Culture

Le diable se cachait en Ecosse (3/4)

Tony Perrottet, mis à jour le 01.02.2010 à 15 h 42

Fondé en 1732, le Beggar's Benison est l'un des clubs libertins les plus influents qu'ait connu la Grande-Bretagne pré-victorienne.

Tony Perrottet parcourt la Grande-Bretagne sur les traces des clubs libertins de la période pré-victorienne.

Plus je m'éloignais de Londres, plus les clubs libertins devenaient scabreux. Aussi, il est tout à fait logique que les sociétés les plus perverses se soient cachées en Ecosse, bien que cette dernière soit plus connue aujourd'hui pour ses panses de brebis et sa pizza frite que pour ses amants torrides. Fondé en 1732, celui qui eut le plus d'influence s'appelait le Beggar's Benison, et puisque des comptes rendus sur son activité sont parvenus jusqu'à nous, nous savons que ses réunions étaient tout simplement bizarres. Ce qui m'excitait le plus, c'était que j'avais appris que d'étranges reliques érotiques du club avaient survécu.

Donc, j'ai pris la route pour me rendre dans les anciens locaux du Benison, une taverne dans un village de pêche appelé Anstruther. Ma carte m'a indiqué qu'il se trouvait sur l'East Neuk de Fife, près de Firth of Forth, ce qui sonne comme un endroit où l'on s'attend à trouver Bilbo Baggins. Je conduisais le long de la côte déchiquetée au nord d'Edimbourg. Ces falaises battues par les vents, qui semblent avoir été coupées par un énorme couteau à pain, sont aujourd'hui prisées par les trekkeurs et les ornithologues amateurs; mais au XVIIIe siècle, c'était une étendue sombre de mines de charbon et de marais salants, où les villageois vivotaient en préparant du hareng saur ou en faisant de la contrebande.

«Que bite ou bourse ne vous déçoivent jamais»

Quand Anstruther, un de ces nombreux petits villages de pêche, est apparu, j'ai emprunté une allée étroite incrustée de sel jusque vers une plage de galets gardée par des mouettes. La marée était basse, laissant derrière elle une couche épaisse d'algues âcres. Des chalutiers étaient couchés sur leurs flancs comme des baleines échouées, et des filets abandonnés séchaient sur les murs en pierre. De temps en temps, de petits rayons de soleil pénétraient les nuages gris suffisamment longtemps pour vous rappeler le mauvais temps.

A la différence de West Wycombe, personne ne cherchait à vendre l'histoire du Hellfire Club.  Les seuls signes de vie étaient une série de stands vendant des «fish-and-chips» et un petit musée de la pêche, où l'historienne du village, Christine Keay, a frissonné involontairement quand j'ai fait mention du Beggar's Benison. «De temps en temps, on trouve une relique à vendre aux enchères à Edimbourg ou à Londres, et il y a alors une petite vague d'intérêt pour le club», dit-elle.  «Mais, non, nous ne le promouvons pas en tant qu'attraction touristique.» Et les reliques?  Elle ne pensait pas qu'il en restait à Anstruther.

J'ai avancé avec difficulté sur la plage pour inspecter les fondations de Castle Dreel, où le club aurait tenu sa première réunion en 1732.  L'étrange nom du groupe - dont la version complète était «Most Ancient and Puissant Order of the Beggar's Benison and Maryland» - venait d'une histoire au sujet du Roi James V.  Pendant qu'il voyageait en Ecosse incognito, il demanda à une jeune fille de la région, «une jeune mendiante à la poitrine voluptueuse», de lui faire traverser un fleuve sur son dos.  Récompensée par une pièce en or, la femme ravie donna au roi sa bénédiction : «Que bite ou bourse ne vous déçoivent jamais.»  Cette soi-disant «beggar's benison» («bénédiction de la mendiante») devint le credo du club.

«Vous voulez une chambre?»

