Égalités / Monde

La «pénalité asiatique», face sombre de la discrimination positive aux États-Unis

Temps de lecture : 7 min

Des associations traînent Harvard en justice, accusant l'université de discriminer les Américains d'origine asiatique... au nom de la diversité.

Une étudiante à l'université de Berkeley. | JUSTIN C. via Flickr CC License by

Les lycéens américains d’origine asiatique ont tous entendu parler de la «pénalité asiatique» (ou «Asian penalty»), soit l’idée qu’il est plus difficile d’être accepté dans les universités les plus prestigieuses quand on est d’origine asiatique. Puisque ces élèves ont en moyenne de meilleures notes que les autres (toutes ces données, par origine ethnique, sont disponibles aux États-Unis) mais que certaines universités ne veulent pas accepter «trop» d’Asiatiques pour qu’il y ait une diversité d'étudiants dans les classes, la barre pour eux est placée beaucoup plus haut.

Des conseillers d’orientation –et des services de prépa payants– recommandent régulièrement à ces élèves de se distinguer par des activités qui ne correspondent pas aux stéréotypes asiatiques. On leur dit ainsi d’éviter le piano, le violon et les échecs, de faire plutôt du sport et de ne pas parler de leur famille d’immigrés dans l’essai personnel du dossier d’admission.

«De nombreux élèves essayent de diversifier leurs activités extracurriculaires juste pour avoir l’air moins asiatique», explique Michael Wang, qui a porté plainte pour discrimination contre les universités de Yale, Princeton et Stanford en 2014. Il rapporte aussi que de beaucoup d'élèves métisses –de parents blancs et asiatiques– évitent de cocher la case (facultative) asiatique dans les dossiers. «Si tu as peur d’être désavantagé parce que tu mentionnes tes origines, je pense que ce n’est pas juste.»

Discrimination positive inversée

Avec un CV impressionnant –scores quasi parfaits aux tests d’entrée à la fac, vainqueur et finaliste de concours nationaux de piano, de débat et de maths, membre d’une chorale qui a chanté à l’inauguration de Barack Obama en 2009– Wang pensait pouvoir être accepté dans la plupart des meilleures universités du pays.

Il s’en est très bien sorti –accepté à l’excellent Williams College, dont il a été diplômé en 2017– mais a été rejeté par des universités comme Harvard, Stanford et Yale, alors que selon lui, des élèves non asiatiques avec des dossiers moins solides avaient été acceptés. Dans les médias, plusieurs élèves d’origine asiatique aux parcours similaires racontent ce genre de déception face à un système qu’ils croyaient plus strictement méritocratique.

Sur Slate.com, le journaliste Aaron Mak, qui est d’origine chinoise, explique dans un article comment il a tiré avantage du fait que son nom de famille n’avait pas l’air asiatique pour augmenter ses chances d’être accepté à Yale. Il a aussi fait attention à ne pas mentionner sa famille dans son essai et à ne pas cocher la case d’identification ethnique. Après avoir été accepté, il continue de se demander si le résultat aurait été différent s'il avait révélé ses origines.

«L’Amérique blanche devrait perdre en faveur des minorités. Mais quand les Asiatiques perdent en termes d’affirmative action, il y a quelque chose qui ne va pas.»

En 2015, la plainte de Michael Wang n’avait pas abouti, mais celle d’autres associations asiatiques a mené à un procès contre Harvard qui est actuellement en cours. Les plaignants accusent l’université de discriminer les Asiatiques en utilisant un système de quotas informels.

Le cadre légal de l’affirmative action [équivalent américain de la discrimination positive, ndlr] dans les universités aux États-Unis autorise à prendre en compte l’origine raciale, parmi d’autres facteurs, dans les décisions d’admission afin de promouvoir la diversité. Mais il est techniquement interdit de limiter le nombre d’étudiants en fonction de leur origine (les quotas sont illégaux).

«L’affirmative action a été initialement créée pour aider les minorités raciales qui ont du mal à s’en sortir et ont été discriminées, explique Wang, qui soutient le procès actuel. Cela veut dire que la majorité, l’Amérique blanche, devrait perdre en faveur des minorités. Mais quand les Asiatiques perdent en termes d’affirmative action, il y a quelque chose qui ne va pas.»

Le procès contre Harvard ne se fonde pas uniquement sur des données anecdotiques. Un sociologue de Princeton, Thomas Espenshade, a trouvé en 2009 que pour être accepté dans les meilleures universités, les Asiatiques devaient en moyenne obtenir 450 points de plus que les Afro-Américains et 140 points de plus que les Blancs aux tests d'entrée SAT [qui concernent tous les étudiants souhaitant s'inscrire dans une université américaine, ndlr].

Les Asio-Américains ont «trop bien réussi»

L’autre facteur mis en avant est que le pourcentage d’Asiatiques dans ces établissements d’élite est resté stable depuis les années 1980 –autour de 16%– alors que la part de la population d’Asiatiques aux États-Unis a plus que doublé.

Dans les États où l’affirmative action est interdite, par exemple en Californie, les pourcentages d’Asiatiques dans les universités publiques (qui n’ont pas le droit de prendre en compte l’origine ethnique des candidats) sont extrêmement élevés: 32% à l’université de Berkeley, ou encore 42% à l’université CalTech. À New York, le lycée public Stuyvesant, qui sélectionne exclusivement sur test, est asiatique à environ 70%.

