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En Israël, les tout-puissants services sécuritaires militaires sur le qui-vive

Temps de lecture : 8 min

Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou a affirmé disposer de «preuves concluantes» d'un programme secret iranien pour se doter de l'arme nucléaire. Un succès des services de renseignement du pays, assure-t-il, qui sont en pleine réorganisation.

Le ministre de la Défense israélien, Avigdor Lieberman  (à droite) aux côtés du secrétaire américain à la Défense James Mattis | Jonathan Ernst / POOL / AFP
Le ministre de la Défense israélien, Avigdor Lieberman (à droite) aux côtés du secrétaire américain à la Défense James Mattis | Jonathan Ernst / POOL / AFP

Des changements organisationnels ont été effectués ce 1er mai 2018 au sein d’Aman, la direction des renseignements militaires en Israël, en prévision d’une situation qui se tend de plus en plus au Moyen-Orient. Ces réorganisations ont été planifiées de longue date pour tenir compte des conséquences des Printemps arabes et de la révolution technologique à l'ère d'Internet et des réseaux sociaux. Aman est la branche du renseignement de l’armée israélienne qui travaille en collaboration avec le Mossad, responsable de la collecte de renseignements à l'extérieur de l'État d'Israël. Elle prend une importance capitale au moment où les troubles se développent en Syrie. Son rôle: alerter les dirigeants politiques et les forces de sécurité sur la possibilité de guerre, estimer les moyens de l'ennemi, et identifier des cibles potentielles en cas de conflit militaire.

Hier, il s’agissait de détecter des signaux électroniques et de surveiller des réseaux de communication radio et des lignes téléphoniques. Aujourd’hui les techniques ont évolué avec le développement du cryptage. Israël a besoin d’informations sur les organisations djihadistes, sur les transferts d’armes et même sur les cibles ennemies à traiter en temps réel. Les violations récentes de l’espace aérien israélien ont montré qu’il devait suivre et surveiller les objets volants dans des espaces presque illimités.

S'adapter aux changements radicaux du moment

Pour plus d’efficacité, le chef d’État-major, Gadi Eizenkot, a mis en place une structure nouvelle pour les opérations spéciales en regroupant plusieurs unités d’élite, les plus connues étant Sayeret Maatkal (commandos dépendant uniquement de l’État-major) et Maglan (unité chargée des missions au-delà des frontières et au sein des lignes ennemies) ainsi que l’unité de recherche et développement technologique. La nouvelle structure a pour but d’adapter la direction des renseignements militaires de Tsahal aux changements radicaux intervenus dans le monde et de fournir des renseignements tactiques aux troupes engagées dans les combats au sol ou dans les missions au sein des lignes ennemies.

Avigdor Lieberman, ministre de la Défense, en discussion avec Gadi Eizenkot, chef d’État-major, en octobre 2016. | Gali Tibbon / AFP

Le Mossad et Aman s'étaient depuis longtemps adaptés à l'ère de la cyberguerre. D’ailleurs, les médias internationaux leur ont attribué de nombreuses opérations, comme l’attaque contre les réacteurs nucléaires iraniens utilisant le virus informatique Stuxnet.

Pour éviter la guerre des egos et la guerre des chefs, le chef d’État-major a décidé de regrouper toutes les couches d’infrastructure de renseignements en une seule structure plus efficace. La situation sécuritaire est telle qu’Israël doit se préparer à affronter les dangers venus des quatre horizons. Le chef d’État-major a nommé le général de blindés Tamir Heiman comme nouveau directeur de l’Aman à compter du 1er mai 2018. Il a justifié son choix ainsi: «La réalité au Moyen-Orient est compliquée et en constante évolution. Bien sûr, chaque nouveau chef des renseignements militaires le dit, mais c'est doublement vrai aujourd'hui, quand le rythme et la taille des changements sont sans précédent. Israël devait s’adapter aux changements en cours dans la région et faire face à des défis tels que l’Iran qui cherche à renforcer son statut en Syrie».

Cette nomination est importante car Aman détient d’une part les clefs de la paix ou de la guerre grâce à son réseau exclusif et d’autre part, compte parmi la structure nationale la plus influente sur la politique israélienne de défense. Le nouveau nommé, Tamir Heiman, connaît les nouveaux défis auxquels il sera confronté puisqu’il a occupé le poste de chef militaire de la région nord, supervisant ainsi les activités de la Syrie et du Liban.

