Politique

François Ruffin, derrière la politique-spectacle, un discours sur la classe ouvrière

Temps de lecture : 7 min

Le député de la Somme multiplie les coups médiatiques. Souvent jugés comme de simples élans populistes, les considérer à l’aune de la pensée du philosophe Jacques Rancière leur donne une dimension nouvelle, plus profonde et surtout: plus utile.

François Ruffin à Paris, le 9 avril 2016. | Joël Saget / AFP
François Ruffin à Paris, le 9 avril 2016. | Joël Saget / AFP

Face à François Ruffin le 15 avril dernier, Carine Bécard n’y va pas de main morte. La chroniqueuse politique de France Inter dresse un portrait acide du député de la France Insoumise. Elle lui reproche entre autres choses d’avoir «ostensiblement retiré [sa] chemise du pantalon» lors du vote pour la présidence de l’Assemblée l’année passée. «Est-ce qu'un député représente mieux les ouvriers quand il apparaît tout débraillé? Permettez moi d’en douter» rajoute la journaliste du service public. Quant aux actions de l’élu, elles se limitent, pour Carine Bécard, «à exciter les colères et amplifier les déceptions.»

Bref, François Ruffin ne serait qu’un Tartuffe de plus. Un populiste. Un communicant, un spécialiste de la politique-spectacle, adepte des coups médiatiques.

Exister en théâtrocratie

La multiplication des canaux de communication s'est rapidement accompagnée d'un usage abusif et parfois grossier de la part de la quasi totalité des représentants de la nation; l’accusation de mise en scène du message et du messager politique est aujourd’hui très commune. Et fondée, quoi que facile et souvent lapidaire. Drôle de reproche, en effet, si on accepte le principe du jeu politique, auquel une démocratie représentative telle que la nôtre ne peut échapper. Il n’y a pas de politique sans mise en scène. Les représentants sont là pour représenter. Ils sont les acteurs de ce que Platon appelait déjà la théâtrocratie.

Ce que l’on appelle avec mépris «politique-spectacle» constituerait donc au mieux un pléonasme, au pire une tautologie: les chercheurs en sciences politiques Paula Cossart et Emmanuel Taïeb le rappellent dans leur ouvrage Spectacle politique et participation, «le spectaculaire est une dimension inhérente à la politique», le spectaculaire étant ici compris comme ce qui «attire le regard en le surprenant, ce qui frappe les esprits».

Le spectacle est donc un moyen d’exister pour les forces d’opposition, comme celle qu'incarne François Ruffin. Et le député de la Somme, aussi journaliste, «connaît et maîtrise très bien les règles de la mise en scène des choses» nous dit Arnaud Mercier, professeur de Sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-2, qui voit en l’élu un excellent «créateur de saynètes qui symbolisent son propos politique».

Ruffin est d’ailleurs loin d’être le seul fournisseur de saynètes politiques. Récemment, en pleine Assemblée européenne, un député écologiste belge, Philippe Lamberts, a offert une corde à Emmanuel Macron, symbole de sa politique dites des «premiers de cordée».

On se souvient aussi de Jean-Luc Mélenchon, apportant pour 5 euros de courses alimentaires dans l’hémicycle national, concrétisant ainsi la baisse des APL décidée par le gouvernement. Mais c’est en période électorale que la théâtralisation politique et ses fins apparaissent le plus clairement.

Le meilleur exemple remonte à l’entre-deux tours de la dernière présidentielle et au fameux épisode de l’usine Whirpool d’Amiens: Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’y étaient indirectement affrontées à coups d’images, entourées de travailleurs. Surpris par la présence de la candidate d’extrême-droite en compagnie des ouvriers, le futur Président, alors enfermé dans une salle de réunion, s’était ensuite rattrapé en se fondant à son tour dans la foule pourtant hostile, au sein de laquelle il se retrouvera d’ailleurs face à un certain François Ruffin. Le documentaire Les Coulisses d’une victoire, diffusé par TF1 eu lendemain de l'élection, avait alors montré un genre d’instant rarement dévoilé au public: Emmanuel Macron, voyant Le Pen acclamée sur le parking de l’usine, réalisait alors ce que sa propre image renvoyait: celle d’un candidat arrivé en berline aux vitres teintées sans passer par la case discussion avec les ouvriers en lutte. «On est des bourgeois», résumait-il.

Porter les couleurs

François Ruffin n’a pas le monopole de la communication populaire. Mais là où il se différencie justement des autres, c’est par un usage paradoxal de la mise en scène d’un soi qui semble toujours vouloir s’effacer. Dans une récente interview au magazine Society, Ruffin se décrit comme un «député-reporter» aux «capacités d’abstraction limitées», ce qui explique selon lui son besoin constant de ramener les notions de liberté ou d’égalité «à des gens, à des visages, à des parcours.»

C’est ainsi qu’il troquera la tenue réglementaire de l’Assemblée nationale contre un maillot de l’équipe de football amateur de l'Olympique Eaucourt pour soutenir une proposition de loi sur la taxation des transferts afin de mieux financer ce foot là. Le député «a beau avoir été raillé, nous dit Arnaud Mercier, il a réussit à ne pas se contenter de dire les choses, mais de littéralement porter leurs couleurs».

