Sociéte

On ne pense pas assez aux lesbiennes quand on parle du mariage pour tous

Temps de lecture : 6 min

Tant dans l'imaginaire collectif que dans les représentations bien tangibles à la télé ou dans les discours, les couples de femmes sont occultés.

Le 23 avril 2013, deux femmes s'embrassent pour fêter l'adoption du mariage homosexuel. | Kenzo Tribouillard / AFP
Le 23 avril 2013, deux femmes s'embrassent pour fêter l'adoption du mariage homosexuel. | Kenzo Tribouillard / AFP

2013. Quelques mois avant la promulgation du mariage pour tous.

Louise a 7 ans. Sur sa tête, un bonnet couleurs arc-en-ciel. Dans sa main, une pancarte: «Deux mamans, c’est mieux!». Elle la brandit, fière. Dans la rue ce jour-là, la petite fille se mêle à la foule de centaines de personnes. À ses côtés, ses deux mamans, Anna et Rachel. Ce jour-là, toutes et tous défilent pour soutenir un projet historique en France: l’autorisation du mariage pour les couples de même sexe.

Rassemblement en faveur du mariage pour tous, à Paris, le 21 mai 2013. | Thomas Samson / AFP

Mamans hors-la-loi

«À l’époque, Louise ne comprenait pas pourquoi on refusait à deux mamans de se marier», raconte Anna, mère de la petite devenue collégienne. Louise a aujourd’hui 12 ans et sa mère biologique insiste: c’est ensemble, avec sa compagne, qu’elles ont eu un enfant. «Louise est née en 2006. Avec Rachel, on ne voulait pas aller en Espagne ou en Belgique pour avoir un enfant. Alors ça s’est passé en mode hors-la-loi.»

C’est un ami qui a aidé le couple à avoir un enfant. «Il a toujours été clair: il vivait ça comme un don.» Sauf que quand Louise voit le jour, elle n’a aux yeux de la loi qu’une seule maman, Anna. «C’est comme si ma compagne n’existait pas. À l’époque, on prenait un risque. Donc dès la naissance de notre fille, j’ai écrit un testament olographe, spécifiant que c’était ma conjointe qui avait les droits sur Louise s’il m’arrivait quoi que ce soit.»

Pendant dix ans, jusqu’au mariage avec sa compagne, la maman de Louise n’était considérée que comme «parent social», un titre qui ne lui donne aucune reconnaissance légale. «Avant notre mariage en 2015, je faisais partie de la vie de Louise, je l’accompagnais notamment dans les sorties à l’école. Mais s’il arrivait quoi que ce soit à elle ou à Anna, je n’avais alors aucune autorité sur Louise. Je ne pouvais pas prendre de décision pour elle.»

Une fois l’union scellée entre les deux femmes, la démarche pour adopter dure alors un peu moins d’un an. «On a retiré un dossier au tribunal dans lequel on a dû joindre, entre autres, des photos de familles, se remémore Anna. C’est contraignant de devoir montrer patte blanche alors qu’au final, Rachel adopte la fille qu’elle élève depuis 10 ans…» Depuis le mariage pour tous, les conjointes de femmes ayant un enfant peuvent passer par la case adoption pour être reconnues juridiquement. À la naissance d’un enfant, ce dernier n’a donc qu’une seule mère pendant plusieurs mois.

La PMA, c’est pas maintenant

Caroline Mécary, avocate au barreau de Paris et spécialisée dans les questions de droit de la famille, ne cache pas son mécontentement: «On ne peut que regretter que François Hollande ait manqué de courage et n’ait pas intégré l’ouverture de la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes durant son mandat.» Elle estime que «nous sommes en retard en France. Il y a quatorze pays au sein du Conseil de l’Europe qui ont ouvert la PMA aux couples de femmes et vingt-six pays qui l’ont ouverte à des femmes célibataires.»

«Avec l’adoption, il y a un défaut de protection de l’enfant pendant les neufs mois suivant sa naissance.»

Caroline Mécary, avocate

Selon elle, devenir maman pour un couple de femmes est encore trop compliqué. «C’est une usine à gaz! Les femmes sont obligées d’aller à l’étranger, sont suivies médicalement en France, puis déposent un dossier pour adopter ici et l’adoption est ensuite prononcée.» Le 23 avril dernier, Caroline Mécary signait une tribune dans le Huffington Post, «La PMA, c’est maintenant».

«Avec l’adoption, il y a un défaut de protection de l’enfant pendant les neufs mois suivant sa naissance», précise-t-elle. «La Belgique ou le Royaume-Uni ont mis en place la présomption de maternité. Cela signifie que lorsqu’un couple de femmes a recours à la PMA, elles s’engagent à être parents. Avec ce système-là, l’enfant a légalement deux parents dès sa naissance.»