Castle Dreel était déjà en ruines en 1732, donc le club déplaça ses réunions vers une discrète taverne voisine.  Malgré des altérations, la taverne existe toujours et est maintenant un pub appelé le Smuggler's Inn. Il aurait pu être utilisé comme le décor délabré du film Enlevé! de Robert Louis Stevenson, avec des marches en pierre descendant vers la plage qui servaient historiquement aux livraisons de whisky de contrebande.

A l'intérieur, une petite femme de ménage battue par les intempéries m'a regardé comme si j'étais fou.  «Vous voulez une chambre?», demanda-t-elle.  «Ici?»

Le propriétaire, qui grignotait des chips dans son bureau, m'a regardé avec suspicion, comme s'il savait mes projets.  «Faites votre choix, mon vieux», dit-il, indiquant l'arrière de l'établissement avec son pouce. J'ai choisi une petite chambre avec une vue sur la mer du Nord qui écumait comme du Coca gris et que je pouvais regarder par-dessus le cimetière du village en étant assis sur mon lit plein de bosses.

Au-dessus de la salle du bar, il y avait une salle des fêtes encore plus désolante, avec une vue encore meilleure sur le cimetière et un décor rappelant l'intérieur d'un bateau.  Dans une annexe sombre, qui avait des murs en pierre apparente remontant à l'édifice original du XVIIIe siècle, la femme de ménage aidait un technicien à installer un système karaoké.  Pendant une grosse heure, des effets Larsen agonisant sortirent des enceintes jusqu'à ce qu'ils renoncent et prennent un verre.

Si un voyageur avait regardé par la serrure il y a 250 ans, il aurait vu une scène troublante.  Les réunions du Beggar's Benison étaient des parades historiques que la BBC n'a pas jusqu'au présent choisi de représenter.

Interdit de toucher

A partir des comptes rendus, nous pouvons reconstituer une réunion qui eut lieu le 30 novembre 1737 - le jour de la St. Andrew.  Par un temps exécrable (le procès verbal parle de «Tempête»), deux douzaines de membres, des employés de douane aux gentilshommes locaux, se réunirent dans une salle éclairée par un feu, portant des écharpes en soie vert olive et des médaillons pornographiques.  Sur une table au centre de la pièce, deux jeunes mannequins nues aux joues roses embauchées dans le village («âge: 18 et 19 ans») prirent des poses acrobatiques, pendant que les membres inspectèrent les «Secrets de la Nature» avec un œil clinique. (Toucher était strictement interdit; si quelqu'un succombait au désir ou à la boisson et violait la règle, on le jetait dehors sous la pluie).

Un officier du club sortit une grande assiette en étain, appelé le Plateau d'Initiation, le mit sur un autel, et plia une serviette blanche dessus.  Au son d'une corne, trois novices furent amenés d'une petite pièce mitoyenne.  Peut-être l'excitation de l'attente et quelques regards sur les poses des filles suffisaient-elles pour les faire bander.  Ou peut-être que, comme pour les donneurs de sperme modernes, la salle d'attente abritait-elle de la littérature pornographique.  De toute manière, les trois avancèrent jusqu'au plateau et s'activèrent jusqu'à la production d'une «grosse cuillerée». Puis les deux douzaines de membres du club firent de même.  («24 se sont réunis; 3 ont essayé et furent initiés. Tous se sont branlés»). Les trois initiés se virent octroyer un diplôme et furent invités à boire dans des verres de forme phallique, appelés «verres priapiques»  remplis de porto fin, et on porta un toast à «l'Erection Ferme, l'Insertion fine, la distillation Excellente, sans Contamination».  Les «verres priapiques» étaient en fait des verres gags: quand les nouveaux membres essayèrent de boire, du porto se déversa sur leurs mentons et leurs chemises.

Puis, le souverain du club sortit avec révérence l'accessoire le plus légendaire du Benison - une perruque supposée être constituée des poils pubiens provenant des nombreuses maîtresses du Roi Charles II - et se la mit sur la tête sous les toasts et les applaudissements tapageurs. Les festivités continuèrent jusqu'à 3 heures du matin, pendant que les vagues fouettaient les ruines du château et que la pluie frappait les fenêtres de la taverne.