La Syrie, principal défi d'Israël

Les protagonistes, au Moyen-Orient, se contentent pour l’instant d’invectives et de mises en garde réciproques. L’Iran menace de frapper Tel-Aviv tandis que le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman suggère en représailles d’éradiquer Téhéran. Le Hamas annonce qu’il va venger l’assassinat de son ingénieur en Malaisie attribué au Mossad. Enfin le djihad islamique palestinien s’engage à venger ses morts suite au dynamitage d’un tunnel souterrain à la frontière de Gaza.

La tension est palpable au nord. La visite du ministre de la Défense au Golan, accompagné des plus hauts officiers de Tsahal et de la presse, prouve que la Syrie représente le défi le plus important auquel Israël est confronté. Israël considère l’installation d’une base permanente iranienne en Syrie comme un casus belli. L’Iran se défend en prétendant qu’il craint une éventuelle attaque de ses usines nucléaires par l’aviation israélienne et qu’il veut donc se servir de ses relais syriens pour se protéger. Aujourd’hui, Israël est maître du ciel libanais et évolue presque librement au-dessus de la Syrie, après un accord tacite avec la Russie. Mais l’installation par l’Iran de batteries de défense anti-aérienne les plus sophistiquées et de missiles sol-sol ou sol-mer menaçant la navigation maritime change à présent la donne. Il n’est pas certain qu’Israël accepte d’être privé de sa liberté d’action car il en va de son existence.

Les Israéliens ne sont pas seuls à s’inquiéter du danger de la présence iranienne en Syrie et au Liban par Hezbollah interposé. La Jordanie et l’Arabie saoudite le craignent aussi. Elles savent que les intérêts russes coïncident avec les intérêts iraniens. Dans l’état actuel des forces et malgré les attitudes réciproques d’esbrouffe, aucune des parties n’est vraiment intéressée à la guerre qui peut cependant éclater sur un simple malentendu. Au sud, le danger vient du djihad islamique financé par l’Iran qui «joue avec le feu sur le dos des habitants de la bande de Gaza et aux dépens de la réconciliation interne palestinienne et de toute la région», selon le général israélien Yoav Mordechai.

Influence et connaissance du terrain

Alors la guerre psychologique bat son plein. Israël divulgue des informations sur ses commandos et ses mesures militaires à des fins de dissuasion. Le nouveau chef des renseignements militaires a pris ses fonctions au moment critique où l’Iran cherche à mettre en péril la situation en Syrie et au Liban. Les gros titres dans la presse désignent les lignes rouges israéliennes contre l'expansion militaire menaçante de l'Iran en Syrie. La diffusion de vidéos montrant les frappes contre les convois à destination des bases libanaises du Hezbollah entre dans le cadre d’une campagne visant à décourager les forces ennemies.

Le nouveau chef des renseignements militaires se prépare à user de dissuasion, de diplomatie et de mise en garde vis-à-vis de ceux à Téhéran ou à Beyrouth qui envisagent de prendre des mesures incontrôlables. Grâce à un important investissement israélien pour atteindre la «suprématie de l'information», au moyen d’une cyber capacité hautement développée, des quantités de renseignements précis et rapides sont ainsi devenues disponibles, rendant possible la guerre entre les guerres.

L’Iran doit choisir s’il veut poursuivre sa prise de contrôle de la Syrie et même de l’Irak au risque d’engendrer un conflit sérieux. Israël n’accepterait pas un feu nourri contre ses villes en laissant indemnes les principales structures de l'Iran. Aujourd’hui un calme trompeur subsiste au nord mais la situation risque de changer le 12 mai si Donald Trump annonçait son retrait de l’accord nucléaire signé en 2015 avec l’Iran. Cette décision s’ajouterait aux germes de guerre sur le terrain en raison de la volonté iranienne de consolider sa présence militaire en Syrie et la même volonté israélienne de l'en empêcher.

