Life

Google n'a pas changé la Chine

Farhad Manjoo, mis à jour le 22.01.2010 à 9 h 29

Ne plus y être sera peut-être plus efficace.

Google a toujours dit qu'il n'était pas allé en Chine pour l'argent, mais pour promouvoir le changement social. Oui, le gouvernement chinois avait exigé que Google censure certains de ses résultats de recherche pour pouvoir légalement faire des affaires dans le pays, et oui, l'acceptation par Google de ces restrictions avait déclenché la réprobation des militants du monde entier - sans parler de son image de marque «Don't be evil» (ne soyez pas malveillant) ternie. Mais donner aux Chinois un certain accès à l'information, disait Google, c'était toujours mieux que pas d'accès du tout. «Nous avons conclu cet accord sans que les limitations nous fassent sauter de joie, mais il était encore pire de ne pas essayer du tout de proposer nos services à ces utilisateurs», avait déclaré le PDG de Google, Eric Schmidt, peu avant l'implantation. «Nous avons effectivement conçu une échelle du mal, et décidé que l'absence de service correspondait à un mal encore plus grand.»

Si Internet pouvait tout résoudre

Venant de n'importe quelle autre entreprise, cette justification aurait eu l'air un peu trop calculée; la Chine est le marché internet le plus important du monde, les intentions de toute entreprise technologique ne feraient donc aucun doute. Cependant, il n'est pas difficile d'imaginer que l'exécutif de Google a vraiment pensé que laisser les Chinois sans aucun accès à leur admirable moteur de recherche aurait été, en soi, faire preuve d'une certaine malveillance. Nous avons ici une entreprise pour qui Internet est l'invention la plus importante de ces derniers siècles.

Bien plus que n'importe quelle autre entreprise, Google et ses employés croient fermement en la puissance transformatrice de leur produit; ils pensent non seulement changer le monde, mais le profit leur est souvent secondaire. Pour Google, la grande cyber-muraille de Chine n'était qu'un obstacle provisoire - sur le long terme, les Chinois auraient été de plus en plus nombreux à avoir vent des possibilités du monde libre, entr'aperçu via leurs résultats de recherche, et le régime aurait été forcé de démanteler petit à petit son infrastructure de censure.

Bon, cela ne s'est pas passé comme ça. Ce qu'il y a d'extraordinaire dans la décision de Google de peut-être arrêter de censurer son site chinois et d'éventuellement cesser toute activité en Chine - après avoir quand même été la cible de hackers probablement soutenus par le gouvernement chinois, ce qui ne facilite pas les choses, c'est qu'elle équivaut à admettre, ce qui est rare pour Google, qu'Internet ne peut pas tout résoudre. (C'est quelque chose que nous avons déjà vu - en Iran, pour l'exemple le plus récent.) L'arrivée de Google en Chine n'a rien fait pour que l'attitude du régime envers l'information extérieure s'assouplisse. Si c'était donc la raison d'aller en Chine, pourquoi ne pas en partir?

Ethique et argent

Parce que, évidemment, il y a l'argent. Quelque soit sa disposition éthique, Google peut-elle se permettre de quitter la Chine? A la différence du reste du monde, Google n'y est pas le moteur de recherche leader. Baidu, un site fondé en 2000, et très complaisant avec les censeurs du gouvernement chinois, tient les trois quarts du marché. Google, qui a commencé son activité en Chine en 2006, s'est plutôt bien débrouillée face à la domination de Baidu, mais de très nombreux observateurs estiment qu'elle n'a aucune chance de la rattraper rapidement. En fait, la part de marché de Google a même récemment baissé - de 19% au deuxième trimestre 2008, à 17 % pour le troisième. Ces chiffres ont d'ailleurs été à l'origine d'un certain scepticisme sur les intentions de Google - l'argument de la censure est un moyen commode de quitter un marché que Google est quoi qu'il en soit en train de perdre, disent les critiques.

Mais cet argument semble fallacieux. Même une petite partie de l'énorme marché chinois représente une grosse somme d'argent. Selon les estimations de JPMorgan, Google s'attend à générer environ 600 millions de dollars en 2010 (417,3 millions d'euros), et le départ pur et simple du pays «pourrait éventuellement avoir un effet considérable sur la croissance à long terme de la compagnie». C'est sensé - le marché de la publicité en ligne chinoise croît plus vite que n'importe quel autre marché que tient Google, et ce même si elle n'est qu'à la seconde place. Google se prépare à empocher des milliards sur le long terme. Alors comment pourrait-elle justifier de perdre toute cette fortune?

Ce qui nous ramène à l'optimisme rêveur de Google. Rappelez-vous que Google croit que rien ne peut fondamentalement arrêter l'Internet et que l'échange ouvert d'information peut nous libérer de plein de choses affreuses. Dans l'article de son blog expliquant sa nouvelle approche de la Chine, l'entreprise dit qu'elle serait prête à fermer Google.cn si les autorités ne lui laissent pas y présenter des résultats non censurés.

Mais comme l'a montré James Fallows, Google.cn n'est pas l'unique moyen qu'ont les Chinois d'accéder à Google. Il est possible d'outrepasser le firewall de la Chine. Grâce à des proxy et des «Réseaux privés virtuels» (VPN) bon marché, il est possible d'accéder à n'importe quel site dans le monde — y compris Google.com, où des Chinois peuvent trouver des résultats non filtrés. En d'autres termes, au lieu de faire des affaires en Chine de l'intérieur du pays, Google va peut-être continuer à en faire, mais de l'extérieur. Comme un tweeter chinois l'a dit, elle peut passer du business de la censure au business de l'anti-censure.

Cette stratégie pourrait jouer en faveur de Google. L'entreprise s'est toujours targuée de la qualité de son moteur de recherche, et elle a ainsi gagné le marché de la recherche aux Etats-Unis car, depuis de nombreuses années, ses résultats sont très clairement meilleurs que ceux de ses concurrents. En se censurant en Chine, Google limitait ses meilleures fonctionnalités; maintenant, en se libérant de la censure, elle peut se positionner aux yeux des internautes chinois comme un vrai moteur de recherche, là où aller si vous voulez savoir ce qui se passe vraiment.

Bien sûr, la question reste ouverte de savoir si Google sera capable de faire passer ce message, surtout si les autorités répondent à son insolence en travaillant d'arrache-pied pour bloquer ses sites. Mais je partage les doutes de Google quant au fait que la censure chinoise dure éternellement - et peut-être qu'en se battant de l'extérieur plutôt que de l'intérieur, elle pourra accélérer sa chute. John Gilmore, co-fondateur de l'Electronic Frontier Foundation, dit dans une de ses célèbres formules qu'Internet «interprète la censure en termes de dégâts et de chemins pour les contourner». Google mise sur une évolution similaire en Chine - et espère que lorsque les Chinois finiront par se libérer eux-mêmes du joug de la cyber-répression, ils accosteront sur les rivages de Google.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

LIRE EGALEMENT SUR GOOGLE ET LA CHINE: Google, un cheval de Troie derrière la Grande muraille numérique, Le pari de Google en Chine et La Chine est irresponsable.

Image de Une: Le siège de Google en Chine  Reuters

Farhad Manjoo
Farhad Manjoo (191 articles)
chineGooglelibertéwebinternet
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte