Médias / Culture

Le goût doux-amer du «Dîner de cons»

Temps de lecture : 8 min

La première fois, j'ai raté des répliques tellement j'ai ri. La deuxième fois, j'ai revu le film de Francis Veber avec des yeux nouveaux.

Francis Huster, Jacques Villeret et Thierry Lhermitte dans Le Dîner de cons de Francis Veber (1998) | Capture d'écran Youtube
Francis Huster, Jacques Villeret et Thierry Lhermitte dans Le Dîner de cons de Francis Veber (1998) | Capture d'écran Youtube

Tel que vous me voyez, je suis assez content d'avoir eu 14 ans en 1998. C'était un si bel âge pour voir l'équipe de France masculine de football gagner sa première Coupe du monde. C'était aussi une année assez idéale pour se jeter à corps perdu dans la cinéphagie et la cinéphilie. Tellement de films qui ont fait date, chacun dans son genre. Cette série estivale s'arrête en cette fin août, après huit épisodes. Elle aurait pu durer encore des mois.

Aprile, Festen, Jackie Brown, La vie rêvée des anges, Starship Troopers, Bienvenue à Gattaca, Les Idiots, Minuit dans le jardin du bien et du mal, Snake Eyes, Il faut sauver le soldat Ryan... il y aurait eu tant d'univers passionnants à explorer ou réexplorer. On aurait aussi pu s'intéresser à la catastrophe industrielle Chapeau melon et bottes de cuir, au très très très surcôté La vie est belle, à la Palme d'Or la plus ennuyeuse de ce dernier quart de siècle (L'Éternité et un jour) ou à l'horripilant Las Vegas Parano, qui avait tout pour être un chef d'œuvre.

Ressortez vos magazines ciné des greniers ou consultez les rétrospectives annuelles des blogueurs et blogueuses de Zoom Arrière: toutes les années n'ont pas été aussi denses, loin de là. Mais je tenais à clôturer cette série avec Le Dîner de Cons. Parce qu'on n'avait pas encore parlé de cinéma français, et parce que le film de Francis Veber occupe aujourd'hui encore une place toute particulière dans mon existence de spectateur de cinéma.

Rire sans pouvoir s'arrêter

Et pour cause: à ce jour, jamais je n'ai autant ri de toute ma vie devant un film. J'aurais aimé pouvoir vous le dire à propos d'un film de Blake Edwards ou des Marx Brothers, parce que ce serait plus chic. Mais la réalité, c'est que moi le sinistre, moi le type qui ne rit que quand il se brûle (et devant les spectacles d'Édouard Baer aussi), j'ai failli me faire pipi dessus devant ce Dîner de Cons.

Il s'est écoulé cinq années entre la première de la pièce signée Francis Veber et la sortie du film adapté et réalisé par lui-même. Cinq ans pendant lesquels, pour moi, Le Dîner de Cons n'était qu'un titre un peu rigolo et pas grand-chose de plus.

Pour mémoire, la première version de la pièce était mise en scène par Pierre Mondy et interprétée par Jacques Villeret (parfois imité, jamais égalé) et Claude Brasseur, lequel fut ensuite remplacé par Michel Roux (doubleur régulier de Tony Curtis et Peter Sellers). Le succès de la pièce ne s'est jamais démenti, mais c'est après la sortie du film que les adaptations théâtrales sont devenues de plus en plus nombreuses, dans les compagnies locales comme sur les grandes scènes parisiennes.

Pour mémoire, le duo Dany Boon–Arthur s'y est collé en 2007 (sous la direction de Francis Veber lui-même), puis Régis Laspalès et Philippe Chevallier (dirigés par l'inévitable Jean-Luc Moreau), ainsi que Patrick Haudecœur (Monsieur Thé à la menthe ou t'es citron?) et Philippe Uchan, acteur génial souvent vu chez Bruno Podalydès et Albert Dupontel. Ayant d'abord vu le film de Veber, je n'ai jamais pu me résoudre à tenter une autre version. J'y serais allé pour de mauvaises raisons (jouer au jeu des sept erreurs et comparer les prestations), ce qui aurait forcément été peu flatteur pour les membres de ces nouvelles distributions.

