Culture

«Les anges portent du blanc», film noir à la chinoise

Temps de lecture : 4 min

Le deuxième film de Vivian Qu est un suspens dont les héroïnes sont des femmes confrontées aux violences ordinaires de la Chine d'aujourd'hui.

Image de «Les anges portent du blanc», un film de Vivian Qu | Rezo Films
Image de «Les anges portent du blanc», un film de Vivian Qu | Rezo Films

La cheville et la cambrure du mollet, l’escarpin à talon haut –on entrevoit, on devine. Cette géante, fantasme aérien et gros machin kitsch en plâtre et ferraille, est-ce une protection ou une menace pour la jeune fille qui cherche refuge?

Elle aussi portait du blanc, Marilyn, sur la bouche d’aération de 7 ans de réflexion. En bord de mer dans une ville chinoise balnéaire hors saison, son icône silicone de dix mètres de haut déborde du cadre. Mais on connaît, on imagine.

On imagine, aussi, ce qu’il a fait, le flic en chef du coin, avec les deux collégiennes qu’il a entrainées dans une chambre d’hôtel après les avoir fait boire. Même si c’est, là aussi, hors image.

Elle, la jeune fille, Mia, a vu ce qu’elle n’aurait pas dû. Et dans cet univers où tout est contrôlé par caméra, des images ont été enregistrées dans le hall et le couloir. Bien sûr, son patron dira que la vidéo est effacée.

Les images s'effacent moins facilement que les humains

Mais les images ne s’effacent pas si facilement –les humains trop souvent si, mais pas Mia. Tout comme on sait la robe relevée et le sourire galactique de la star, on sait comment «ça marche», les petits trafics, et les arrangements entre notables, les menaces et les fragilités, la loi d’acier du «il faut bien vivre». Le hors-champ n’est pas qu’une question de cinéma.

Chapitrée, Mia dira aussi tout d’abord que les images ont disparu. Elle-même aurait intérêt à s’effacer, elle qui déjà existe à peine, employée clandestine, sans les papiers indispensables pour vivre et travailler ailleurs que dans son village natal. Pourtant, d’autres forces que le fatalisme devant les pouvoirs en place vont entrer en action.

D’un fait divers, la cinéaste Vivian Qu, révélée il y a quatre ans par son premier film Trap street, fait le ressort dramatique d’une plongée vertigineuse dans un univers d’apparences trompeuses, de surveillance, de compromissions troubles et de violence.

À hauteur de femmes

Film noir au plein sens du terme, Les Anges en revendique le contrepied en affichant la couleur blanche, comme pour mieux souligner qu’à rebours de l’usage dans ce genre très masculin, ce sont des femmes qui se trouvent cette fois au centre de l’intrigue, et au tournant de la plupart de ses rebondissements.

Mia (Wen Qi), une véritable héroïne | ©Rezo Films

La jeune Mia est une véritable héroïne, à la fois rusée et déterminée malgré tout ce qui la menace et la fragilise, cela même qui a déjà gagné contre sa «grande sœur» venue comme elle d’une province rurale pour chercher du travail.

Mais les deux collégiennes, très différentes et pourtant symétriques, la femme avocate qui essaie malgré l’obstruction de pratiquement tous de faire apparaître la vérité, ou la mère «indigne» de Wen, une des adolescentes, sont autant d'autres figures vives, plus complexes qu’il ne semblait, et regardées avec une attention qui balaie les clichés.

Indigne, cette mère? Qui a droit de la juger? Que savons-nous de son existence, dans ce monde barbelé de contraintes et saturé de schémas sinistres, où égoïsme, consumérisme et soumission aux traditions s’entrelacent en des chaines atroces?

On trouve pourtant aussi un personnage masculin très émouvant, le père de Wen, et surtout un talent remarquable chez la réalisatrice à faire vivre l’infinie diversité des relations entre les êtres.

Une tragédie sans fatalité

Grâce à cette attention, le film prend constamment de l’ampleur, de nouveaux protagonistes y gagnant en profondeur et en humanité, sans éliminer les premiers.

Les personnages sont écrits, ils sont les composants du scénario. Leurs rencontres, elles, sont filmées, c’est-à-dire offertes avec toute l’irisation des nuances qui peuvent vibrer entre des personnes, en-deçà ou au-delà de leur rôle, de leur fonction narrative et de ce qu’elles représentent.

Surveillance omniprésente | ©Rezo Films

Ensemble, elles rendent perceptibles le fonctionnement d’un monde de surveillance et de contrôle (c’était le thème central du précédent film, plus encore d’actualité dans la Chine d’aujourd’hui), mais défini aussi par le machisme et les pouvoirs de potentats locaux.

Mettant ouvertement en cause ces aspects de la société chinoise avec une pugnacité peu courante dans les films tournés sur le continent, Vivian Qu en fait le labyrinthe où se débattent, mais où se battent des êtres de chair et de sang.

Ce labyrinthe qui semble d'emblée, lui aussi, à une échelle écrasante, le film sait comment le rendre habitable par des personnes à taille humaine, telles les jeunes filles dans l'immense appareillage de jeux balnéaires désert.

Impressionnante d’énergie butée, séduisante et opaque, la jeune interprète de Mia, Wen Qi, est à l’image du film tout entier. Un film qui, loin de tout misérabilisme et de tout fatalisme, n’assigne personne à un rôle de victime joué d’avance.

La statue géante de Marylin Monroe | ©Rezo Films

Ses personnages sont soumis à des forces et des menaces aussi disproportionnées que la statue de Marylin, mais à qui n’est pas retiré la capacité de s’inventer un chemin, un avenir. Le jeu sur les proportions, comme celui sur le montré/caché et celui sur les couleurs, ne cesse d'alimenter un regard à la fois lucide et refusant le désespoir programmé.

Défaite, humiliation, violence: tout cela existe ô combien, ce sera peut-être ce que ce monde infligera à ces femmes, mais certainement pas le sort que leur impose la cinéaste qui raconte leur histoire.

Les anges portent du blanc

de Vivian Qu, avec Wen Qi, Zhou Mei-jun, Peng Jing, Hao Shi-ke, Le Geng.

Durée: 1h47. Sortie le 2 mai 2018

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