Sociéte

La pancarte «Ne pas déranger» à l'hôtel ne sert pas (toujours) à ce que vous pensez

Temps de lecture : 7 min

Ce petit message, accroché aux poignées des portes des chambres d’hôtel, n’est pas que le complice de vos nuits de noces.

Le débat concernant les accroche-portes «Ne pas déranger» ne date pas d’hier. | Quinn Dombrowski via
Flickr CC License by

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

C’était censé être une grande nuit dédiée à la musique country. Le 1er octobre 2017, le festival Route 91 Harvest réunissait presque 22.000 personnes en plein air, sur une zone de six hectares située le long du célèbre Las Vegas Boulevard, dans la ville du même nom. À plusieurs centaines de mètres de là, le Mandalay Bay, un hôtel-casino de luxe, surplombait tout le festival de son immense structure dorée. C’est au 32e étage qu’une fenêtre a été brisée au marteau, à 22h05. En seulement dix minutes, l’Américain Stephen Paddock a tiré dans la foule du festival plus de 1.100 balles grâce à un arsenal de guerre composé de quatorze armes à feu dont plusieurs semi-automatiques.

Le mémorial dressé en hommage aux victimes de la tuerie. | REX

Cela faisait une semaine que l’homme avait investi les chambres 134 et 135 de l’hôtel pour préparer ce qui reste aujourd’hui la tuerie la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis avec 58 morts et 851 blessés. Comment le staff de l’hôtel n’a-t-il rien vu venir? La réponse est accablante: Stephen Paddock avait tout simplement placé à l’entrée de sa chambre un accroche-porte indiquant «Ne pas déranger». Respectant strictement cette consigne, le personnel de ménage du Mandalay Bay n’était donc pas entré dans les chambres, transformées en véritables armureries, comme en témoignent des photos prises par la police qui montrent une baignoire remplie de fusils d’assaut.

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Une semaine plus tard, sur la chaîne Fox News Sunday, le magnat de l’industrie hôtelière de Las Vegas Steve Wynn déclarait que Stephen Paddock était bien connu du staff de différents hôtels de la ville, où il venait faire des séjours régulièrement depuis 2006 : «C’était un homme qui se comportait de manière raisonnée, discret, un petit peu introverti, qui aimait jouer au vidéo poker.» Surtout, il précise que même en cas de profil a priori sans histoire comme celui de Stephen Paddock, beaucoup d’hôtels de Las Vegas ont normalement pour consigne de commencer à enquêter auprès de leurs résidents si une affichette «Ne pas déranger» est disposée sur la porte depuis plus de douze heures.

Mais force est de reconnaître que ce n’est pas ce qui a été fait au Mandalay Bay. En réaction, plusieurs hôtels de la ville ainsi que toute la chaîne des établissements Hilton ont décidé quelques mois plus tard de revoir leur politique concernant l’intimité de leurs hôtes. Désormais, un employé de l’établissement doit pénétrer dans la chambre au moins toutes les vingt-quatre heures. Même chose pour quatre des principaux hôtels de Disney World à Orlando qui ont poussé les choses plus loin en remplaçant le message «Ne pas déranger» par «Chambre occupée» et en annonçant officiellement que «le groupe Disney Resort Hotel et son staff se réservent le droit d’entrer dans votre chambre, y compris si l’accroche-porte est affiché, afin de réaliser des opérations de maintenance, de sûreté, de sécurité ou autres».

Toc, toc, toc

Parce que les amoureux de Disneyland voient souvent leur séjour au célèbre parc d’attractions comme une parenthèse enchantée dans un monde qui va mal, la nouvelle politique du groupe ne passe pas très bien. Sur Internet, les témoignages négatifs se multiplient. «Je suis totalement pour cette nouvelle politique du “Chambre occupée” chez Disney, mais ils débarquent à 8h30 du matin alors que nous sommes en train de dormir. Je comprends les mesures de sécurité mais faites ça plus tard, SVP», peut-on par exemple lire sur Twitter.

D’autres crient au complot et dénoncent des mesures de surveillance abusives. De son côté, Mike Belobradic, fondateur du blog Luxury Disney Travel, se veut plus rassurant: «Je ne pense pas que les membres de l’équipe des hôtels Disney vont entrer et essayer de vous surprendre.» Pour autant, il conseille tout de même à ceux qui seraient dans leur douche de s’assurer que la porte est bien fermée, «pour éviter des surprises gênantes». Un grand cafouillage au royaume de Mickey qui ne semble pourtant pas perturber Stephen Bart. Avocat spécialisé dans les questions d’hôtellerie et professeur à l’université de Houston, il rappelle que le débat concernant les accroche-portes «Ne pas déranger» ne date pas d’hier: «Ça doit faire dix ou quinze ans qu’ils sont sur la sellette. Principalement à cause de leur usage dans des affaires de prostitution ou de trafic de drogue dans les chambres d’hôtels.»

