Société

Avouez-le: vous aussi, vous avez cru au mythe de Paris «capitale de l’amour»

Temps de lecture : 6 min

Le conte de fées auquel vous croyez toujours? Celui de Paris, ville du romantisme. Et pour cause, c’est un dossier très bien bossé en backstage.

Roucoulements parisiens | Fabrizio Verrecchia via Unsplash License by
Roucoulements parisiens | Fabrizio Verrecchia via Unsplash License by

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

À quoi reconnaît-on un homme amoureux? Non, il n’a pas la truffe humide ni le poil plus brillant (encore que): il vous emmène à Paris. Ce n’est pas encore tout à fait la bague au doigt et les week-ends à tournoyer en riant sur les plages de Deauville, mais c’est le signe qu’il commence à prendre votre union au sérieux. Car où se laisser glisser dans les affres de l’amour ailleurs qu’à Paris, ville du romantisme et des baisers enflammés sur le pont des Arts?

La preuve: c’est à Paris qu’Arie, le 22e Bachelor américain, a choisi d’emmener son top dix dans un épisode diffusé en février et intitulé «Ville de l’amour» –c’est la ville de l’amour, mais ça reste compèt’, évidemment.

Mais si Arie a réussi à éliminer trois filles et se rapprocher de sa future âme sœur entre une visite au Moulin Rouge et un date en haut de la tour Eiffel, ce n’est pas tout à fait parce que, comme 92% des touristes, Kendall Jenner chez Mouloud Achour ou le couple boringo-masochiste de Cinquante nuances plus claires, il trouve vraiment la ville romantique.

C’est parce que le lieu de l’épisode six a été dealé avec l’Office de tourisme de Paris et l’agence de développement touristique Atout France pour renforcer l’idée de la ville Lumière comme destination privilégiée pour les amoureux. Paris, capitale de l’amour, vous aurait donc trompé? On est déjà en train de gâcher votre lune de miel… Mais avouez que vous n’en attendiez pas moins de nous.

Soirée cadenas

En 2015, un million de petits cœurs se sont brisés. Cela a représenté pas loin de quarante-cinq tonnes de métal, et une angoisse sans précédent chez les amoureux à travers le monde: si l’on ne peut plus accrocher son cadenas sur le pont des Arts, l’endroit le plus romantique de la capitale, comment témoigner de son amour?

Paris, plus que le lieu de l’histoire d’amour à proprement parler, est devenu le lieu de l’engagement. Un imaginaire collectif renforcé à grands coups de messages publicitaires et de slogans, comme le rappelle Anne Monjaret, ethnologue au CNRS: «On a construit une image romantique de Paris, évidemment utilisée par l’industrie culturelle et touristique, pour vendre des voyages de noces ou des photos de mariage.»

Le label romantique est désormais intégré dans le business plan de pas mal d’entreprises parisiennes. Comme au Shangri-La, où il faut compter 25.000 euros pour un mariage de princesse. En 2017, cinquante-et-une unions laïques y ont été célébrées, dont vingt-huit pour des couples d’étrangers, de plus en plus nombreux.

Ou encore comme la compagnie de croisière privée GreenRiver, qui vend une soixantaine de packs «demande en mariage» par an, surtout à des étrangers. «Allez savoir, la demande en mariage sous la tour Eiffel qui scintille, ça, c’est romantique, plaisante un des co-fondateurs, lucide sur les règles du jeu en blanc. La fille pleure à tous les coups!»

Même le Routard a rangé ses crampons pour son Guide des amoureux à Paris, 20.000 exemplaires vendus à chaque réédition –le premier du genre date de 2001: «La demande, il faut la créer, nous glisse la maison d’édition. Paris est la ville des amoureux, et ce guide répond à un imaginaire collectif.»

Fantasme parisien

Si Paris est aujourd’hui la ville du couple au sens traditionnel –on y vient plus pour faire sa déclaration ou renouveler ses vœux que pour s’ambiancer dans les touzes de la capitale, cela n’a pas toujours été le cas.

Au XIXe siècle, bourgeois et artistes bohèmes se croisent au gré du mouvement romantique, implanté dans La Nouvelle Athènes, quartier du IXe arrondissement. La monogamie, la fidélité? Très peu pour Alfred de Musset, George Sand, Charles Baudelaire ou Victor Hugo, qui défraient la chronique par leurs écrits et leurs mœurs.

«Les Tuileries, les Grands Boulevards, les quais, les foyers d’Opéra ou Montmartre deviennent des décors romantiques, propices à l’épanchement sentimental», indique Vincent Laisney, maître de conférences à l'université Paris Nanterre et spécialiste de l’époque. Mais ce terrain de jeu reste réservé à «une élite politique et artistique très libre, différente du reste de la population, qui vit dans une bulle», raconte Agnès Walch, historienne du couple.

