Damnation réservée aux membres (2/4)

Tony Perrottet, mis à jour le 01.02.2010 à 17 h 11

Sir Francis Dashwood, aristo britannique du XVIIIe siècle, est à l'origine d'un club libertin exubérant dont on trouve une illustration dans Eyes Wide Shut.

Tony Perrottet parcourt la Grande-Bretagne sur les traces des clubs libertins de la période pré-victorienne. Retrouvez le premier volet de la série ici. Deux autres sont à venir.

West Wycombe, à 50 kilomètres de Londres en remontant la Tamise, est semblable à tant d'autres villages anglais, à une étrange exception près: il était le siège du Hellfire Club le plus célèbre du XVIIIe siècle, une société qui ressemblait à une secte et que l'on soupçonnait d'organiser des orgies blasphématoires et de vénérer le diable. Ce qui est le plus terrifiant aujourd'hui, ce sont les critiques sur Travelocity.com du seul hôtel de West Wycombe, une auberge vieille de 300 ans appelée George et le Dragon: une litanie d'insultes qui, en comparaison, fait de Fawlty Towers un véritable quatre étoiles - «Mon dieu!», titre simplement une critique qui accorde une seule étoile à l'établissement. «Une grande déception!», se lamente un autre.  «Passez votre chemin.» «Plus jamais.» «A éviter.»

Sachant que j'allais y séjourner de toute manière, j'ai lu les commentaires en détails:

«La première chose que j'ai remarquée était l'odeur dans l'escalier...»

«L'accueil nous a fait l'effet d'une douche froide ...»

«C'est le personnel qui est vraiment honteux ...»

«La nourriture comme le service étaient une mauvaise blague...»

«Vraiment décevant»

«Amenez des boules Quiès»

En fait, j'étais ravi.  J'étais en quête d'histoire georgienne sordide et pas d'un Holiday Inn équipé de kitchenettes. Alors, je suis parti dans le Buckinghamshire, un paysage bucolique avec des pâturages verts vallonnés, à la recherche de ce club libertin exubérant qui vit le jour par les soins du débauché le plus inspiré de Grande-Bretagne, Sir Francis Dashwood.

Aristo et débauché éhonté

Fils d'une famille aristocratique fabuleusement riche, Dashwood était une somme de contradictions -amateur d'arts, intellectuel, propriétaire terrien humaniste et débauché éhonté. («Violeur, sodomite», condamne un écrivain.  «Gentleman, savant», note un autre).  Dashwood avait un don pour le «performance art», et il a fait de sa vie une pièce de théâtre provocante. Jeune dépravé, il «forniqua à travers toute l'Europe» lors des deux Grands Tours qu'il effectua, provoquant des scandales de Saint-Pétersbourg à Constantinople. Après, il retourna à Londres pour participer à la fondation de la célèbre Société des Dilettanti qui oeuvrait pour la promotion des études classiques, et à celle du Club Divan, dédié à la culture ottomane. Les deux clubs mélangeaient les réunions érudites avec les séances exubérantes de beuverie, de fornication et de déguisement: les Dilettanti se baladaient en toges rouges avec un maître de cérémonie déguisé comme Machiavel, pendant que les membres du Club Divan s'habillaient comme des sultans, entourés par des harems de belles filles à la joue rose.  Dashwood était déjà à cette époque membre du Parlement, mais cette période témoignait d'une indifférence frappante vis-à-vis de la privée des hommes politiques.  Mais son Hellfire Club irréligieux - dénommé officiellement Order of the Friars of St. Francis of Wycombe - devait être sa réalisation la plus subversive, dont il préférait pratiquer les rites en secret.

Les «apôtres» en soutane

En 1750, Dashwood rassembla ses amis et inventa une fausse secte religieuse, qu'il installa dans l'abbaye médiévale abandonnée de Medemenham qu'il avait rénovée, près de sa propriété familiale, et commença à s'en servir comme d'une salle privée pour ses jeux sexuels.  Dans ce lieu isolé, sous de vieux vitraux et de toutes fraîches fresques érotiques, une douzaine d'«apôtres» excités et habillés en soutanes se réunissaient pour des bacchanales deux fois par semaine.  Des femmes aristocrates, déguisées en nonnes, montaient de Londres pour participer aux ébats et des «nymphes» locales étaient embauchées: elles se couchaient nues sur l'autel pour permettre aux moines de boire du vin sacré dans le calice de leurs nombrils - un alléchant apéritif avant les batifolages à venir.  Pour accentuer l'étrangeté de l'atmosphère, des fêtes se déroulaient aussi dans des grottes que Dashwood avait fait creusées dans son domaine et où l'on trouvait des chambres illuminées par des torches qui évoquaient les catacombes païennes de la Rome antique.

