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Du maquillage pour les femmes astronautes, l'attention louable mais maladroite de la Nasa

Temps de lecture : 7 min

En 1978, la Nasa décide de créer une trousse de maquillage pour ses astronautes. Ou comment des hommes ingénieurs ont tenté d’établir un dialogue avec une espèce extraterrestre totalement mystérieuse à leurs yeux: les femmes.

Le kit de maquillage de la Nasa de 1978 | Smithsonians National Air and Space Museum
Le kit de maquillage de la Nasa de 1978 | Smithsonians National Air and Space Museum

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

C’était il y a quelques mois, mais la scène avait des airs de déjà-vu pour les spécialistes de la Nasa. Le 16 janvier 2018, le Nasa History Office partageait sur Twitter une photographie ressortie du fin fond de ses archives. On pouvait y voir une trousse de maquillage jaune contenant toutes sortes de produits de beauté.

Pour accompagner le tweet, une citation de l’astronaute américaine Sally Ride revenait sur l’objet avec un brin de moquerie: «Les ingénieurs de la Nasa, dans leur infinie sagesse, ont décidé que les femmes astronautes voudraient se maquiller –donc ils ont créé une trousse de make-up… Je vous laisse imaginer les discussions parmi les ingénieurs, principalement masculins, au sujet de ce qu’il faudrait mettre dans ce kit.»

Petite tempête virale

Il n’en fallait pas plus pour déclencher une de ces petites tempêtes virales dont seul Twitter a le secret. Quelques milliers de retweets plus tard, les internautes, principalement les femmes, n’y allaient pas par quatre chemins.

«Amusant et triste à la fois. Est-ce que quelqu’un a au moins demandé aux femmes astronautes si elles voulaient porter du maquillage?», « Ça doit être une blague, n’est-ce pas?» ou «Ça coûte je ne sais pas combien d’emporter quelque chose dans une navette et leur priorité est le maquillage?!!», pouvait-on lire sur le réseau social, après que 3,7 millions de personnes avaient vu passer le tweet de la Nasa.

À croire que ce petit objet de rien du tout avait déclenché une véritable guerre. Une histoire qui semble pourtant amuser l’Américaine Valerie Neal, curatrice du National Air and Space Museum à qui appartient désormais l’objet.

Depuis son bureau de Washington, elle hausse les épaules, l’air un peu amusée. Ce n’est pas la première fois que cette petite trousse jaune sème la zizanie. «À chaque fois que la photo de ce kit de maquillage refait surface sur internet, c’est la même histoire. Les gens disent que c’est du gâchis d’argent ou ils parlent de sexisme. Mais ils ne comprennent pas bien d’où vient cet objet et quelle est son histoire. Sur Terre, les gens ont toutes sortes d’opinions à propos de tout, y compris le maquillage. Eh bien, il ne faut pas oublier que dans l’espace, c’est pareil», résume Valerie Neal.

Car si la création de cette trousse de maquillage n’est pas exempte de quelques maladresses d’époque, elle témoigne surtout d’une envie de bien faire de la part de la Nasa. Retour sur le mascara, le blush, le rouge à lèvres ou l’eyeliner les plus incompris de la planète.

Objet flottant non identifié

Cette aventure spatiale débute en 1978. L’Amérique est alors en pleine période de bouleversements sociétaux et les idéaux progressistes de la jeunesse hippie commencent tout juste à se faire ressentir à l’échelle des institutions nationales.

Pour la première fois de son histoire, la Nasa intègre dans ses rangs, jusqu’alors uniquement masculins, une promotion de six femmes astronautes. Parmi elles, Kathryn D. Sullivan insiste à l’époque sur le fait que «nous ne voulons pas devenir les filles astronautes, distinctes et séparées des mecs… Nous sommes toutes intéressées par des tâches qui ne sont pas spécialement féminines».

La promotion de 1978 | Nasa

Sauf que dans la pratique, les ingénieurs de la Nasa se rendent vite compte que l’environnement de travail dans une navette spatiale n’est, à ce moment-là, pas encore adapté aux femmes. Pour pouvoir être envoyé dans l’espace, chaque objet, vêtement ou outil doit d’abord avoir été approuvé par l’équipe technique.

La raison est simple: «Dans l’espace, l’absence de gravité fait que n’importe quel objet est susceptible de flotter au milieu de la navette et de finir, au hasard, dans l’œil de quelqu’un. Tout doit donc être soigneusement testé, mis aux normes, empaqueté, rangé dans des récipients et attaché par des systèmes d’élastiques ou de Velcro», explique Valerie Neal –le dentifrice des astronautes est par exemple conçu pour être avalé, afin d’en simplifier l’usage.

Mais parmi les objets ayant été validés par les ingénieurs, tous ont été créés pour des hommes. S’il existe donc un modèle de caleçon unique pour tous les astronautes, il n’y a évidemment aucun soutien-gorge. De la même manière, la salle de gym des astronautes n’a prévu ni toilettes, ni vestiaire pour elles. Autant dire qu’une petite discussion semblait inévitable entre les hommes et les femmes de la Nasa.