Plus tard, les soldats américains et britanniques vont à Paris pour fuir le puritanisme de leur pays respectifs. Une image de fête exportée par des écrivains comme Hemingway –ne nous lancez pas sur le sujet, on va s’énerver.

Aujourd’hui, c’est à travers les films et les séries que les touristes puisent leur image de la ville – c’était le cas pour 40% de ceux qui ont visité Paris en 2016. «Les touristes sont moins dans une logique de découverte que dans celle de la reconnaissance d’images vues ou imaginées avant de partir, confirme Marine Loisy, doctorante en anthropologie du tourisme, rattachée à la mission Attractivité et Emploi de la Ville. Les monuments, les rues, les habitants, les espaces domestiques et les modes de vie sont fantasmés. Ce qui n’empêche pas les professionnels du tourisme de tenter d’offrir aux visiteurs ce qu’ils sont venus chercher.»

Set In Paris, fondée par une ancienne wedding-planneuse, propose des promenades sur des lieux de tournage, de Gossip Girl à Midnight in Paris, chouchou des clients. Pour 1.200€, des couples d’étrangers réservent un circuit se terminant sur une demande en mariage –encore– avec champagne, macarons, voiture et photographe.

Et le tour devrait encore s’agrandir puisque, depuis 2009, Paris a mis en place un crédit d’impôts pour les films d’initiative étrangère, avec un plafond à trente millions d’euros. «La Mairie encourage les producteurs à choisir Paris comme décor», affirme Marine Loisy, qui signale «plusieurs centaines» de tournages par an.

Rien qu’en 2017-2018, nous avons Mission Impossible 6, le deuxième volet des Animaux fantastiques et la deuxième saison de la série The Marvelous Mrs. Maisel, actuellement en tournage. «Le meilleur moyen de brander la marque Paris, ce sont les films qui sont faits sur Paris», confirme Michel Gomez, délégué général de la mission Cinéma Paris Film. Thank you Jean-Pierre Jeunet.

Post-coïtum animal triste

Bon, là, vous vous dites que c’est bien gentil toutes ces belles romances parisiennes, mais que vous, pendant ce temps-là, vous êtes toujours en train de galérer dans votre studio avec vue sur un bout de la tour Eiffel –mais seulement si vous vous fondez dans le mur porteur de la salle de bains.

«J’ai peur que la vision de Paris en tant que capitale de l’amour ne soit désormais que commerciale, un argument touristique, avance Agnès Walch. Pour rester en couple, mieux vaut quitter Paris.» Ouch… «Paris favorise la création des couples plus qu’ailleurs, mais ils y sont mis à l’épreuve plus qu’ailleurs», confirme François Kraus, directeur du département genre et sexualités de l’Ifop.

L’anonymat facilite les dérapages, l’offre culturelle et la sociabilité professionnelle intenses génèrent plus de rencontres, et le prix de l’immobilier chasse les tourtereaux. Résultat, Paris a plus de célibataires (43% contre 33% en province), d’infidélité (46% contre 40%) et moins d’histoires d’amour longues (25% de couples ensemble depuis plus de vingt ans contre 41%) qu’ailleurs en France, et plus d’un mariage sur deux y finit en divorce, selon une étude de l’Ifop réalisée fin 2016 pour le site de sexcam amateur CAM4.

«Love is in the air», mais plus vraiment: même les Américains ont senti le vent tourner. En 2016, la journaliste Sara Lieberman se lamentait du dating parisien dans The Cut: «Même s’il y a des différences culturelles dans la manière de tomber amoureux ou de se fréquenter, [les] frustrations et difficultés [y] sont les mêmes qu’ailleurs, surtout quand l’attrait de la nouveauté disparaît.»

Lindsey Tramuta, correspondante du New York Times et auteure du guide The New Paris, est encore plus alarmiste: «Certains de mes amis trouvent que Paris est devenue aussi difficile que New York ou Londres. La romance contextuelle existe peut-être, mais les vraies histoires d’amour sont de plus en plus rares. La ville en devient moins romantique et plus excluante.»

D’autant que Paris a de la concurrence. «Maintenant, il y a trente mégapoles dans le monde et Paris n’est plus la seule capitale de l’amour», balance Hubert Artus, auteur de Pop Corner, qui cite Venise, New York et Londres.

Paris est également à la traîne en matière de tourisme LGBTQI, devancée depuis longtemps par San Francisco, Madrid ou Tel-Aviv. En 2017, Jean-Luc Romero-Michel, conseiller régional d’Île-de-France, a pointé ce retard dans un rapport consacré à l’inclusion des minorités sexuelles dans la capitale. L’enjeu est de taille: en août 2018, Paris accueillera la 10e édition des Gay Games, événement sportif réunissant athlètes LGBTQI et LGBTQI friendly du monde entier. Sont attendues 15.000 personnes. Et qui sait, il pourrait même y avoir quelques demandes en mariage entre deux remises de médailles.

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