Monde / Culture

Kanye West et Trump ont des points communs, et ça n'a rien à voir avec la folie

Temps de lecture : 7 min

Les narcissiques mégalomanes ont un penchant pour l'autoritarisme et le fait que le rappeur soit ou non «fou» n’a rien à avoir avec cela.

Donald Trump et Kanye West à la Trump Tower de New York, le 13 décembre 2016 | Timothy A. Clary / AFP
Donald Trump et Kanye West à la Trump Tower de New York, le 13 décembre 2016 | Timothy A. Clary / AFP

Être fan de Kanye West a longtemps obligé à réfléchir au lien entre l’œuvre et l’auteur.

Selon la formule bien connue de Barack Obama, Kanye peut parfois être un idiot. Mais il reste un artiste extraordinairement talentueux et généreux, ce qui a toujours contrebalancé ses méfaits, de son attitude à l’égard de Taylor Swift et ses retards à ses concerts à ses choix les plus discutables (par exemple, tweeter «BILL COSBY INNOCENT!!!!»). Mais nous vivons à présent des temps explosifs, polarisés et trumpiens, et ses derniers exploits (exprimer son soutien au président, sa philosophie «Make America Great Again» et le concept de «libre pensée» dans une tempête de tweets) a probablement surpassé tous les moments les plus Kanye de Kanye.

Les réactions ont varié mais peuvent généralement être résumées à frustration et l’horreur d’une gauche prise par surprise et à l’enthousiasme sauvage de la droite. Non pas que ce tournant à droite soit très surprenant, si tournant à droite il y a, Kanye ayant été une des premières et des plus fameuses célébrités à avoir effectué une visite à la Trump Tower suite à la victoire de Trump lors des élections 2016.

Deux hommes-enfants égocentriques

Pourtant, venant de quelqu’un qui a un jour fait les gros titres en proclamant que George W. Bush se fiche des Noirs, cette révélation est surprenante au milieu d’une année où plus grand-chose ne surprend. Comme l’a écrit ma collègue Osita Nwanevu cette semaine, la capacité récente du rappeur à se faire des alliés dans le camp politique contre lequel il se battait autrefois est «un nouvel exemple démontrant à quel point ce cas défie la logique». Mais même quand la réalité est totalement confuse, nous sommes tentés d’y chercher du sens, et certains des premières questions qui font inévitablement surface sont: est-ce que Kanye va bien? Est-ce que tout cela n’est qu’un nouvel exemple de ses «problèmes» vagues et mal compris de santé mentale? Est-ce qu’il crie «Make America Great Again» parce qu’il débloque complètement?

«Tous deux ont oscillé entre la banqueroute et la richesse extrême, tous deux ont épousé des femmes remarquablement sexy, et tous deux se plaignent que la presse veut les abattre.»

Katy Waldman, journaliste

En réalité, il ne s’agit pas de santé mentale, et faire comme si c’était le cas ne nous aiderait en rien à comprendre ce qui se joue ici. Il faut plutôt essayer de voir pourquoi Kanye soutiendrait Trump. Une fois que l’on adopte ce point de vue, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Kanye sentirait une parenté –ou plutôt, une «énergie du dragon»–avec le président. Juste après la visite de Kanye West à la Trump Tower, en décembre 2016, Katy Waldman avait habilement exploré les importantes similitudes entre les deux hommes, écrivant alors:

«Ce sont tous les deux des performeurs controversés qui improvisent, font des rêves mégalomanes et s’attaquent depuis longtemps au “politiquement correct”. Ils ont tous les deux suscité la controverse en se rapprochant des suprématistes blancs, que ce soit en interagissant avec la frange “alt-right” de Twitter ou en portant (quoique cela fût ironique) des patchs aux couleurs des Confédérés. Comme le fait remarquer Amy Zimmerman, du Daily Beast, tous deux ont oscillé entre la banqueroute et la richesse extrême, tous deux ont épousé des femmes remarquablement sexy, et tous deux se plaignent que la presse veut les abattre. Par ailleurs, ils ont tous les deux été critiqués pour se comporter en hommes-enfants égocentriques tout en adorant jouer les solitaires incompris.»

Waldman a suggéré qu’ils sont tous les deux sensibles à l’attrait du fascisme, partiellement à cause de la grande idée qu’ils se font d’eux-mêmes et de leur place dans le monde. (Après tout, il est bien plus facile de se faire une vision fantasmée de l’autoritarisme quand on se voit comme celui qui se trouverai au sommet.) Ces caractéristiques aident à expliquer pourquoi ils correspondent si bien à la caricature actuelle de la droite, qui a poussé à l’extrême sa foi historique en la puissance de l’individu. Ce n’est pas une coïncidence que la récente logorrhée twitteresque de Kanye ait oscillé entre une étrange série de conseils de développement personnel du style «ta conscience doit permettre la manifestation physique de ton subconscient mais aujourd’hui la conscience des gens est trop affectée par les pensées des autres», et des commentaires à la Trump comme «La police de la pensée veut supprimer la liberté de pensée».