Ces dernières années, ces affichettes ont aussi été régulièrement remises en question lors de plusieurs affaires de meurtre. La plus célèbre reste celle de 2010 dans laquelle des agents du Mossad avaient assassiné un lieutenant du Hamas dans un hôtel à Dubaï. Pour s’enfuir sans être inquiétés, ils avaient placé sur la porte un «Ne pas déranger» qui leur avait laissé le temps de quitter le pays. Même chose en 2016 à Londres où le psychopathe Carl Langdell avait assassiné dans un hôtel la jeune Katie Locke qu’il venait de rencontrer via une appli de dating, avant de s’enfuir par la fenêtre avec le corps, sous couvert d’un «Ne pas déranger».

Chambre de justice

Même si on sait qu’on peut trouver des affichettes datant des années 1920, personne n’est aujourd’hui en mesure de dire précisément quand elles sont apparues pour la première fois. En revanche, beaucoup s’accordent sur le fait qu’elles ont a priori été créées à la demande des clients. «Les hôtels peuvent donc honorer cette requête afin de donner une valeur ajoutée à leur service clientèle, mais elles ne peuvent pas être considérées comme ayant une quelconque valeur juridique vis-à-vis des établissements, développe l’avocat Stephen Barth. Il faut bien comprendre que les résidents d’un hôtel n’ont pas le droit aux mêmes attentes concernant la vie privée que s’ils étaient chez eux ou même dans leur voiture.»

Mais en théorie, le 4e amendement de la Constitution des États-Unis interdit tout de même toute intrusion sans mandat dans le domicile d’un particulier ou dans sa chambre d’hôtel si celle-ci est louée légalement. En cas d’intrusion litigieuse, le client de l’hôtel doit prouver qu’il avait certaines attentes vis-à-vis du respect de sa vie privée et l’accroche-porte peut faire office de preuve s’il a été utilisé. Mais dans la pratique, les exceptions sont nombreuses. L’entrée du service de ménage est par exemple considérée comme raisonnable et ne requiert pas de mandat. Et si, pendant leur nettoyage de la chambre, les employés constatent quelque chose d’illégal, ils ont tout à fait le droit d’avertir la police.

Le staff de l’hôtel peut aussi entrer sans consentement malgré un «Ne pas déranger» s’il soupçonne une inondation, un feu, une bagarre ou quoi que ce soit mettant en danger la sécurité publique. Dans une affaire célèbre datant de 2011, l’Américain Denois E. Lanier avait essayé de faire valoir en justice son droit à la vie privée après que le service de ménage a trouvé dans sa chambre –malgré un «Ne pas déranger»– de grosses quantités de cocaïne et des ustensiles permettant de peser et mesurer la drogue. Raté, ce sera quarante mois de prison pour Denois.

«Un jour, j’ai même contacté un hôtel dont le nom était carrément Do Not Disturb.»

Edoardo Flores, collectionneur

Mais si les Américains tiennent autant à cette affichette, c’est aussi parce qu’elle est le symbole d’un lieu essentiel au mythe américain. Dans un pays comme les États-Unis fait de grands espaces et de routes sans fin, l’hôtel et le motel représentent en effet un abri, une halte et un décor que les grands cinéastes d’Hollywood n’ont jamais cessé de filmer, de La Soif du mal d’Orson Welles en 1958 jusqu’au récent The Florida Project de Sean Baker.Parce qu’il n’est ni vraiment le domicile ni complètement l’extérieur, cet espace de transit est souvent le lieu des activités les plus louches, à tel point qu’en 1940, dans The American Magazine, le premier directeur du FBI J. Edgar Hoover les surnommait déjà les «camps du crime». Et pour s’assurer de conserver le secret, rien de mieux que de tirer le store et d’afficher clairement l’envie de ne pas être dérangé.

«Un jour, j’ai même contacté un hôtel dont le nom était carrément Do Not Disturb. Au téléphone, je ne les sentais pas vraiment à l’aise quand je leur ai demandé s’ils avaient des accroches-portes. J’ai fini par comprendre qu’il s’agissait en fait d’un hôtel de passe», rigole Edoardo Flores, un collectionneur qui compte désormais plus de 15.000 affichettes «Ne pas déranger» glanées dans les hôtels du monde entier.

Edoardo Flores et sa collection de pancartes «Ne pas déranger». | DR

Preuve que cette notion d’intimité cachée fascine toujours autant l’Amérique, on a vu ces dernières années plusieurs documentaires sur cette thématique. Par exemple, Voyeur produit par Netflix ou encore la série Do Not Disturb: Hotel Horrors qui revient sur plusieurs crimes ayant eu lieu dans le secret des chambres d’hôtels célèbres. «Do Not Disturb explore les aspects les plus sombres de l’expérience de l’hôtel : la vulnérabilité, l’isolement et l’anonymat», déclarait au sujet de cette dernière Henry S. Schleiff, patron de la chaîne Discovery qui produit le programme. De quoi faire d’un hôtel de charme une véritable maison hantée. Mais vous êtes au moins prévenu.e.s: inutile de payer la formule petit-déjeuner inclus, car vous n’êtes même pas sûr.e.s  de finir la nuit en vie.

Simon Clair Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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