Monde

Le tueur du Golden State, le cold case qui obsédait l'Amérique

Temps de lecture : 11 min

[Épisode 1/2] Arrêté le 24 avril, Joseph DeAngelo, un ancien policier de 72 ans, a été inculpé pour meurtres avec circonstances aggravantes, quatre décennies après les faits. Il est soupçonné d'être le tueur du Golden State.

Joseph James DeAngelo, le suspect du Golden State, au tribunal de Sacramento (Californie), le 27 avril 2018 | Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP
Joseph James DeAngelo, le suspect du Golden State, au tribunal de Sacramento (Californie), le 27 avril 2018 | Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP

Cet article est le premier volet d'une enquête en deux parties sur le tueur du Golden State.

Au 8316 Canyon Oak Drive, dans la petite ville de Citrus Heights en Californie, la pelouse est toujours impeccable. C’est une maison de plain-pied typiquement américaine, aux tons de pierre et de bois, bien entretenue, avec un garage deux places au bout de l’allée.

En cette après-midi du 24 avril 2018, le vieux monsieur qui y habite avec sa fille et sa petite-fille est en train de passer la tondeuse, lorsqu’une voiture s’arrête à son niveau. À l’intérieur, les hommes lui demandent leur chemin. Le vieux monsieur s’approche. À peine a-t-il atteint leur portière qu’il est entraîné à l’intérieur de la voiture de police banalisée.

Cinq surnoms

Le FBI est à sa recherche depuis plus de quarante ans –ou, disons, cela fait quarante ans que les shérifs de plusieurs comtés à travers la Californie et le FBI sont à la recherche du tueur du Golden State. Un violeur et tueur en série qui, entre 1976 et 1986, viola une cinquantaine de femmes chez elles, alors même qu’elles étaient avec leur conjoint ou leurs enfants, et tua au moins treize personnes en Californie –au nord de l’État d’abord, dans la région de Sacramento et la baie de San Francisco, puis au sud, dans le comté d’Orange et de Santa Barbara. En cette journée de printemps, tout porte à croire qu’ils le tiennent enfin.

«J’ai un rôti au four», dit le vieux monsieur aux policiers. Ils lui répondent de ne pas s’inquiéter, qu’ils vont s’en occuper. Pendant que la voiture roule en direction du bureau du shérif de Sacramento, une autre équipe est mandatée pour fouiller la maison du suspect.

Fouilles au domicile de Joseph DeAngelo à Citrus Heights (Californie), le 24 avril 2018 | Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP

Le tueur du Golden State n’a pas toujours porté ce nom. Il a d’abord été le «violeur de l’Est» («East Side Rapist», ou EAR) puis le «traqueur de la nuit» («Original Night Stalker», ou ONS). Il a pu, parfois, être surnommé le «tueur au nœud de diamant», à cause de ce nœud si particulier utilisé pour immobiliser ses victimes, mais le surnom n’a pas tenu. Il est aussi soupçonné d’être le «pilleur de Visalia» («Visalia Ransacker», ou VR).

Visalia est une petite commune située à une trentaine de miles [soit une cinquantaine de kilomètres, ndlr] du parc national de Sequoia, qui a connu entre 1973 et 1975 –avant les viols et les meurtres– plus d’une centaine de cambriolages.

Les similitudes entre le EAR/ONS –comme l’appellent les spécialistes de l’affaire– et VR sont nombreuses: un type d’environ 1m80, qui entre autres met la maison sans dessus-dessous, vole des bijoux à valeur sentimentale plus que financière, s’enfuit en grimpant les palissades des jardins… et met au point un système d’alarme bien particulier: pendant les cambriolages, le pilleur de Visalia place des objets sur les poignées de porte pour être averti de l’entrée de quelqu’un. De la même façon que pendant les viols, le violeur de l’Est pose de la vaisselle sur le dos du conjoint de sa victime après lui avoir attaché les pieds et les mains, et prévient: «Si j’entends la tasse cliqueter, [...] je descends tout le monde».

