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Meral Akşener, une «louve» nationaliste face à Erdoğan

Temps de lecture : 9 min

La candidature à la présidentielle du 24 juin de Meral Akşener affaiblit l'alliance d'Erdoğan avec le parti d'extrême droite MHP, clé pour qu'il obtienne la majorité parlementaire.

Meral Akşener à Ankara, le 15 décembre 2017 | Adem Altan / AFP
Meral Akşener à Ankara, le 15 décembre 2017 | Adem Altan / AFP

En Turquie, à moins de deux mois du scrutin du 24 juin, il y a celles et ceux qui pensent que les dés sont pipés, et que la réélection du président Recep Tayyip Erdoğan est assurée. Et puis il y a les autres qui veulent y croire, se lancent dans des conjectures et calculs électoraux sans fin, s’engouffrent dans des discussions politiques animées, comme les Turcs en ont le goût et le don.

Sur les lèvres de ces derniers, le prénom et le nom d’une femme: Meral Akşener, dont la participation à la campagne peut –un peu– fragiliser le président sortant. Elle-même se définit comme une «nationaliste idéaliste», le courant de pensée de l’extrême droite turque.

Son surnom, «Asena», louve mythologique qui aurait donné naissance aux premiers Turcs, est hérité de cette tradition idéologique. La politicienne s’en revendique lorsqu’elle tend le bras et forme avec ses doigts une tête de loup, reprenant l’équivalent turc du salut fasciste.

Meral Akşener lors d'une manifestation à Ankara, le 15 mai 2016 | Adem Altan / AFP

L'extrême droite, dans les pas de son grand frère

Meral Akşener n’a pas attendu que soient annoncées les élections anticipées pour faire savoir qu’elle se porterait candidate contre le président Erdoğan. Bonne oratrice au caractère trempé, elle a plutôt bonne presse à l’étranger –comme si le fait d’être une femme candidate en Turquie, opposée au président turc de plus en plus autocrate, lui valait crédit en soi, sans parfois qu’on comprenne très bien d'où elle vient et qui elle est.

Élue cinq fois députée, Meral Akşener est, à 61 ans, à peine plus jeune qu’Erdoğan. Si «la louve» met régulièrement en avant une certaine piété musulmane, elle n’est cependant pas issue du sérail islamo-conservateur comme l’est le président turc.

Née à Izmit, sur la rive anatolienne de la mer de Marmara entre Bursa et Istanbul, elle a suivi les pas de son grand frère, militant d’extrême droite au sein du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP, Parti de l’action nationaliste).

Les nationalistes de l’extrême droite turque sont une force politique importante du pays depuis les années 1970. Les origines de leur mouvement remontent à la fin des années 1930; il s'est structuré autour de jeunes officiers manifestant une sympathie pour le régime nazi et rêvant de panturquisme, l’union de tous les peuples de langues et de culture turque, des Balkans au Turkestan oriental.

C’est l’un de ces officiers –monté en grade après la Seconde Guerre mondiale, le colonel Alparslan Türkeş, qui fonde le MHP en 1969. Ses premiers militants –surnommés «bozkurtlar», les «loups gris»– sont des anti-communistes violents.

Nous sommes en pleine guerre froide. Membre de l’Otan, la Turquie est en première ligne face à l’URSS. À l’intérieur du pays, les milices d’extrême droite du MHP affrontent les syndicats et les groupes révolutionnaires, avec des milliers de morts des deux côtés. En 1978, les militants du MHP entreprennent de massacrer des familles entières d’extrême gauche, dans la ville de Maraş. On dénombre plusieurs centaines de victimes en deux jours.

En 1981, un «loup gris» nommé Mehmet Ali Ağca fait mondialement connaître l’extrême droite turque en tentant d’assassiner le pape Jean-Paul II.

Le MHP, un pari au départ perdant

Malgré le fait qu'elle baigne dans le MHP dès sa jeunesse, «la louve» est d'abord élue députée d’Istanbul en 1996 sous les couleurs du Doğru Yol Partisi (DYP, Parti de la juste voie), une organisation de centre-droit dirigée par Tansu Çiller –une autre femme au brushing tout aussi impeccable, qui s’allie aux islamistes du Refah Partisi (RP, Parti de la prospérité) dirigé par Necmettin Erbakan, l’ancien mentor de Erdoğan, pour gouverner.