Autre exemple, sur le plateau d’On n’est pas couché. Alors qu’il s’agit d’évoquer la réforme de la SNCF, François Ruffin, décidément soucieux de ne pas se contenter de dire les choses, les fait dire à un cheminot. L’événement (puisque l’effacement volontairement d’un homme politique pour que puissent s’exprimer les premiers concernés est bel et bien un événement), considéré comme de la mauvaise politique-spectacle, fera grincer des dents. L’offensive radiophonique de Carine Bécard contre Ruffin aura d’ailleurs lieu le lendemain.

À force de ne s’exprimer que pour le peuple, dans la langue du peuple et d’aller jusqu’à laisser le peuple s’exprimer tout seul, François Ruffin a été marqué par ses adversaires politiques et autres commentateurs médiatiques du sceau du populisme. Le député se revendique d’ailleurs d’un «populisme de gauche», bien que le terme se soit imposé dans le langage politique de manière péjorative, pour désigner «tous ceux qui remettent en questions les élites gouvernementales» selon le philosophe Jacques Rancière. Philosophe qui, lors d’un passage dans feu l’émission Ce soir ou jamais en 2011, dénonçait l’utilisation à toutes les sauces de ce terme «dont la fonction est d’amalgamer.»

Le partage du sensible, ou la fin du silence

Et c’est justement dans la philosophie d’un des plus grands penseurs contemporains que se cache peut-être la clé de compréhension du sens des actions médiatiques de François Ruffin. Plus précisément dans ce que Rancière appelle «le partage du sensible» et qu’il décrit comme une «dimension esthétique de la politique, qui est une structuration des données sensibles avant d’être une affaire de pouvoir et de lois.» Pour nous aider à comprendre ce qu’il entend par là, le philosophe explique qu’en étudiant l’histoire de l’émancipation ouvrière il s’est rendu compte que celle-ci n’avait «jamais été une affaire de conscience d’une exploitation» supposément ignorée jusqu’alors mais une volonté «d’égalité immédiate» en constituant «un corps, une manière de vivre, de penser, de parler qui ne soit pas celle assignée à l’ouvrier».

Quelle serait donc la manière de parler assignée aux ouvriers sur le plateau d’une émission où les célébrités font la queue, ou au sein de l’Assemblée nationale? Force est de constater que la réponse la plus adéquate serait tout simplement: le silence. Un mutisme forcé, assigné par l’absence, que François Ruffin semble, par petits coups, briser.

Dans son interview à Society, le député de la Somme affirme d’ailleurs que c’est «stylistiquement» qu’il veut «faire entrer une parole populaire dans l’hémicycle», et donne à son rôle d’élu une perspective «spirituelle» liée à «la sensibilité.»

Sortir la chemise de son pantalon ou laisser la parole aux travailleurs dépasse donc largement la fonction spectaculaire de l’instant T. Il s’agit d’un partage du sensible. Il s’agit de faire exister politiquement une identité libre de toute assignation arbitraire.

Du personnage au scandale

Mais Arnaud Mercier rappelle que si on ne peut reprocher à l’élu «de faire de la pure com’», une «forme de piège» demeure dans la logique même du jeu médiatique, un piège duquel, «même avec la plus grande sincérité du monde», on ne peut échapper. Celui de devenir un simple personnage à qui on demande de jouer son rôle, vidant peu à peu le propos de son fond. Un piège qui, par exemple, a enfermé quelqu’un comme Philippe Poutou dans un rôle, celui du quota ouvrier obligatoire tous les cinq ans et dont la sincérité et le naturel sont accueillis les bras grands ouverts puisque présentés/assignés comme caricaturaux. Comme un spectacle, au sens du divertissement.

À part disparaître, Arnaud Mercier ne voit qu’une échappatoire: casser son image. Devenir «non catalogable.» Entreprise presque impossible, du fait même de l’étiquetage qui fait la politique, et que les simples gueulards ne réussissent jamais vraiment. Mais que François Ruffin pourrait bien effleurer s’il continue ce processus d’égalité immédiate et de refus d’une identité assignée.

En inscrivant sa démarche sur un temps long et en apportant de nouveau une dimension esthétique et populaire à la lutte parlementaire, le député, en plus d’ouvrir des portes à une certaine conception de la représentation nationale, irritera certainement de plus en plus ses opposants. Et ce serait tant mieux pour la démocratie, ce mot qui, comme le rappelle Jacques Rancière, «a d’abord été une insulte: le gouvernement de la canaille, de la multitude, de ceux qui n’ont pas de titre à gouverner.» Ce mot à qui «il faut redonner sa puissance de scandale.» Ce à quoi François Ruffin semble méthodiquement s’employer.

En savoir plus:

Newsletters

Éric Zemmour réinvente l'histoire du RPR pour coller à ses fantasmes

Éric Zemmour réinvente l'histoire du RPR pour coller à ses fantasmes

Sa captation de l'héritage de ce parti phare de la Ve République relève d'une astuce politicienne fort triviale. Elle révèle aussi l'appétence du proto-candidat pour une continuelle réécriture de l'histoire au profit de ses ambitions égotiques.​

L'Algérie veut-elle la défaite d'Emmanuel Macron?

L'Algérie veut-elle la défaite d'Emmanuel Macron?

L'escalade des tensions entre les deux pays et la rude précampagne électorale française mettent le président sortant dans une posture délicate.

La semaine imaginaire de Jean-Michel Blanquer

La semaine imaginaire de Jean-Michel Blanquer

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio