tunnel entre la droite bonapartiste et l'extrême droite.»

Frédéric Lefèbvre

Né au début des années 2010, Boulevard Voltaire est l'un d'eux. Fondé par le couple Ménard –Emmanuelle et Robert Ménard se consacrent maintenant à leurs mandats électoraux–, ce site a pour vocation, selon son fondateur, d'être un «lieu d'échange et de dialogue de gens qui pensent différemment». À l'usage, il s'avère que l'échange et le dialogue se pratiquent surtout, sinon uniquement, entre une certaine droite pas trop regardante et l'extrême droite. En effet, Jean-Yves Le Gallou, ancien dirigeant du Front national qui n'est pas un ennemi déclaré du révisionnisme historique, prétend être à l'origine de l'idée créatrice de Boulevard Voltaire.

Autre passerelle identifiée, la chaine TVLibertés qui diffuse un JT quotidien. Ce média a été lancé notamment par un autre ex-dirigeant du FN, Martial Bild, qui a rompu avec la fille du fondateur du parti d'extrême droite pour rejoindre un autre «ex»: Carl Lang, ancien secrétaire général du FN et père d'une mini-organisation baptisée Parti de la France. Bild n'apparaît plus dans son organigramme. TVLibertés «œuvre» également pour un regroupement des droites, en clair de la droite et de son extrême.

Ce souci est aussi partagé par une revue mensuelle qui a vu le jour en septembre 2017, L'Incorrect. «Cette revue n'est rien d'autre qu'un tunnel entre la droite bonapartiste et l'extrême droite, écrit Lefebvre dans le livre Chaos. Du côté de LR, des proches de Laurent Wauquiez, Charles Beigbeder et Charles Millon, du côté du FN, des proches de Marion Maréchal-Le Pen, Jacques de Guillebon, Damien Rieu et Stephan.» Un étrange attelage de vieux chevaux de retour et de jeunes Turcs!

Un vieux cheval du retour de l'alliance nommé Charles Millon

Précurseur des alliances avec l'extrême droite, Millon, qui fut ministre de la Défense (1995-1997), remet le couvert à soixante-douze ans. Pourfendeur du «prêt-à-penser» comme Ménard sur Boulevard Voltaire –l'expression valise «prêt-à-penser» signifie, a contrario, qu'ils sont prêts à penser avec le FN–, l'ancien président du conseil régional de Rhône-Alpes est le créateur d'un think tank dénommé Avant-Garde. On y retrouve, parmi les contributeurs, Charles Beigbeder... qui a pris comme éditorialiste à L'Incorrect la philosophe Chantal Delsol, épouse de Charles Millon. La famille, c'est la famille!

Afin de boucler la boucle, une partie de ce petit monde a lancé, le 27 mars, une exhortation pompeusement baptisée «l'Appel d'Angers», selon le mot de Robert Ménard, où se sont retrouvés des seconds couteaux, voire des petites lames, de la droite et de l'extrême droite. Étaient-ils envoyés là en éclaireurs? Peut-être. Mais il est probable qu'ils représentaient surtout eux-mêmes, tant ils sont des électrons libres dans leur parti pour les uns, ou extrêmement minoritaires dans la représentation politique pour les autres.

Le couple Ménard à la conférence d'Angers, le 27 mars 2018. | Capture d'écran YouTube

Les sites Boulevard Voltaire et Le Salon Beige, lieu unioniste de la mouvance catholique, ont relayé cet «événement» auquel participaient notamment le couple Ménard (lui, maire d'extrême droite de Béziers et elle, députée FN), Thierry Mariani en vidéo et Jean-Frédéric Poisson en live (ex-députés LR battus en 2017), Pascal Gannat (conseiller régional FN), et Karim Ouchikh (ex-président d'une officine pro-FN et candidat aux législatives de 2017 dans le Val d'Oise où il a obtenu 0,68% des voix).

Quelques mois avant, le même Boulevard Voltaire avait relayé la création des Amoureux de la France, initiative de Nicolas Dupont-Aignan, candidat de Debout la France (DLF) à l'élection présidentielle qui s'était désisté en faveur de Marine Le Pen dont il devait devenir Premier ministre en cas de victoire. On y retrouvait déjà Emmanuelle Ménard et Jean-Frédéric Poisson, inlassables animateurs de tous ces regroupements qui, pour une base programmatique, sont un peu hétéroclites.

Le but de toutes ces tentatives en vue du «grand rapprochement» n'est évidemment pas de constituer une seule et même liste aux prochaines élections –le scrutin européen en 2019– car les positions des différents acteurs, et à l'intérieur même des partis –LR en particulier– peuvent être aux antipodes les unes des autres. Non, il s'agit de jeter les bases d'assemblages individuels locaux dans la perspective des élections locales (les municipales de 2020, voire 2021). Une façon de commencer d'abord, modestement, par le... «petit rapprochement».

Olivier Biffaud Journaliste

Newsletters

Les étudiants texans apprendront bientôt que l'esclavage a joué un rôle central dans la guerre de Sécession

Les étudiants texans apprendront bientôt que l'esclavage a joué un rôle central dans la guerre de Sécession

Jusque-là, il était traité comme un thème annexe.

À Athènes, François Hollande espère encore «changer le monde»

À Athènes, François Hollande espère encore «changer le monde»

Vantant son action présidentielle au cours des crises traversées par la Grèce, l’ancien chef d’État a profité de sa visite pour se présenter en artisan du renouveau des gauches sur le continent.

Amazon, la faucille, le marteau, et le Parlement européen

Amazon, la faucille, le marteau, et le Parlement européen

Des députés de l'ancien bloc de l'Est demandent à Amazon le retrait de ses articles portant des symboles soviétiques.

Newsletters