Un film à voir deux fois

Tout cela pour dire que je suis allé voir Le Dîner de Cons version cinéma pendant les vacances de printemps 1998 avec mon papy Bernard, ma mamie Paulette et mon petit frère, sans rien savoir du scénario, et que nous avons ri comme des baleines. À tel point que tout le monde était d'accord pour dire qu'il allait falloir y retourner avant qu'il soit retiré de l'affiche. Nous n'étions pas le genre de personnes à aller voir les films deux fois, mais là, c'était obligé. Et il y avait une bonne raison.

La raison, c'est que certaines séquences étaient à la fois si drôles et si enlevées que les rires de la salle (dont les nôtres) avaient plus d'une fois couvert le son de la réplique suivante. Mamie Paulette en avait même un peu voulu à Veber, affirmant mordicus qu'il aurait dû y penser et laisser des pauses plus étendues entre deux répliques tordantes.

Spécialiste de la comédie française et co-auteur de la newsletter Calmos (qui revient en octobre), Hugo Alexandre confirme que ce qui distingue tout particulièrement le film des autres grandes comédies françaises, c'est son rythme et son sens de la relance: «Dès que la dramaturgie d'une scène semble commencer à s'affaisser, un nouvel élément arrive pour nous emmener vers la séquence suivante. On n'a jamais le temps de souffler, et c'est ce qui fait que c'est génial».

Choc du second visionnage

Finalement, je n'y suis pas retourné, et mes grands-parents non plus. Nous avons patiemment attendu quelques mois, chronologie des médias oblige, pour acquérir la VHS du film et nous la repasser en famille. J'ai alors compris pourquoi il m'arrivait assez rarement de revoir les films, même ceux qui me plaisent beaucoup la première fois: parce qu'il est extrêmement rare qu'un deuxième visionnage procure des sensations aussi intenses que le premier.

Dans le cas du Dîner de Cons, il ne s'agissait pas de remettre en question le sens comique du film, le génie de la prestation de Villeret ou les dialogues ciselés de Veber (même s'il faut reconnaître que celui autour du patronyme «Juste Leblanc» est archi téléphoné). Mais je me souviens avoir été pris par une sorte de mélancolie, laquelle s'expliquait de deux manières.

La première explication, c'est qu'effectivement, je n'ai plus ri autant que la première fois. En tout cas pas aussi sincèrement. L'effet de surprise n'y était plus. À l'approche de chaque séquence potentiellement hilarante, je me frottais les mains à l'idée de la bonne tranche de rigolade que j'allais me payer. Et si rire il y avait, c'était un rire par anticipation, quasiment un rire nostalgique de cet instant suspendu (et si court, le film durant soixante-dix-neuf minutes) au cours duquel mon périnée avait failli me lâcher tant et tant de fois.

La seconde raison, c'est que ce deuxième visionnage m'a rapidement fait de la peine. La première fois qu'on voit Le Dîner de Cons, à moins de faire preuve d'une empathie absolue, on rit de bon coeur aux dépens de ce pauvre Pignon, de son hobby à base de monuments en allumettes, de sa peine à comprendre les situations dans lesquelles il se trouve, du fait qu'il se comporte en permanence comme un chien dans un jeu de quilles jusqu'à créer l'exaspération des personnes qui l'entourent.

Dans la dernière partie du film, après nous avoir bien fait rire, Francis Veber met provisoirement le frein à main. L'instant où Pignon comprend que tout le monde se fout de lui depuis le début est un déchirement. Celui où son hôte Pierre Brochant (Thierry Lhermitte, impeccable lui aussi) prend conscience de sa propre médiocrité et de son absolue solitude peut sembler moins terrible, parce qu'en somme il l'a bien mérité. Sauf que Brochant, c'est nous: le spectateur (ou la spectatrice) qui a bien ri grâce à ce pauvre idiot et qui finit, un peu tard, par réaliser que ce n'était pas bien.