Les enquêteurs ont ainsi de bonnes raisons de croire que le pilleur de Visalia est devenu le violeur de l’Est en Californie du Nord, qui lui-même est devenu le traqueur de la nuit en Californie du Sud. Le «tueur du Golden State» est un surnom quant à lui trouvé par une écrivaine de polars, Michelle McNamara, pour désigner un seul et même homme et sa gradation croissante dans le crime.

Mais le nom du tueur n’a jamais vraiment d’importance. Son surnom confirme qu’il est devenu un mythe populaire morbide, comme pourrait l’être le croquemitaine. La découverte de son vrai nom –celui de l’état civil– permet de donner un visage et d’apporter une épaisseur faite de chair et de sang à un criminel dont les traits sont finalement semblables à celui de n’importe quel être humain –ce n’est qu’un nom.

Enquête à rendre fou

Reste que le tueur du Golden State n’a jamais connu la notoriété d’autres serial killers introuvables, comme put l’être par exemple le Zodiaque, célèbre tueur en série –cinq meurtres avérés, trente-sept revendiqués– qui rendait toute la population californienne parano une décennie plus tôt, à la fin des années 1960.

Savoir pourquoi une affaire criminelle est, d’un simple point de vue médiatique, plus suivie qu’une autre ne relève pas d’une science exacte. Pourquoi l’affaire du Zodiaque plus que celle du tueur du Golden State, alors même que le modus operandi de ce criminel était autrement plus angoissant –il entrait par exemple à l’intérieur des maisons, là où le Zodiaque opérait uniquement à l’extérieur? Pourquoi existe-t-il quantité de livres, de séries télévisées et d’articles sur Jack l’Éventreur ou la mini-miss JonBenét Ramsey, disparue dans sa maison du Colorado le jour de Noël en 1996, mais quasiment rien sur le tueur du Golden State?

Comment expliquer qu’un criminel qui a été vu, senti et entendu par des dizaines de témoins [...] et qui a appelé à plusieurs reprises ses anciennes et futures victimes au téléphone ait pu courir aussi longtemps dans la nature?

C’est précisément pour cette raison que l’obsession du EAR/ONS est née chez certains. Il s'agit d'une enquête à rendre fou: comment expliquer qu’un criminel qui a été vu, senti et entendu par des dizaines de témoins, qui a fait l’objet de plusieurs portraits-robots, qui a même écrit un poème pour pavoiser dans le journal local, le Sacramento Bee, et qui a appelé à plusieurs reprises ses anciennes et futures victimes au téléphone ait pu courir aussi longtemps dans la nature? Se pouvait-il qu’il soit dans un autre pays, incarcéré quelque part ou qu’il soit mort –ce qui expliquerait pourquoi, après le meurtre de Janelle Cruz en 1986, il n’ait plus jamais fait parler de lui?

Le tueur du Golden State est passé, de façon presque miraculeuse, à travers les mailles du filet. Pourtant, compte tenu du nombre de victimes et de la frénésie criminelle qui s’emparait du type –rien qu’en 1977, il a attaqué vingt-huit personnes, l’instruction a permis de révéler de nombreux éléments.

Et parce qu'il n'existe rien de mieux qu’un regard neuf pour aider à la résolution d’une enquête, le dossier se retrouve en grande partie sur internet. Le FBI crée une page «Aidez-nous à retrouver le violeur de l’Est»; le site EAR/ONS voit le jour, répertoriant les attaques par numéro; la section EAR/ONS du forum Reddit s’ouvre, de même que d’autres sites sur le cold case.

Michelle McNamara, la journaliste et écrivaine passionnée d’affaires non résolues, tombe un jour sur le livre de Larry Crompton, un inspecteur du comté de Contra Costa. L’ouvrage, intitulé Sudden Terror, retrace l’affaire à partir de centaines de mémos, coupures de presse et témoignages que l’auteur a accumulés au fil de ses années d’enquête.

