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Syrie: que reste-t-il des territoires rebelles?

Temps de lecture : 6 min

Abandonnés par l’Occident et le Golfe, soumis à la machine de guerre russo-iranienne, les groupes rebelles en Syrie ne contrôlent plus que 12% du territoire. Quant à l’organisation État islamique, sa part d'occupation de la superficie du pays a chuté de 33% à 4% en moins d’un an.

Combats dans la zone de Yarmouk (banlieue sud de Damas), encore contrôlée par l'EI, le 29 avril 2018. | Louai Beshara / AFP
Combats dans la zone de Yarmouk (banlieue sud de Damas), encore contrôlée par l'EI, le 29 avril 2018. | Louai Beshara / AFP

Homs, Alep, quartiers est de Damas, Ghouta orientale, Qalamoun est... Depuis fin 2016, le régime syrien, soutenu massivement par la Russie, enchaîne les victoires et reconquiert des territoires rebelles, alors que l’organisation État islamique (EI) –écrasé par de multiples offensives distinctes et concomitantes– a perdu à l’été dernier des pans entiers du territoire qu’il contrôlait en Syrie.

Résultat de ces conquêtes en cascade, le régime de Bachar el-Assad a récupéré le contrôle de près de 60% de la superficie totale du pays, alors que son emprise sur cet État de 180.000 km2 avait chuté à un plus bas de 17% à la veille de l’intervention russe, fin septembre 2015. La reconquête est plus marquante encore en termes de population: 70% des habitants qui résident en Syrie –environ 16 millions, contre 22 millions avant la guerre– vivent dans les zones désormais sous le contrôle de Damas, selon le géographe français Fabrice Balanche.

Que reste-t-il des territoires rebelles?

Face à cette avancée notoire sur le terrain, les groupes rebelles ne contrôlent plus que 12% du territoire syrien, sur lequel vit 14% de la population. Il y a encore un an, en mai 2017, le pouvoir militaire de ces factions opposées au régime s’étendait sur 23% de la superficie, soit près du quart du pays.

Face au déluge de feu de la Russie et du régime –soutenu également par l’Iran et des milices chiites venues d’Afghanistan, d’Irak et du Liban– les rebelles ont vu leur territoire s’étioler au fil des deux dernières années. Un recul également dû à l’affaiblissement progressif des aides provenant des pays européens et des riches monarchies du Golfe ainsi qu’à des luttes intestines ayant facilité, notamment dans le cas de la Ghouta orientale, la victoire du régime.

Ces bouts de territoire éparpillés et dépourvus d’une continuité géographique sont désormais plus vulnérables à la suite des multiples revers essuyés par les rebelles.

Outre la perte, en juin 2013, de la région de l’ouest de Qousseir, près de la frontière libanaise –au terme d’une bataille féroce, dont le Hezbollah libanais fut le fer de lance– les principaux revers se sont succédés à partir de début 2016, quelque mois après l’intervention de Moscou: les villes de Salma et Rabia dans la province de Lattaquié (nord du littoral syrien) ainsi que la ville stratégique de Cheikh Miskine dans la province de Deraa (sud-est du pays) sont tombées le même mois, en janvier 2016, dans l’escarcelle du régime, suivies des quartiers est d’Alep –deuxième ville de Syrie– en décembre de la même année.

S’ensuit, en 2017, l’évacuation des rebelles du centre de Homs, troisième ville du pays ainsi que des quartiers est de Damas (Tichrine, Barzé et Qaboun). Derniers dominos dans la série: l’enclave rebelle de la Ghouta orientale, ultime bastion anti-régime aux portes de la capitale, et les dernières localités dans le Qalamoun sont reconquises en avril 2018.

Désormais, les groupes anti-Bachar contrôlent encore la province d’Idleb dans le nord du pays –6.000 km2, 2,5 millions d’habitants, dont plus d’un million de déplacés internes– ainsi que près de 70% de la province de Deraa, dans le sud de la Syrie – ancien cœur battant de la contestation anti-régime. La superficie de ce bastion frontalier de la Jordanie et d’Israël s’élève à plus de 3.700 km2 tandis que sa population totalisait plus d’un million d’habitants au début du conflit syrien.