Les rockeurs ne voulaient pas être des branleurs

Sans doute quelqu'un au Smuggler's Inn savait-il quelque chose.  J'ai commandé une bière dans le pub en bas, qui avait une clientèle permanente d'environ six personnes, et j'ai commencé un sondage informel sur le Beggar's Benison.  Contre toute attente, deux personnages se sont réveillés.  L'un d'eux avait trouvé un exemplaire des comptes rendus dans un marché aux puces. L'autre avait acheté le livre d'un chercheur au sujet du club.

«Il y a deux ou trois ans, quelques jeunes ont formé un groupe de rock appelé le Beggar's Benison», se souvint un des clients.  «Ils en avaient entendu parler et savaient qu'il s'agissait de quelque chose de sexy et de tabou, quelque chose d'un peu choquant qui pouvait provoquer l'attention. Ils ont mis des affiches pour leur premier concert partout dans le village. Puis je leur ai indiqué de quoi il s'agissait vraiment. Ils ont couru partout dans le village, les visages tout rouges, pour arracher les affiches.  Ce n'était pas exactement ce qu'ils cherchaient les pauvres, être associés avec un bande de branleurs

Quand même, il y avait un peu fierté perverse associée au Benison. Malgré leur statut de «branleurs», les membres étaient aussi des rebelles. Ils étaient contre l'Eglise écossaise, qui pourchassait toute trace de liberté sexuelle. Ils étaient contre les Anglais, surtout contre leurs impôts, et beaucoup étaient impliqués dans des opérations de contrebande. Enfin, la masturbation fut un acte de défiance envers les nouveaux tractes anti-onanistes arrivant de Londres, qui soutenaient que les plaisirs solitaires étaient dangereux d'un point de vue médical, provoquant la cécité et la phtisie.

Le lendemain matin, la bière bouillonnant toujours dans mon ventre, je me suis assis pour un «petit déjeuner écossais complet» composé d'œufs frits, de pommes de terre frites et de tomates frites. «Ça vous dit un peu de pain frit avec cela, chéri?», demanda la serveuse.

Aussi divertissant que pouvait être le Smuggler's Inn, je n'avais pas réussi à trouver les reliques légendaires. Le propriétaire du pub m'a enfin confirmé qu'il ne possédait pas de placard secret abritant des accessoires masturbatoires. Un livre que j'ai trouvé suggérait que les objets auraient pu finir aux Etats-Unis pendant les années 1980 - une hypothèse assez plausible, étant donné que nombre de reliques européennes hors du commun, comme le pénis coupé de Napoléon, se sont envolées pour l'Amérique.

Des recherches embarrassantes

Pour résoudre le mystère, je suis allé voir l'historien David Stevenson, qui est le plus grand expert mondial des cultes de masturbation écossais. Professeur émérite en histoire écossaise à l'Université de St. Andrews et auteur de The Beggar's Benison: Sex Clubs of Enlightenment Scotland and Their Rituals, il vit dans une maison sur une colline près de Firth of Forth. Quand je suis entré dans son salon, sa femme m'a regardé de côté: «Alors vous êtes une de ces personnes bizarres qui s'intéressent au Beggar's Benison?»

«J'ai entendu parler du club quand j'étais étudiant à Edimbourg», dit Stevenson, qui, habillé en chaussettes et sandales, ressemble à un grand-père avec sa barbe argentée et sa voix douce.  «Un ou deux chercheurs ont un peu touché au sujet, mais ils ne voulaient pas se salir les mains.»

«Et les reliques, sont-elles restées en Ecosse?», demandai-je avec impatience.

«C'est un miracle qu'elles aient survécu», dit-il.  «Je suis sûr qu'il y avait beaucoup d'autres clubs de ce genre à l'époque, mais les reliques ont été détruites, donc nous ne les connaissons pas.  Mais oui, les objets du Benison n'ont jamais quitté nos beaux rivages.  En fait, elles sont à quelques kilomètres d'ici. J'arrangerai un rendez-vous pour vous.»

(A suivre: A la recherche de la perruque pubienne)

Par Tony Perrottet

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: Le port d'Anstruther, par Bob the courier/Flickr

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