Éphémère ministre de l’Intérieur au sein de cette coalition islamo-conservatrice, Meral Akşener gagne le respect des islamistes en restant solidaire de son gouvernement lors du coup d’État militaire dit «post-moderne» de 1997 qui pousse Erbakan vers la sortie.

Bénéficiant de l’essoufflement des coalitions et de la répression du mouvement islamiste de la fin des années 1990, le MHP est devenue une véritable force parlementaire –18% des voix aux législatives de 1999. La carrière politique de Meral Akşener décolle; elle tire de cette période une série d’atouts importants. Réélue en 1999, elle rejoint finalement le MHP en 2001.

C’est un pari perdant: le raz-de-marée du Parti de la justice et du développement (AKP) emporte sa circonscription en 2002. Ne parvenant pas à passer le barrage des 10% de voix à l’échelle nationale pour siéger à la grande assemblée nationale de Turquie, l’extrême droite disparait du parlement jusqu’en 2007.

Comme nombre des cadres du MHP, mais aussi du centre-droit, qui ne s’est jamais relevé de l’arrivée d’Erdoğan, «la louve» en conçoit une profonde rancœur à l’égard du nouvel islamo-conservatisme turc.

À la tête de la fronde anti-Erdoğan

C’est en 2017, lors de la campagne du référendum constitutionnel, que l'on perçoit qu’il va falloir compter avec Meral Akşener. Celle-ci appelle à voter «non» au régime hyperprésidentialiste souhaité par Recep Tayyip Erdoğan.

Sur des affiches enjoignant les citoyens à venir l’écouter, la politicienne arbore des cheveux roux coupés courts et tend en avant la paume de sa main droite, tatouée au henné d’un drapeau turc –le signe de ralliement qu’elle a initié contre les amendements constitutionnels soumis au vote populaire.

Meral Akşener en meeting à Ankara, le 8 avril 2017 | Adem Altan / AFP

Le MHP et son chef Devlet Bahçeli s’engagent alors dans le sillage de l’AKP, à la grande satisfaction du président Recep Tayyip Erdoğan, qui cherche à s’inféoder l’extrême droite. Mais si une bonne partie de la direction du parti nationaliste est convaincue par cette alliance, il n’en va pas de même de la base.

La crise qui couve depuis plusieurs mois déjà s’aggrave. Meral Akşener est propulsée à la tête de la fronde. En octobre 2017, elle crée le Iyi Partisi (IYIP, le Bon parti), et devient en quelques mois l’une des principales figures de l’opposition. Son objectif: séduire l’électorat de droite nationaliste sur lequel mise le président Erdoğan. À l’ampoule, emblème de l’AKP, le Bon parti oppose un soleil.

Procès en gülénisme

Elle n’est pas dépourvue d’atouts, «la louve». D’abord, elle offre peu de prise à la rhétorique du président Erdoğan lorsqu'il accuse ses adversaires d’intelligence avec la rébellion kurde. Meral Akşener peut jouer la surenchère contre ces arguments, et ressortir les photos où on la voit, ministre de l’Intérieur en 1997, posant aux côtés des forces spéciales engagées à l’est du pays lors des pires années de la «sale guerre» contre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, séparatiste, inscrit sur la liste des organisations terroristes de l'UE et des États-Unis).

Et puis, quand le camp d’Erdoğan lui fait un procès en gülénisme (mouvement dirigé par l’imam Fethullah Gülen, en exil aux États-Unis, qu’Erdoğan accuse d’avoir fomenté le putsch manqué de juillet 2016), la dirigeante d’extrême droite sait y répondre avec virulence. Et rétorque à ses adversaires qu’ils «feraient mieux de se regarder dans un miroir pour reconnaitre les vrais gülenistes», pointant la faille dans la chasse aux sorcières du gouvernement turc: une majorité des ministres et députés de l’AKP –au premier rang desquels le président Erdogan– ont étroitement travaillé avec le mouvement Gülen, qui fut leur allié jusqu’en 2011-2012. Une contre-attaque que son parti exploite dans une vidéo.