Quand l’individu et seul l’individu est responsable de s’élever à la force du poignet, les portes s’ouvrent pour les bonimenteurs qui colportent des mensonges et escroqueries scientifiques. Dans ce monde, les conseils creux que dispense Kanye paraîtraient presque profonds. C’est une autre similarité entre le rappeur et Trump, dont les dons de vendeur de poudre de perlimpinpin sont largement à créditer pour son ascension jusqu’à la présidence.

L'argument fallacieux des troubles mentaux

La seule réelle question qui subsiste est: pourquoi cela nous a-t-il pris tant de temps pour comprendre que c’était également le chemin qu’empruntait Kanye? Je suspecte que la raison pour laquelle ce nouveau tournant à droite a choqué plus qu’il n’aurait dû doit au fait que la rencontre de décembre 2016 avait eu lieu au moment où Kanye souffrait notoirement d’une crise psychologique qui l’avait contraint à annuler sa tournée et à passer du temps dans un établissement médical. Cet événement, ajouté aux nombreux autres épisodes spectaculaires, nous avait convaincus de ne pas prendre le comportement de Kanye au sérieux, en n’y voyant qu’un symptôme de sa supposée «folie». C’est une tendance courante et grossière, que l’on parle effectivement de maladie mentale ou simplement d’un penchant à l’irrationnel.

Dans le cas d'une maladie mentale avérée, c’est une façon agressive, généralement erronée et certainement insultante, de déconsidérer quelqu’un. Malgré des références cryptiques dans sa musique, de supposés diagnostics de maladies mentales chez Kanye West demeurent inconnus du grand public, et même dans le cas contraire, ce serait une erreur de leur attribuer les opinions du rappeur. Catégoriser des opinions outrancières sous l’étiquette signe probable de maladie mentale ne fait que renforcer la stigmatisation de la maladie. Cela n’a par ailleurs aucun sens. Une personne peut souffrir d’une maladie mentale et avoir des opinions bonnes ou mauvaises. Et on peut critiquer les opinions d’une personne, qu’elle souffre ou non d’une maladie mentale. (Les opinions de Kanye sont mauvaises!)

Parmi les personnes qui ont fait justement remarquer que la tendance des gens à voir de la maladie mentale partout est idiote, figure la femme de Kanye, la célèbre experte en réseaux sociaux Kim Kardashian.

Kim Kardashian a développé son opinion en une série de tweets avant de conclure: «La santé mentale n’est pas une plaisanterie et les médias doivent cesser de parler de ça avec tant de légèreté. Point final.» Elle a raison de dénoncer de délégitimation des idées de Kanye au motif d'une maladie mentale. Elle a aussi fait remarquer quelque chose d’autre qui rend si étrange la réaction générale à la tempête de tweets de Kanye: il a toujours été comme ça. C’est quelqu’un qui n’aime rien tant que le chaos, chose très claire pour quiconque a observé de près son attitude en tant que personnalité ou ses créations artistiques. Kanye West va toujours vers la controverse, c'est même ce qui le rend intentionnellement inconfortable. En fait, il est tout à fait possible que ce ne soit qu’une stratégie de communication pour la prochaine sortie de son (ses?) album(s). N’est-il pas marié à une des plus grandes spécialistes mondiales de l’autopromotion?

Les privilèges de West et Trump

Le miracle de Kanye, c’est à quel point on lui passe tout. C’est une autre similitude entre West et le président, un passe-partout qu’ils doivent à leur place dans la société. La plus grande similitude entre eux, c’est probablement tout simplement qu’ils sont tous les deux des narcissiques à qui leurs immenses privilèges ont donné un pouvoir dérangeant (pour être tout à fait claire, il s’agit de narcissisme au sens courant, pas au sens médical). Les privilèges de Kanye sont bien sûr largement le résultat de son talent et de son travail, tandis que ceux de Trump sont largement ceux d’un homme blanc ayant hérité de la fortune familiale. Néanmoins, dans les deux cas, il est plus facile de vouloir «aller au-delà du passé» quand on est un artiste riche avec une tribune pour s’exprimer.

Malgré tous ces points communs, il y a une différence claire et évidente entre ces deux personnages: l’un est le président des États-Unis, et l’autre est un rappeur qui produit aussi des baskets. Par ailleurs, comme le fait remarquer Kanye lui-même, ses opinions ne sont pas identiques à celles de Trump. En fait je ne suis pas sûre que nous puissions savoir ce qu'il pense.

Cela ne veut pas dire que tout cela n’a pas d’importance, bien sûr que cela compte quand une personne extrêmement célèbre se rapproche publiquement d’idéologies néfastes. Et bien sûr que les fans doivent se sentir libres de dénoncer cela et de critiquer l'artiste, de ne pas l’excuser au motif qu’il est doué pour faire des vêtements ou de la musique, ou parce qu’il aurait une maladie mentale. Kanye n’appréciera pas, mais ce n’est pas grave. Au bout du compte, son insistance à affirmer qu’il est traité injustement est quelque chose d’autre qu’il partage avec Trump –ce sont tous les deux des experts pour se poser comme victimes. C’est sans doute inévitable quand quelqu’un concentre tant de pouvoir.

Susan Matthews

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