Deux fois plus de câlins

«On a toujours dit à Louise que pour faire un enfant, deux mamans ça ne marchait pas», insiste Rachel. À 12 ans, la collégienne sait que l’une de ses deux mamans n’est pas sa mère biologique. Et si un jour, elle décide de lever le voile sur l’identité de son donateur, ses deux mamans se disent prêtes à lui répondre.

«On s’attend à cette question et on est au clair avec ça. On lui a déjà posé la question mais pour l’instant elle n’en voit pas l’intérêt», précise Anna. Sa femme ajoute: «Louise sait que pour naître, il faut une petite graine et que si un jour elle a besoin de savoir d’où vient cette graine, c’est faisable.»

Dans un sourire, Anna se souvient des années de maternelle de sa fille. «Il y avait des copines de Louise qui étaient jalouses à l’école car elle avait deux mamans: ça faisait deux fois plus de câlins!»

Médiatiquement dans l’ombre des hommes

«Je me suis mariée avec ma compagne. On va avoir un enfant.» RAG a un sourire qui ne lui décolle pas du visage quand elle en parle. «Il y a des femmes qui se sont mariées, il faut que ça se sache.» Pour celle qui s’installe derrière les platines une fois par mois à l’occasion de la Wet for Me, une soirée queer très fréquentée par les lesbiennes à Paris, on ne parle pas assez des unions de femmes dans les médias. «À chaque fois que je vois des articles sur le mariage pour tous, je vois des photos d’hommes.»

Pourtant, les mariages entre femmes représentent quasiment la moitié des unions entre personnes de même sexe. Plus de 15.000 couples de femmes se sont mariés sur les quatre premières années du mariage pour tous; 17.000 pour les hommes.

Cinq ans après la promulgation du mariage pour tous, les couples de femmes restent encore, médiatiquement, dans l’ombre des hommes. «On a un problème de confiscation de la parole et d’invisibilisation des lesbiennes, souligne Alice Coffin, membre de l'AJLGBT, l’association des journalistes LGBT. Ça vient aussi de la part des associations LGBT qui n’envoient pas toujours des femmes pour parler par exemple de la PMA.»

«Le mot lesbienne est imprononçable»

Le premier mariage pour tous a été célébré le 29 mai 2013. Une union entre deux hommes. «Ce n’est pas normal que le milieu LGBT ne se soit pas dit qu’il ne fallait pas que les deux premiers mariés en 2013 soient uniquement des hommes et qu’on n'ait pas fait un double mariage», souligne Alice Coffin. La journaliste enchaîne en ce moment les allers-retours entre la France et les États-Unis pour évoquer les questions du traitement médiatique de ces sujets.

«Il y a un problème général, pas seulement en France, sur le manque de visibilité des lesbiennes dans les médias», précise-t-elle. «Le mot lesbienne est imprononçable. C’est valable pour les journalistes et aussi pour les politiques.» Alice Coffin fait notamment référence à l’intervention d’Édouard Philippe dans «l’Émission Politique» de Léa Salamé: «À aucun moment, pour parler de la PMA, le Premier ministre n’a prononcé le mot “lesbienne”.»

Un seul char lesbien à la Marche des fiertés

Même au sein de la communauté LGBT, les lesbiennes manquent de visibilité. Ce 30 juin, comme chaque année à Paris, une quarantaine de chars défileront à l’occasion de la Marche des fiertés. Et encore une fois cette année, la célébration ne comptera qu’un seul char lesbien. «La communauté LGBT est à l’image de la société: on voit d’abord les hommes, ensuite on voit les femmes, ensuite les trans…», souligne RAG, qui s’investit activement au sein du collectif Barbieturix.

Une fois par mois, à la machine du Moulin rouge, elle offre aux lesbiennes une soirée dans laquelle elles peuvent se reconnaître et se retrouver. «C’est un rendez-vous qui existe depuis dix ans et qui ne désemplit pas.» La Wet for me est un moment de fête. Leur moment. «Les filles ont peu d’endroit où elles se sentent safe et représentées.»

L’espace urbain est par exemple beaucoup plus investi par les hommes. «Qu’elle soit sexuelle ou commerciale, la sociabilité gay se fait plus dans des espaces publics, explique Natacha Chetcuti, enseignante-chercheuse à Supélec/Idhes-ens-Paris-Saclay. C'est lié aux normes de genre.» Le peu de lieux ou de soirées directement destinées aux lesbiennes à Paris s’expliquerait en partie par les inégalités salariales entre les hommes et les femmes: «Dans les grands centres-villes, les loyers et les lieux sont très chers. Économiquement, les lesbiennes subissent une disparité de genre. De fait, elles ont un capital économique moins élevé que les hommes gays.»

Sofian Aissaoui Journaliste pour France Télévisions et pour la presse écrite

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