Ce qui se passait très exactement dans les décors inventifs du club est un sujet de spéculation fiévreuse pour les historiens, avec des rumeurs au sujet de jeux sexuels sacrilèges, de rites de fertilité païens, et, bien sûr, d'un peu de satanisme pour pimenter le tout. Nous savons que figuraient parmi les membres du club des figures importantes du gouvernement anglais, dont le comte de Sandwich et le radical John Wilkes, et des célébrités telles que l'écrivain Laurence Sterne, l'artiste William Hogarth, et Benjamin Franklin, qui devint un ami proche de Dashwood.

Du Hellfire Club à Eyes Wide Shut

Les récits des débauches de Dashwood sont passés à la postérité, inspirant des romans pornographiques victoriens, pour ne pas parler du film de Peter Cushing The Hellfire Club (1961) et de certains épisodes salaces de The Avengers.  On en trouve également une illustration dans Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, lorsque Tom Cruise arrive dans un manoir rural isolé rempli d'aristocrates masqués en train de faire des actes innommables.

Après avoir décidé de faire des recherche sur le club, j'ai appris que le descendant en ligne directe par 10 générations de Sir Francis Dashwood, Sir Edward Dashwood, 12e baronnet du nom, vivait toujours sur le domaine familial.  Il avait même fait des vieux tunnels de son ancêtre des attractions touristiques appelées les «Hellfire Caves». Alors, peu importaient les faiblesses de George et du Dragon ...

Il pleuviotait légèrement cet après-midi d'été alors que je me promenais sur l'étroite rue principale de West Wycombe, d'une longueur de moins de 100 mètres, et occupée par quelques boutiques vendant des sucettes et des saucissons.  Malgré la proximité de Londres, les rénovations n'avaient pas encore commencé sur la plupart des immeubles historiques délabrés, appartenant tous au National Trust. Le fameux George et le Dragon avait un air assez innocent au premier abord, avec ses murs de chaume blanchis à la chaux, ses poutres apparentes datant de l'époque où il n'était qu'un relais de poste et son allée pavée pleine d'ornières. Je me suis courbé pour passer par la porte basse marquant l'entrée de la sombre auberge et j'ai senti avec enthousiasme l'odeur d'une vieille bière dans la moquette pourrissante. Chaque angle était un peu de travers, comme dans un plateau de cinéma expressionniste allemand. Deux ampoules orange émettaient moins de lumière que des bougies.

«Salut», dit une voix rauque dans l'obscurité. «Ça vous dirait une pinte, mon vieux ?» Deux personnages étaient accoudés au bar comme des gargouilles, avec une peau d'une couleur rappelant le tabac jaune, des cheveux longs et gras, et une dentition du XVIIIe siècle.  Personne ne peut dire que voyager dans l'Angleterre rurale n'est pas exotique. A seulement quelques kilomètres de la Londres moderne, on se retrouve dans un tableau de William Hogarth.  Sur le mur, j'ai aperçu une gravure d'un moine essayant de dépuceler une demoiselle. Une demi-douzaine de bières plus tard, je suis monté en titubant par l'escalier pendant que l'auberge gémissait et grognait, comme si elle était vivante, et j'ai enfin trouvé ma chambre au grenier - un peu vieillotte, mais certainement pas la ratière terrifiante que les critiques m'avaient fait craindre.

Plongée dans les grottes secrètes

Le lendemain, après avoir ingéré du black pudding et du thé, je suis passé sous l'arche Tudor et j'ai marché dans les allées arborées pour me rendre aux Hellfire Caves. Sir Francis avait commandé leur construction dans les années 1750, convertissant une mine de craie en tunnels et grottes sophistiqués qui descendent jusqu'à 90 mètres. Un pont fut construit pour enjamber un fleuve souterrain, nommé le Styx, et une entrée stylisée fut ajoutée avec une façade en pierre gothique pour évoquer la nef d'une église.  Benjamin Franklin est réputé avoir été impressionné par l'effet produit lorsqu'il visita les grottes en 1772: «L'imagerie du Seigneur, aussi énigmatique et fantastique qu'elle puisse paraître, est aussi évidente sous la terre que dessus», écrit-il. Nous savons par le livre d'or de la cave du club que des fêtes s'y déroulèrent pendant les années 1750.  Et quand l'Abbaye Medmenaham fut abandonnée en 1765, à la suite d'un désaccord politique des membres du groupe, des histoires relatives à ces rites se répandirent et une légende locale persistante affirme que des moines reprirent leurs réunions secrètes dans les grottes.

Plus tard, les touristes victoriens vinrent nombreux avec des bougies pour visiter ce monde souterrain jonché de gros morceaux de craie.  Puis, en 1951, inspiré par une visite au Parc national de Carlsbad Caverns au Nouveau-Mexique, le père de l'actuel Sir Edward Dashwood, le 11e baronnet du nom, se rendit compte que les grottes pouvaient être une véritable source de revenus.  Il dégagea les débris et ouvrit les tunnels qu'il appela les Hellfire Caves.  La publicité lui fut fournie malgré lui par le vicaire local qui dénonça ce projet impie de sa chaire et se plaint au Daily Mirror en ces termes: «Mon ventre tremble comme de la gelée chaque fois que je passe devant l'entrée.»  Aujourd'hui, les Hellfire Caves font partie du folklore local et sont souvent employées pour des fonctions inhabituelles - elles sont notamment populaires pour Halloween et pour les émissions télévisées traitant des fantômes.

