Monde

Les journalistes prennent-ils la place des secouristes?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 22.01.2010 à 10 h 05

Pour certains, les médias consomment des ressources qui pourraient être mieux utilisées en Haïti.

Depuis le séisme qui a frappé Haïti la semaine dernière, les reportages de journalistes se succèdent. Mais comment se fait-il que tant de journalistes aient réussi à se rendre en Haïti alors que les secours ont tant de mal à acheminer l'aide? Trop de journalistes ne nuisent-ils pas à l'organisation des secours sur place? Les reporters prennent-ils la place des humanitaires?

Beaucoup de journalistes américains se sont tournés vers l'armée pour pouvoir se rendre sur place. Un présentateur de la chaîne NBC a confirmé être rentré chez lui d'Haïti sur un vol de l'armée qui emmenait des réfugiés vers une base du New Jersey précisant bien qu'il restait des places libres et qu'il aurait évidemment laissé sa place si ce n'avait pas été le cas. On peut se demander comment il peut rester des places libres sur un avion de réfugiés venant d'Haïti, mais c'est une autre question. Au total, l'armée américaine aurait transporté une cinquantaine de journalistes de ou à Port-au-Prince depuis le séisme.

En France, certains journalistes, comme Christophe Ayad de Libération, ont pu rejoindre Haïti avec le premier avion affrété par le Quai d'Orsay le jour même de la catastrophe, en passant par Istres et le Canada avant de rejoindre la capitale haïtienne.

Transport

Les organisations humanitaires sont un autre moyen pour les journalistes de se rendre sur place. Médecins du Monde a reçu de nombreuses demandes pour embarquer dans l'avion de l'ONG parti quelques heures après la catastrophe. Mais l'association a respecté les priorités: l'avion est parti avec du matériel et deux logisticiens, et n'avait pas de place pour des journalistes. Autre cas de figure: des associations peuvent inviter un journaliste à faire le voyage avec elles pour faire connaître leur action et leur travail.

Il est aussi possible de rejoindre l'autre partie de l'île, la République Dominicaine, par ses propres moyens et de là, traverser la frontière haïtienne, avec un convoi humanitaire par exemple. Pour les Français, une autre alternative consiste à passer par la Guadeloupe ou la Martinique, mais rejoindre ensuite Port-au-Prince peut s'avérer compliqué, et le risque de rester coincé à Fort-de-France quelques jours est réel.

Si les journalistes ne prennent pas la place des secouristes ou des réfugiés dans les avions, qu'en est-il sur place? Certains suggèrent que les très nombreux journalistes qui sont à Port-au-Prince consomment des ressources qui pourraient être bien mieux utilisées. Personne ne remet en cause la nécessité de la présence des médias après une telle catastrophe. Les humanitaires sont les premiers à souligner qu'ils ont besoin de la médiatisation pour qu'il y ait une prise de conscience et une campagne de dons efficace, et pour pouvoir faire leur travail. Les journalistes qui sont sur place travaillent dans des conditions difficiles, même si elles sont incomparables à celles de la population locale: campement à la belle étoile, pas de sanitaires, régime forcé etc. Ils partagent souvent les conditions des humanitaires, avec qui ils coopèrent, même si chacun fait son métier. Mais avons-nous besoin de tant de journalistes sur place?

Journalistes-sauveteurs

Aux Etats-Unis, le phénomène des reporters-stars se mettant en scène en train de sauver des vies sur le terrain participe à un certain flou autour du rôle des médias à Haïti et de la nécessité des moyens mis en œuvre. Quand on voit Anderson Cooper de la chaîne CNN sauver un enfant sous les caméras de ses collègues et en faire le récit romancé sur son blog, accompagné d'un reportage photo, on peut se demander si faire un reportage sur un reporter qui joue au super-héros est vraiment nécessaire à l'information du public sur la catastrophe.

Pour Noam Schreiber, c'est là que se trouve le problème, car les médias aux Etats-Unis sont saturés de reportages redondants sur Haïti: «les douzaines de dépêches redondantes pèsent sur une situation déjà dangereusement fragile, alors que tous les journalistes qui se battent pour pénétrer dans le pays utilisent déjà des ressources et de la place précieuses.» Les grandes chaînes de télévision américaines ont 50 employés chacune sur place tandis que certains secours attendent toujours de pouvoir embarquer pour Haïti, la question peut paraître légitime.

Trop de journalistes?

Existe-t-il des solutions pour éviter un trop grand nombre de journalistes? Certains suggèrent dans une telle situation de créer un pool international de journalistes accrédités. Ceux-ci seraient les seuls à avoir accès au terrain, et ils alimenteraient les autres médias. Mais une telle mesure présente un danger qu'aucune démocratie ne peut se permettre: sacrifier la diversité de l'information.

Le seul reproche envers les journalistes qui revient souvent dans la bouche des humanitaires est la courte durée de la médiatisation suite à une telle catastrophe. Avec la baisse inévitable d'intérêt du public qui se produit après des jours de médiatisation intense, la plupart des journalistes étrangers quitteront le pays sous peu et Haïti sera relégué en fin de programme du journal de la nuit.

Grégoire Fleurot

L'explication remercie Pierre Salignon, directeur général de l'action humanitaire de Médecins du Monde, et Fabrice Rousselot, directeur adjoint de la rédaction de Libération.

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