Culture

Nicolas de Staël, la frénésie de peindre

Temps de lecture : 4 min

La nécessité impérieuse de peindre qui tenaillait Nicolas de Staël s'est traduite en à peine une quinzaine d’années de travail par près de 1.100 œuvres.

Toile issue de la série «Agrigente» | Exposition «Nicolas de Staël en Provence»
Toile issue de la série «Agrigente» | Exposition «Nicolas de Staël en Provence»

«J’ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m’aider à vivre, pour me libérer de mes impressions, de toutes les sensations, de toutes les inquiétudes auxquelles je n’ai trouvé d’autre issue que la peinture.» Ces quelques lignes annotées en 1953 par Nicolas de Staël sur le catalogue d’une exposition new-yorkaise, revendiquent son art comme un trophée à la vie. Il sautera par la fenêtre de son atelier à Antibes presque deux ans plus tard, en mars 1955, se donnant la mort. Il avait 41 ans.

Tolstoï, Puccini, Van Gogh

Sa vie est un raccourci de la première moitié du XXe siècle. Une enfance sortie de Tolstoï, une jeunesse tirée de «La Bohème» de Puccini et une mort en écho à celle de Van Gogh. Il est né en 1914 en Russie à Saint-Pétersbourg. Son père, proche du tsar Nicolas II, est vice-gouverneur de la forteresse Pierre-et-Paul. La révolution de 1917 contraint sa famille à s'exiler en Pologne où meurent ses parents. Orphelin, il est recueilli par un couple russe réfugié en Belgique.

À 16 ans, il s’inscrit à l'Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles et se passionne pour Rubens et Van Dyck. À Amsterdam, il est fasciné par les œuvres de Rembrandt et de Vermeer. Arrivant en France en 1919, il découvre Matisse, Soutine, Cézanne... et Braque, qui devient plus tard son voisin d’atelier. En 1939, il s'engage dans la Légion étrangère puis s'installe au début des années 1940 à Nice avec sa compagne Jeannine Guillou, elle-même peintre, rencontrée au Maroc. Elle meurt au lendemain de la guerre.

Entre-temps, il s’est lui aussi lancé dans la peinture mais peine à vendre des toiles. Il oriente alors son style en comblant le fossé entre art figuratif et art abstrait, ce qui en fait un précurseur.

«Paysage de Provence» | Exposition «Nicolas de Staël en Provence»

La nécessité impérieuse de peindre qui tenaillait Nicolas de Staël s'est traduite en à peine une quinzaine d’années de travail par près de 1.100 œuvres dont plus de 700 toiles. Mais leur dispersion quasi immédiate après sa disparition, avant tout entre les mains de collectionneurs privés et dans plusieurs musées de province, en fait un artiste trop rare à croiser dans sa globalité.

Le seul à se mesurer à l'École de New York

C'est pourquoi chaque exposition consacrée à Nicolas de Staël est un événement. Elle permet de redécouvrir toute la singularité de l’artiste, sans doute le seul en France de la génération de l’après-guerre qui peut encore prétendre se mesurer aux Américains de l’École de New York.

L’exposition présentée à Aix-en-Provence rassemble soixante-et-onze peintures et vingt-six dessins racontant, en accéléré, presque douze mois d'une extraordinaire créativité passés au soleil méditerranéen. Nicolas de Staël produira près de 250 toiles entre juillet 1953 et juin 1954, période flamboyante pendant laquelle le peintre a sans doute livré ses œuvres les plus abouties.

Cette dernière étape de sa vie commence par un déménagement. L’artiste emmène femme et enfants en terres provençales, à Lagnes (petite commune du Vaucluse). Puis avec la reconnaissance alors très récente de la qualité de son travail, notamment aux États-Unis, il a les moyens de s’acheter une bâtisse à Ménerbes, un village du Luberon. Il passe ensuite son permis, et en l’espace de quelques mois organise un voyage en camionnette en Italie, fait quelques échappées à Marseille et à Martigues, multiplie les allers-retours entre ses ateliers à Antibes et dans le Luberon, renvoie sa famille à Paris, y revient à son tour pour la naissance de son dernier fils, et se consume enfin dans sa dernière histoire d’amour.

«Marseille» | Exposition «Nicolas de Staël en Provence»

Cette activité démultipliée, cette soif de faire, de voir, de vivre s’accompagnent d’une frénésie de peindre qui le hisse au sommet de son art. Et il en est conscient. «Je vous donne là, avec ce que vous avez, de quoi faire la plus belle exposition que je n’ai jamais faite», écrit-il à Paul Rosenberg, son nouveau marchand outre-Atlantique, qui prépare une exposition à New York pour février 1954.

Équilibre entre figuration et abstraction

Les peintures résultant de ces quelques mois en Provence sont éblouissantes. L’équilibre de cet «entre-deux», entre figuration et abstraction est sublimé. Chaque escapade, chaque paysage inédit est prétexte à une esquisse prise sur le vif, posée nerveusement au feutre sur un carnet.

Ses pages remplies, Nicolas de Staël retourne dans un atelier, peint de mémoire la plupart des paysages et des scènes d’après ses précieux croquis ou ses souvenirs vivaces. Les émotions ressenties intensément explosent dans la tranquillité de son atelier. Ces compositions se permettent toutes les audaces, gorgées de couleurs. Un choc. Les bleus, rouges, oranges, roses, jaunes, verts, prunes sont autant de déclinaisons des souvenirs exaltés, d’émotions esthétiques brutales qui d’un coup sont libérées sur la toile.

«J'ai besoin de sentir la vie devant moi et de la capturer complètement quand elle entre dans mes yeux et ma peau.»

«Sicile» | Exposition «Nicolas de Staël en Provence»

Les formes se simplifient encore. La matière est inattendue, tantôt les paquets de couleurs posés au couteau, tantôt l’utilisation des brosses donne à la matière une onctuosité surprenante, une transparence laissant parfois apparaître la toile. Les paysages se confondent face à l’intensité de la lumière.

Amour impossible

Les nus, épisode inopiné dans le parcours de l’artiste, marquent une parenthèse d’une vingtaine de toiles et quelques dessins à l’encre ou au fusain. Le modèle est l’amour impossible qui va tourmenter le peintre à la fin de son existence. Jeanne Polge, la jeune femme aimée, est mariée et mère de deux enfants. Elle se glisse dans la vie du peintre avec légèreté, accompagnant la famille sur les routes italiennes, apparaissant à chaque détour de lettres, occupant ses dernières pensées, l’entraînant une fois encore à la lisière du figuratif.

Cette relation impossible crée le désordre dans son ménage. Elle suscite aussi des incompréhensions de ses amis. Il reste aujourd'hui à découvrir ses ombres surnaturelles se fondant à la toile, se laissant à peine deviner. L’exposition en présente deux qui dévoilent des corps inconnus jouant avec la lumière, énigmatiques. Les quelques toiles de nus présentées en salle de vente atteignent ces dernières années des prix record de plusieurs millions d’euros.

Anne de Coninck Journaliste

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