McNamara décide de se pencher sur le cas, et devient accro à son tour. Elle se lie d’amitié avec les inspecteurs de Sacramento, d’Orange et de Contra Costa, et parvient à ouvrir les cartons contenant les dossiers de l’enquête. Dans son carnet de notes, elle écrit: «Parfois, les affaires difficiles [ne sont] rien d’autre qu’une course de relais».

Fausses pistes

L’intelligence collective permet d’explorer de nouvelles pistes et d’en écarter d’autres. Le nœud diamant est-il un signe que le tueur du Golden State travaille ou a travaillé dans l’armée? Les victimes parlent de son petit pénis: quelle est la moyenne nationale? Serait-ce une tactique de la police pour l’énerver et qu’il rentre en contact avec eux? Les victimes rapportent qu’il avait aussi une odeur corporelle particulièrement forte et étrange: serait-il malade, ou drogué? Pourquoi les chiens n’aboient-ils jamais en sa présence? Leur a-t-il donné de la nourriture dans les jours, les semaines qui ont précédé l’attaque? Il semble aimer voler les réveils: pourquoi? Quel est son rapport au temps?

Michelle McNamara écrit: «Une fois, j’ai passé un après-midi entier à chercher le moindre détail sur un membre de l’équipe de water-polo du lycée Rio Americano, parce que dans l’album photo de l’année 1972, il était mince avec de gros mollets (une prétendue caractéristique du violeur à un moment donné).»

Certaines informations cruciales mènent droit dans le mur et finissent par prendre une autre forme. L’homme est décrit comme ayant un visage poupon, à la peau claire, presque imberbe, élancé et athlétique. Parfois, il est décrit comme massif et lourd. Il livre des faux renseignements à ses victimes, dit qu’il a déjà «tué des gens à Bakersfield» ou qu’il s’est fait virer de l’armée. Il explique à l’une qu’il l’a remarquée au lac, parce qu’il a vu son bateau dans l’allée, et à l’autre qu’il a eu envie d’elle dès qu’il l’a vue au bal de promo, parce qu’il a aperçu une photo de la soirée collée sur un mur.

Lors de l’attaque numéro 36, il se met à pleurer sur les genoux de sa victime après l’avoir violée, et dit: «Je te déteste. Je te déteste. Je te déteste, Bonnie.» Les détectives amateurs et professionnels en viennent à se demander s’il dit bien «Bonnie», ou «Mommy» («Maman»).

Les victimes jureraient que le tueur du Golden State simule ses émotions: la colère, mimée à l’aide d’une voix grave et quelques jurons, le plaisir sexuel pendant les viols. Les pleurs, en revanche, semblent toujours sincères.

Selon Michelle McNamara, sa grande jouissance serait de lier les victimes entre elles: «Par exemple, il avait dérobé deux paquets de Winston chez la première victime et les avait laissés devant la maison de la quatrième. Des bijoux fantaisie volés chez un voisin deux semaines plus tôt avaient été abandonnés dans la maison de la cinquième victime.»

Dans la série des fausses pistes, le tueur du Golden State fait parfois croire à un complice («Mon pote attend dans la voiture»), allant jusqu’à jouer deux voix distinctes («Tais-toi»; «Je t’ai dit de te taire») –à moins qu’il ne s’agisse de son alter-ego.

Coups de fil

Le 6 janvier 1978, un bénévole d’une permanence téléphonique de soutien reçoit l’appel d’un homme qui se dit être le violeur de l’Est: «J’ai envie de recommencer. Je ne veux pas le faire, et puis je le fais. [...] Est-ce que vous tracez les appels?» Les appels ne sont pas tracés, mais ils sont enregistrés.

Le tueur du Golden State appelle ses victimes plusieurs semaines avant l’attaque, se planque dans les buissons et guette le moment opportun. Il appelle le jour J pour vérifier qu’elles sont bien chez elles.