Plusieurs de ses membres se présentent comme victimes plutôt que comme complices des policiers et des juges gulénistes à la fin des années 2000, arrêtés et emprisonnés souvent arbitrairement lors de ce que l’on a appelé les affaires Ergenekon et Balyoz, le démantèlement d’une nébuleuse censée avoir préparé un coup d’État militaire.

Main tendue des kémalistes du CHP

Lors de la campagne du «non» au référendum d’avril 2017, les lieutenants d’Akşener refusaient de parler d’un rapprochement avec les autres nationalistes turcs, les kémalistes du Parti républicain du peuple (CHP).

Mais à la tribune et devant ses partisans, les drapeaux à l’effigie du général Mustafa Kemal «Atatürk», le fondateur de la République dont se réclame le CHP, étaient aussi imposants que ceux du colonel Türkeş, la figure tutélaire du MHP, et l’on jouait aussi bien l’hymne revendiqué par l’extrême droite, «Turkiyem» («Ma Turquie»), que «La Marche d’Izmir», un classique du kémalisme remis à la mode pendant la campagne.

Autrement dit, le terrain était tout de même préparé pour ce rapprochement avec les kémalistes du CHP. Lequel s’est concrétisé quatre jours après que le président Erdoğan a annoncé la tenue d’élections anticipées.

Meral Akşener et Kemal Kılıçdaroğlu, secrétaire général du CHP, le 25 avril 2018 à Ankara | Adem Altan / AFP

Quinze députés du CHP ont annoncé qu’ils rejoignaient le parti de Meral Akşener pour lui permettre de former un groupe parlementaire et faciliter la validation par la Commission électorale supérieure.Un geste politique salué par Meral Akşener dans un tweet, mercredi 25 avril: «Je remercie le secrétaire général [du CHP] Kemal Kılıçdaroğlu pour ce qu’il a fait dans le but de contrecarrer une attaque contre la démocratie. […]», écrit-elle.

Cette main tendue n'a pas vraiment été appréciée par le président Erdoğan. L'une des raisons qui a poussé le président turc à opter pour ces élections anticipées réside dans la volonté de mettre des bâtons dans les roues de la candidature Akşener et de son Bon parti, concurrent direct du MHP, son allié nationaliste avec lequel il espère remporter la majorité parlementaire.

Au lendemain de cet accord entre le CHP et le IYIP, le président turc –qui se trouve également être le président de l’AKP– quittait, furieux, la séance plénière du Parlement.

«Attend un peu, le 24 juin, c’est le peuple qui s’éloignera de toi», rétorquait «la louve» à l’adresse du président, sur son compte Twitter.

Refus de se ranger derrière l'ex-président Abdullah Gül

Ceux qui soutiennent Meral Akşener sont convaincus non seulement que son engagement vis-à-vis de l’Otan et de l’Europe ne peut être questionné, mais qu'elle «fait contraste par rapport au projet de société clivant du candidat Erdoğan, au vu du dialogue qu’elle entreprend autant avec le parti kémaliste [CHP] qu’avec le parti islamiste [Le Saadet, parti de la félicité, en rupture avec l’islamo-nationalisme de l’AKP et du président Erdoğan], explique un jeune Franco-turc qui milite pour elle. Elle symbolise pour beaucoup d’entre nous le dernier bastion de la République pouvant réconcilier la Turquie autour d’un pacte républicain et citoyen.»

Reste que si Meral Akşener a accepté le rapprochement avec le CHP pour les législatives, elle aurait en revanche refusé de s'effacer dès le premier tour de la présidentielle derrière un improbable candidat commun de l'opposition, l'ancien président Abdullah Gül.

Face à Erdogan, le co-fondateur de l'AKP aurait pu être soutenu par une bonne partie de la mouvance islamo-conservatrice, quelques socio-démocrates républicains, les nationalistes du Bon parti et même des conservateurs kurdes, ce qui n'est pas le cas de «la louve», créditée de 7 à 11% des suffrages.

Car sur la question kurde, essentielle pour l'avenir de la Turquie, c’est le plus profond, obscur et permanent de l’État turc qu’incarne Meral Akşener –celui-là même qui n’a jamais réussi, ni sans doute voulu, résoudre le problème que pose au pays cet autre nationalisme, kurde irrédentiste, autrement que par les armes.

En savoir plus:

Ariane Bonzon Journaliste

Adam Levent Journaliste

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