«Nous sommes dans un moment étrange où les Américains d’origine asiatique, qui ont été discriminés par le passé dans ce pays, dominent tellement en termes de résultats scolaires, faisant mieux que les Blancs, qu’il y a la menace que certains établissements deviennent trop homogènes», explique Wesley Yang, journaliste dont le recueil d’essais sur les Asio-Américains sera publié cet automne.

C’est donc paradoxalement pour assurer une diversité d’origines qu’il semblerait que certaines universités aient un nombre de places limitées pour les Asiatiques, ainsi que les accusent les plaignants du procès.

Il reste malgré tout très difficile de prouver cette discrimination dans la mesure où Harvard n’est techniquement pas obligée de sélectionner les dossiers avec les meilleures notes. Elle a le droit de choisir une diversité de profils: des musiciens, des athlètes, des scientifiques, des gens venant de zones rurales, des enfants d’immigrés, etc.

«Il y a une exception asiatique à l’idée qu’une minorité est un groupe de personnes désavantagées qui doivent recevoir des aides.»

Ceci dit, les universités ne sont pas les seules à être accusées de ce genre de discrimination. Un ancien chargé de ressources humaines de YouTube fait actuellement un procès accusant son ancienne entreprise de limiter le nombre d’hommes blancs et asiatiques recrutés afin d’atteindre des objectifs de diversité. Il dit avoir été licencié après s’être plaint de cette façon de faire. Selon le procès, la direction de YouTube avait ordonné aux recruteurs d’annuler les entretiens avec les candidats qui n’étaient pas des femmes, des Hispaniques ou des Afro-Américains.

Ayant en quelque sorte «trop bien réussi», les Asio-Américains sont désormais dans une situation où ils ne sont plus considérés comme faisant partie de la «diversité». Wesley Yang pointe notamment des articles qui critiquent le manque de diversité dans certaines entreprises de la Silicon Valley, où plus de 30% des employés sont asiatiques, comme s’ils ne comptaient pas pour la diversité.

«Il y a une exception asiatique à l’idée qu’une minorité est un groupe de personnes désavantagées qui doit recevoir des aides», explique le journaliste. La position particulière des Asio-Américains réinterroge les notions de minorité, de diversité et d'affirmative action telles qu'elles sont comprises aux États-Unis.

Quand on entend parler de discrimination positive, on pense en effet à l’idée de la réparation d’injustices pour des populations discriminées par le passé ou qui doivent surmonter de nombreux obstacles. Mais dans les faits, la façon dont l’affirmative action est actuellement mise en œuvre ne correspond plus entièrement à cette mission.

Une position paradoxale

En 1978, la Cour suprême a jugé (dans le cadre d’un procès contre l’université de Californie) que la valeur intrinsèque de la diversité justifiait le fait de favoriser tel ou tel candidat en fonction de ses origines. Selon le droit, le but ultime n’est donc pas de favoriser l’égalité des chances, mais d’avoir des classes composées d'étudiants de différentes origines ethniques.

Le paradoxe est que ce système n’aide pas toujours les gens qu’il était censé aider à l’origine. Par exemple, une étude a montré qu’à Harvard, la grande majorité des Noirs acceptés étaient d'origine immigrée, et beaucoup de milieux aisés. Mais il ne s'agit pas d'Afro-Américains dont les ancêtres ont souffert de l'esclavage et de la ségrégation.

Dans ce débat, il arrive que d’étranges alliances se forment: des analystes de gauche en faveur d’une affirmative action sur des critères socio-économiques plutôt que raciaux se retrouvent d’accord avec des conservateurs opposés à la discrimination positive. Dans le cas d’un procès contre l’Université du Texas, le juge conservateur de la Cour suprême Samuel Alito écrivait que l’affirmative action telle qu’elle était pratiquée dans cet établissement revenait à aider les Afro-Américains et Hispaniques de familles aisées au détriment d’élèves d'origines modestes, particulièrement blancs et asiatiques.

Certains veulent utiliser cette position paradoxale des Américains d'origine asiatique pour prouver que l'affirmative action est injuste et qu'il faut l'abolir, d'autres en déduisent qu'elle devrait être exclusivement socio-économique car la société a évolué et que c'est maintenant l'origine sociale, plus que la couleur de peau, qui serait la plus grande source d'inégalités.

Il s’agit d’une position délicate qu’illustrait bien Aaron Mak lorsqu'il décrivait son expérience personnelle sur Slate.com. Il soutient théoriquement l’affirmative action mais a personnellement tout fait pour éviter ses effets néfastes. Il se sent un peu hypocrite d’avoir voulu effacer son identité pour tenter d’être admis et sympathise avec ceux qui se battent pour faire en sorte que la «pénalité asiatique» soit atténuéee, tout en s’inquiétant de la façon dont la situation pourrait être instrumentalisée par les conservateurs.

Le procès contre Harvard pourrait ne pas aboutir, tant il est difficile de prouver l’intention de discriminer. Mais cette mobilisation indique un tournant: au lieu de se considérer comme automatiquement du côté des autres minorités ethniques, des Asio-Américains (particulièrement des immigrés récents venus de Chine) ont décidé de se battre contre les politiques pro-diversité supposées bénéficier aux minorités.

Claire Levenson Journaliste

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