Ailleurs en Syrie, les factions rebelles maintiennent une présence dans la région d’Al-Tanaf et de ses environs (sud), où les forces américaines conservent une base militaire et entraînent les rebelles contre les djihadistes de l’EI et, enfin, dans la zone allant de Jarablus à Idleb, dans le nord-ouest du pays, sous influence turque.

Mais ces bouts de territoire éparpillés et dépourvus d’une continuité géographique sont désormais plus vulnérables à la suite des multiples revers essuyés par les rebelles. Dans le Qalamoun ouest, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, les dernières poches dissidentes –déjà neutralisées en vertu d’accords dits de «réconciliation»– ont capitulé la semaine dernière l’une après l’autre, sans résistance aucune, à la faveur d’accords d’évacuation imposés par le régime.

Un recul massif de l'EI

Parallèlement à la reconquête des zones rebelles, le régime syrien et ses alliés ont participé à la lutte multipartite contre les jihadistes de l’EI, qui ont perdu des pans entiers du territoire à l’été dernier.

La contribution des forces loyales à Bachar el-Assad, soutenues par l’aviation russe et des milices alliées au sol, a été concluante à Palmyre, ville hautement stratégique, reconquise en mars 2017, ainsi que dans la province de Deir Ez-Zor –ancien chef-lieu, aux côtés de Raqqa, du califat auto-proclamé– dont la ville de Boukamal, frontalière de l’Irak.

L’EI contrôle désormais moins de 4% du territoire, contre près du tiers il y a encore un an, selon Fabrice Balanche et l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Sa présence est désormais confinée à quelques poches dans le désert syrien, ainsi que dans le sud de Damas, une enclave soumise depuis une semaine à des bombardements intenses de la part du régime syrien.

Une reconquête totale difficile à envisager

L’objectif des autorités consistait dès le départ à «libérer» les principales villes de la «Syrie utile», à sécuriser le périmètre de la capitale et de ses banlieues, pour rallier, dans un troisième temps, l’ensemble du territoire au pouvoir central.

Mais la reconquête des 40% du territoire qui échappent encore à Damas –dont 25% aux mains des Kurdes, qui ont établi une zone semi-autonome dans le nord du pays– n’est pas à portée de main, estiment les analystes.

«Pour l'heure ni Damas ni Moscou ne sont capables de reprendre Deraa, où une controffensive du régime soutenue par la Russie en 2017 a déjà eu lieu sans grande efficacité», souligne Julien Théron, spécialiste des conflits dans la région.

Si les forces loyalistes ont réussi à grignoter des parts de cette province, celle-ci reste majoritairement sous contrôle des rebelles, notamment de factions rattachées à l’Armée syrienne libre (ASL) et du Front Al-Nosra (ex-Al-Qaida en Syrie). En parallèle, la région est sous la supervision du commandement unifié du Centre militaire des opérations (MOC) basé à Amman, dans lequel les États-Unis, l'Europe et les pays du Golfe contrôlent conjointement les opérations depuis le territoire jordanien.

«Il n'est pas possible, en parallèle, de reprendre la zone de Jarablus à Idleb sans se confronter aux forces turques ni la zone à l'est de l'Euphrate sans rencontrer une réponse forte des forces américaines, comme cela a déjà été le cas», ajoute le spécialiste.

Quant à la province d’Idleb, «sauf accord avec la Turquie, il sera difficile pour le régime de la reprendre sans faire face aux forces turques et aux groupes rebelles qui lui sont alliés», poursuit l’analyste. Selon lui, ces trois zones dépendent dans une large mesure de «l'agenda politique et de l'habileté stratégique et diplomatique des soutiens de ces trois alliances».

«Un deal est envisageable, mais cela dépendra aussi des objectifs de l'Iran, qui rencontre désormais une grande résistance de la part d'Israël pour l’implantation de ses milices sur le sol syrien», notamment près du Golan, une région stratégique annexée par Tsahal en 1967.

Consulter ici les cartes établies par l'Institute for the Study of War au fil des années.

Consulter ici un «Grand format» du Monde consacré au conflit syrien et un récapitulatif des positions de l'EI sur le territoire syrien depuis le début du conflit.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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