J'ai payé l'entrée à la boutique, où on peut aussi acheter des thés du Devonshire et des nachos Hellfire, et je me suis aventuré dans la gueule noire de la caverne.  Un panneau prévient sobrement que les «personnes souffrant de malaises, d'étourdissements, et de pertes d'équilibre ne doivent pas entrer».  L'air moite passait par le col de ma chemise pendant que je suivais les couloirs sépulcraux et inspectais les niches décorées de mannequins dans des tenues d'époque.  Sur le chemin, le visiteur est accompagné par un commentaire audio, enregistré dans les années 1980 par le 11e baronnet Dashwood. (Malgré leurs tenues religieuses, rigole-t-il sur un ton complice, les moines qui se sont réunis ici «n'étaient pas du tout des saints».)  Bien que ce soit une attraction familiale, il semble que la famille Dashwood ne puisse pas résister à quelques polissonneries.  Une plaque raconte le «Poème de la nonne», savoureux, dans lequel une jeune initiée confesse un ménage à trois avec un vieil abbé cochon, un avortement et divers «plaisirs saphiques» avec ses collègues au couvent.  A l'attention des touristes américains, une célèbre chansonnette grivoise écrite par Benjamin Franklin est aussi exposée, engageant les jeunes hommes à séduire les femmes plus âgées plutôt que les plus jeunes.  («Le plaisir corporel... est toujours le même et fréquemment supérieur... et elles sont tellement reconnaissantes de l'attention qu'on leur porte»).  Mais ces ajouts bidons n'enlèvent rien à l'authentique étrangeté de l'espace, où les tunnels ne semblent pas du tout avoir été envisagés pour l'exploitation minière.

Le point fort est une salle de banquet caverneuse, avec quatre petites «cellules de moines» adjointes.  Elles sont occupées par des statues couvertes de mousse. Le commentaire m'a averti que ces cellules étaient autrefois meublées pour «l'usage privé des membres du club et de leurs dames». Puis il a ajouté que les Hellfire Caves étaient de nouveau disponibles au public pour des locations - «un lieu unique et plein d'atmosphère pour une soirée dînatoire ou dansante».

L'air moite du lieu m'avait rendu un peu sceptique sur les chances de succès de cette prospection commerciale, mais un membre du personnel, qui changeait une ampoule, m'a assuré qu'ils venaient d'accueillir 220 personnes pour une fête d'anniversaire. «Les effets sonores dans les tunnels sont incroyables», dit-il.  « La sécurité est excellente.  Vous n'avez pas à craindre les intrus et vous pouvez faire autant de bruit que vous voulez, vous ne dérangez pas les voisins.  Il commence même à faire chaud ici pendant les fêtes.  C'est incroyable ce que la chaleur humaine peut faire !»

Grand-messe

J'ai essayé d'imaginer un des festins impies de Sir Francis à partir des rares récits qui nous sont parvenus.  Les invités, les yeux grands ouverts, auraient été amenés dans cette pièce éclairée par des bougies, où une table scintillait avec de l'argenterie polie, du cristal, et «de la nourriture exquise dans des proportions gargantuesques».  Ils auraient été accueillis par les 12 apôtres portant leurs longues soutanes et par le maître, Sir Francis, corpulent et le visage rougeâtre trahissant son l'âge mûr, habillé dans une robe rouge bordurée de fourrure de lapin. Selon un écrit datant de 1779 et intitulé «Festins nocturnes», censé être l'œuvre d'un ancien membre, chaque moine était autorisé à inviter «une Dame gaie, de disposition vive, pour améliorer l'humeur générale».  Les «nonnes» aristocrates portaient des masques ornés jusqu'à ce que tous les hommes soient arrivés, de manière à permettre un départ précipité si jamais une connaissance - voire un mari - faisait partie des invités.

Il semble qu'ils singeaient une bénédiction en latin et que les vins fins étaient bus dans des verres façonnés dans des crânes humains.  Les textes pornographiques lus lors des cérémonies étaient consignés dans des tomes reliés comme des livres saints.  Les restes des repas étaient jetés à la mascotte du club, un singe déguisé en prêtre.

D'autres détails sont perdus à jamais. Des années plus tard, Thomas Langley, un historien spécialiste du Buckinghamshire retrouva la vieille femme de ménage de Sir Francis et lui demanda des détails sur les réunions du club.  Apparemment, il fut tellement dégoûté par ses anecdotes qu'il décida que tous ces renseignements «devraient être brûlés jusqu'à l'oubli».

Quel rabat-joie.

(A suivre: Le diable se cachait en Ecosse)

Par Tony Perrottet

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: un crâne dans les Hellfire Caves, par John Griffiths/Flickr

Tony Perrottet
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