Questions gênantes

Dans l’espace, chaque astronaute se voit attribuer une trousse hygiénique comprenant une brosse à dents, du dentifrice, des rasoirs, un peigne, du shampooing sec et autres produits de toilette utiles dans la vie quotidienne.

Évidemment, ce kit a dû être repensé en 1978 par les ingénieurs de la Nasa afin de correspondre également aux besoins des nouvelles arrivantes. «Honnêtement, à l’époque, je pense que la plupart des hommes ne connaissaient pas grand-chose des besoins hygiéniques des femmes, et qu’ils ne savaient pas comment le demander», raconte aujourd’hui William P. Barry, historien en chef de la Nasa.

Pour eux, l’un des plus gros mystères est la question des tampons. Dans une interview réalisée en 2002 pour le département historique de la Nasa, l’astronaute Sally Ride décrit des discussions surréalistes: «Je me souviens des ingénieurs essayant de décider combien de tampons devaient être emportés pour une semaine de vol dans l’espace. Ils disaient: “Est-ce que cent serait un bon nombre?” Nous répondions: “Non, ce n’est pas le bon nombre.” “Oui, mais nous ne voulons pas prendre de risque.” Je leur disais en riant: “Eh bien, je vous garantis que vous pouvez n’en prendre que la moitié sans qu’il n’y ait le moindre problème.”»

Autre question qui les taraudait: celle du maquillage. Fallait-il en mettre à disposition, ou pas? Comment poser cette question sans tomber dans la remarque sexiste? Sûrement pas comme les journalistes russes, en tout cas.

Lors d’une conférence de presse en 2015, six femmes astronautes qui s’apprêtaient à faire un vol de huit jours dans l’espace s’étaient vu demander comment elles allaient bien pouvoir se débrouiller pendant une semaine sans homme ni maquillage.

«Je ne sais pas comment nous allons survivre. Car même en pleine mission spatiale, nous voulons vraiment rester jolies», avait simplement ironisé l’astronaute Anna Kussmaul, en guise de réponse.

Pour ou contre?

Rhea Seddon, médecin et astronaute, faisait partie de la promotion sélectionnée par la Nasa en 1978 dans le Groupe 8, le premier à inclure des femmes. Sur son blog, elle racontait récemment comment les discussions sur le maquillage avaient eu lieu: «Nous avons toutes les six été conviées à une réunion avec des spécialistes de l’équipement pour évoquer un autre “problème”. Après quelques phrases sur un peu tout et rien, ils en sont venus aux faits: est-ce que nous voulions avoir du maquillage à bord?»

Si l’astronaute Sally Ride estime que dans l’espace, le maquillage est une futilité, Rhea Seddon, de son côté, le voit comme un outil franchement bienvenu: «Au cas où il y aurait des photos prises de moi dans l’espace, je ne voulais pas avoir l’air fatigué ou me fondre dans le décor. J’ai donc demandé quelques produits de base.»

En guise de prototype, ce kit de maquillage jaune est donc conçu par la Nasa et mis à disposition de celles qui le demanderaient. Pourtant, il ne voyagera jamais dans l’espace: rapidement, les ingénieurs vont autoriser les astronautes à emporter leurs propres produits de beauté, sous réserve qu’ils soient compatibles avec les exigences –très strictes– de la vie en orbite –pas de poudre, rien d’inflammable, etc.

Pour le site Total Beauty, l’astronaute américaine Catherine Coleman –mentor de Sandra Bullock sur le tournage du film Gravityrésume la situation: «Réussir à trouver des produits compatibles avec l’environnement spatial est un vrai casse-tête. Nous avons donc formé un “club de filles” et nous nous laissons des choses les unes pour les autres à bord de la Station spatiale internationale. Ça peut être un joli peigne, une ceinture, du maquillage ou une crème hydratante utilisable sur place.»

L’astronaute italienne Samantha Cristoforetti fait même des tutos vidéo dans lesquels elle livre quelques secrets de toilette, comme celui de se couper les ongles près des bouches de ventilation pour éviter que ces derniers ne flottent partout dans la cabine.

Et si les produits de beauté ont visiblement du mal à monter dans l’espace, l’inverse n’est pas vrai. Depuis quelques années, de plus en plus de marques de cosmétiques s’inspirent des technologies de l’industrie aérospatiale.

L’Oréal s’appuie désormais sur les recherches de l’Agence spatiale européenne concernant les effets de la gravité sur la peau afin de développer de nouveaux produits. De son côté, la marque française Thermagen a adopté dans la fabrication de ses produits des techniques de refroidissement normalement utilisées dans les moteurs des fusées Ariane. À ce rythme-là, il n’est pas impossible que d’ici quelques années, la première enseigne 100% cosméto ouvre ses portes en direct de la Lune.

Simon Clair Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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