Sauf amnésie ou cœur de pierre, il est donc difficile de revoir Le Dîner de Cons sans avoir cette morale en tête. Lors du second visionnage, j'ai rapidement eu de la peine pour ce gentil employé des impôts valant bien mieux que son étiquette (violente et méprisante) de con. Rire de certaines situations restait possible, mais rire de Pignon lui-même devenait plus délicat.

Millimétré

Pour autant, même en le reconsidérant de cette façon, Le Dîner de Cons reste un film tout à fait louable, qui peut à la rigueur agacer par sa construction (Veber commence par se moquer de Pignon pour nous faire rire, puis par expliquer que c'est très mal de se moquer). C'est sans doute le film où la précision veberienne se fait le plus sentir. Sans doute les effets du huis-clos et du petit nombre de personnages, qui donne effectivement l'impression que tout, la moindre virgule, le moindre cadrage, le moindre déplacement, absolument tout était prévu depuis le début.

Le résultat pourrait être schématique ou planplan, mais l'aspect presque trop bien huilé de la mécanique comique est pour une fois extrêmement plaisant. Sans doute parce que, derrière la gaudriole, Le Dîner de Cons est construit comme un film noir, avec ses archétypes (le pigeon, l'arroseur arrosé, la femme sur le départ, la maîtresse incontrôlable) et ses rebondissements.

Il n'est d'ailleurs pas étonnant que le remake de Jay Roach avec Steve Carell en Pignon et Paul Rudd en Brochant ait fait pschitt: plus long d'une demi-heure, le film semblait interminable, déjà parce qu'il massacrait l'idée même de Veber en donnant à voir un fameux «dîner de cons» dans sa quasi-intégralité. En France, ce Dinner n'a fait qu'une brève irruption en salles, ne réunissant que 852 spectateurs et spectatrices à la faveur d'une sortie technique en novembre 2010. C'est 10.853 fois moins que le score du film de Veber, qui a dépassé les 9,2 millions en fin de carrière.

En France, le film a terminé deuxième au box-office de l'année 1998 derrière un certain... Titanic. Aux César 1999, il a en quelque sorte fini à la même place, puisque si La Vie rêvée des anges est reparti avec le César du meilleur film (et des récompenses pour Elodie Bouchez et Natacha Régnier), Le Dîner de Cons a lui aussi gagné trois prix ce soir-là; le scénario de Francis Veber a été distingué, ainsi que les prestations de Jacques Villeret et Daniel Prévost (alias Cheval, le contrôleur fiscal).

La preuve, s'il en fallait une, qu'une comédie peut tout à fait se retrouver au palmarès de ce genre de cérémonie, à condition de faire preuve d'une ambition dépassant celle de la simple réussite au box-office. Prends-en de la graine, Dany Boon: cette année-là, Le Dîner de Cons n'a pas eu besoin des catégories Meilleure comédie (qui aurait pu exister si le ch'ti avait été écouté) et Meilleur box-office (en vigueur depuis cette année pour faire plaisir à devinez qui) pour être reconnu à la fois par la profession et par le public.

Francis Veber revenait pourtant de loin, comme le rappelle Hugo Alexandre: «Pour lui, c'est réellement le film du retour en grâce après l'échec de sa carrière américaine et de son come-back français, Le Jaguar, film pas terrible et échec commercial». Il est vrai qu'on a un peu de mal à voir le rapport entre le Veber du Jaguar (film d'aventure un peu nul dans lequel ni Bruel, ni Reno, ni Danny Trejo ne savent ce qu'ils font là) et celui du Dîner de Cons. C'est peut-être tout simplement la magie de cette année 1998 si folle, si riche et définitivement pas comme les autres.

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