Et puis il les appelle après: même lorsqu’elles ont changé de numéro ou qu’elles sont sur liste rouge, il parvient à les retrouver et leur passer un coup de fil. La plupart de ces communications, diffusées sur internet, peuvent être aujourd’hui entendues par n’importe qui s’intéressant de près ou de loin à l’affaire. La bande son est accélérée, ralentie, écoutée en boucle, à l’affût du moindre détail.

«Est-ce que quelqu’un entend aussi derrière le bruit d’une radio émetteur-récepteur, du genre de celles utilisées par la police ou les secours? »

Une internaute, sur le réseau social Reddit

Sur l’enregistrement d’un appel effectué le 2 janvier 1978 à sa toute première victime, on peut notamment entendre le tueur du Golden State murmurer: «Je vais te tuer… Je vais te tuer…»

«Est-ce que quelqu’un entend aussi derrière le bruit d’une radio émetteur-récepteur, du genre de celles utilisées par la police ou les secours? Ça commence à la 42e-43e seconde: d’abord un clic, puis un bruit statique, et puis à la 45e seconde une voix masculine qui dit à la radio “okay… d’accoooord”», écrit une internaute sur Reddit.

Familier des procédures de police

Dans son livre Et je disparaîtrai dans la nuit, Michelle McNamara rapporte une conversation avec Richard Shelby, inspecteur au bureau du shérif de Sacramento chargé de l’affaire à l’époque des faits: «Une nuit, on signala un rôdeur à Shelby. La femme qui avait appelé parut surprise quand [l’inspecteur Shelby] frappa à la porte d’entrée et déclina son identité. Elle pensait qu’un officier de police se trouvait déjà là, lui dit-elle. Elle aurait juré avoir entendu le son d’une radio de police devant chez elle quelques minutes auparavant.»

L’inspecteur Shelby se demande si ce n’est pas pour cette raison qu’ils n’arrivent pas à mettre la main sur le criminel. Et si le tueur du Golden State était l’un d’eux, un policier?

«Il n’y a pas tant d’hommes blancs que ça nés entre, disons, 1943 et 1959 qui ont vécu ou travaillé à Sacramento, dans le comté de Santa Barbara et le comté d’Orange entre 1976 et 1986.»

Michelle McNamara, journaliste et écrivaine

«Il avait remarqué que quand ils postaient des patrouilles en civil dans une banlieue qu’il avait l’habitude de fréquenter, cette nuit-là, l’EAR attaquait ailleurs. Il semblait plus au fait des procédures de police que le citoyen lambda. Il portait toujours des gants et se garait en dehors du périmètre policier standard. “On ne bouge plus!”, avait-il un jour crié à une femme qui tentait de lui échapper.»

Mais la piste ne va pas plus loin. «La plupart des gens familiers du dossier EAR-ONS s’accordent à dire que ses déplacements géographiques constituent la meilleure piste. Il n’y a pas tant d’hommes blancs que ça nés entre, disons, 1943 et 1959 qui ont vécu ou travaillé à Sacramento, dans le comté de Santa Barbara et le comté d’Orange entre 1976 et 1986», écrit Michelle McNamara.

En 2016, le FBI annonce une récompense de 50.000 dollars [environ 41.000 euros, ndlr] pour tout renseignement permettant l’identification du tueur du Golden State. Michelle McNamara vient alors de mourir, à l’âge de 46 ans, des suites d’une mauvaise association de médicaments –elle était anxieuse et avait du mal à dormir– combinée à une malformation cardiaque non-diagnostiquée. Elle n’a pas eu le temps de finir son manuscrit sur le tueur du Golden State, mais laisse derrière elle des documents précieux et des listes de pistes à explorer.

Deux ans presque jour pour jour après son décès, une voiture de police s’arrête enfin devant le 8316 Canyon Oak Drive à Citrus Heights pour embarquer un homme de 72 ans.

Au lendemain de son arrestation, la procureure Anne Marie Schubert du district de Sacramento révèle: «On savait qu’on était à la recherche d’une aiguille dans une botte de foin. Mais on savait aussi que l’aiguille était là.»

Elise Costa Journaliste

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