La décision tardive d’Israël de reconnaître sa responsabilité dans l'opération militaire Orchard, exécutée par l'armée de l'air israélienne le 6 septembre 2007, contre un immeuble de Deir ez-Zor en Syrie, n’est pas fortuite. Cette révélation sonne comme une menace directe contre l’Iran a fortiori depuis qu’Israël a mis en place une nouvelle escadrille de chasseurs furtifs F-35 qui consolide ses moyens militaires. La destruction du réacteur nucléaire syrien avait été effectuée en accord avec les États-Unis. Le même scénario pourrait être appliqué pour l’Iran.

En 2007, des avions de combat israéliens F-15I armés de bombes guidées par laser de 500 livres, escortés par des avions de combat F-16I et des avions de renseignement, avaient d’abord attaqué et détruit le site radar syrien à Tal al-Abuad, puis avaient procédé à la démolition du réacteur nucléaire. Ce travail avait été préparé préalablement par les forces spéciales israéliennes, les unités d’élite Maglan et Sayeret Maatkal, qui étaient arrivées sur le site nucléaire la veille pour y insérer des dispositifs électroniques afin d’aider les chasseurs israéliens, disposant d’indicateurs laser, à repérer avec plus de précision leur cible.

Cela donne aujourd’hui une idée de l’influence du chef des renseignements militaires qui dispose à sa guise des unités d’élite qui connaissent parfaitement le terrain en Syrie pour s’y être aventurées. Les commandos traversent régulièrement les lignes afin d’espionner les mouvements des troupes et celles des «conseillers» iraniens. Cela explique d’ailleurs les frappes précises sur les convois d’armes du Hezbollah et sur les bâtiments abritant des usines de fabrication de missiles ou d’armes de destruction massive, sans dégâts collatéraux.

Une collaboration franco-israélienne

La décision française de s’impliquer plus ouvertement en Syrie, alors que les Américains cherchent à se désengager, justifie une collaboration avec les forces et les services de renseignements israéliens. Selon Tsahal et quelques officiers français, cette collaboration n’a jamais cessé malgré les aléas politiques, parfois difficiles. Les échanges sont permanents car la France ne peut pas agir seule, loin de ses bases, a fortiori lorsque les Américains préparent leur paquetage. Les Français se sentent une responsabilité dans cette région qu’ils ont naguère administrée.

Il ne s’agit pas pour eux de remplacer les 2.000 militaires américains mais de dissuader Erdogan et Rohani d’aller plus en avant dans leur infiltration en Syrie. Les 200 commandos français se sont installés dans la ville syrienne de Manbij avec l’accord des États-Unis et avec l’aide discrète des Kurdes, armés et financés par Israël. Cela augure d’une collaboration intense entre militaires français et israéliens qui compensera la froideur des relations avec le quai d’Orsay.

Cette collaboration devient nécessaire depuis les déclarations du secrétaire américain à la Défense James Mattis devant le Congrès le 26 avril: «Nous ne retirons pas les troupes américaines de Syrie. Vous verrez des opérations accrues du côté irakien de la frontière et les Français viennent de nous renforcer en Syrie avec des forces spéciales ici au cours des deux dernières semaines. C'est un combat continu en ce moment». Les Israéliens ont tout fait pour persuader les Américains de rester en Syrie. Le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, s'est rendu à Washington pour faire comprendre à l'administration, qu'au moment où les troupes américaines quittent la Syrie, Israël était menacé d'une confrontation militaire avec l'Iran et le Hezbollah.

Le secrétaire américain envisage avec une grande probabilité une possible attaque au nord contre Israël dans un proche avenir et il a ordonné au porte-avions polyvalent l'USS Harry S. Truman de naviguer en face de la Syrie pour être prêt à toute éventualité. Il semble que la France ait fait le même diagnostic au moment où Donald Trump décide de déplacer le centre des opérations militaires américaines vers l'Irak et la mer Méditerranée. Les forces spéciales françaises se sont installées dans la ville syrienne de Roumeïlan contrôlée par les Kurdes syriens. Même si elles sont en petit nombre, elles ont pour rôle de dissuader les Turcs d’attaquer les Kurdes et les Iraniens de se lancer dans une aventure contre Israël. Il s’agit d’une présence symbolique. Le chef d’Aman détient en fait les clefs de la guerre ou de la paix au Proche-Orient.

Jacques Benillouche Journaliste

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