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Affaires d’abus sexuels: les ONG ne se soucient pas vraiment de la confiance des populations locales

Temps de lecture : 8 min

Depuis deux mois, les révélations d'abus sexuels commis sur le terrain par des membres d'ONG s'accumulent. Seulement, la prise de conscience ne s'est pas accompagnée d'une plus grande implication des bénéficiaires de l'aide humanitaire.

Dans le camp de réfugiés d'Abou Shouk au  Nord Darfour, le 30 novembre 2004. | José Cendon / AFP
Dans le camp de réfugiés d'Abou Shouk au Nord Darfour, le 30 novembre 2004. | José Cendon / AFP

C’est un débat ancien, qui menace toujours le fondement moral de l’humanitaire. L’aide au développement se transforme-t-elle en un néocolonialisme dans lequel les populations locales perdent leur identité culturelle, leur pouvoir de décision, leur indépendance?

Si, de loin, le lien n’est pas évident, c’est ce que cachent en creux les scandales d’abus sexuels visant des géants de l’humanitaire. Un responsable de l’ONG Oxfam a reconnu avoir payé des prostituées à Haïti, d’autres employés sont accusés de harcèlement et d’intimidation; le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé que vingt-trois de ses membres avaient quitté l'organisation depuis 2015 en raison de comportements sexuels répréhensibles; Médecins sans frontières (MSF) a annoncé avoir été confronté à vingt-quatre cas de harcèlement ou d'abus sexuels en 2017.

Save the Children, le Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef) ou encore International Rescue Committee s’ajoutent aux organisations humanitaires touchées par des accusations de violences sexuelles en marge de missions sur le terrain.

Un raz-de-marée provoqué par la publication d’une enquête du journal britannique The Times sur Oxfam, qui ébranle la confiance envers le monde de l’humanitaire.

Le secteur, de part sa nature «développementaliste», est très vulnérable aux questions de justice sociale, de genre et de lutte contre les exclusions et les discriminations.

Le financement, nerf de la guerre

Dans une tribune publiée dans les pages de Libération, Pierre Micheletti, responsable du master Politiques et pratiques des organisations internationales à l’IEP de Grenoble, souligne que «l’idéal symbolique ne peut souffrir d’aucune faiblesse. Oxfam [...] en fait l’expérience douloureuse. C’est leur financement par les gouvernements et par les donateurs individuels qui est compromis».

Le nerf de la guerre est là. La plus grande peur des organisations humanitaires est de perdre la confiance de leurs donateurs; ce sont eux qui permettent aux ONG de se maintenir économiquement à flot.

«La relation de confiance qui rentre en compte dans la balance est à 80% celle nouée avec les donateurs.»

Erwan Queinnec, chercheur spécialiste du management des ONG

Mais cet enjeu financier, qui accapare l’attention des acteurs de l’aide au développement et les poussent à rassurer leurs mécènes dans cette crise, fait oublier aux ONG que les principales victimes des cas de violences sexuelles rapportées ne sont ni leur image auprès du grand public, ni leurs comptes en banque, mais bien les populations locales.

«Les bénéficiaires de l’aide sont les grands oubliés des études de reporting des ONG. La relation de confiance qui rentre en compte dans la balance est à 80% celle nouée avec les donateurs», dit Erwan Queinnec, chercheur spécialiste du management des ONG.

Mise en place (tardive) de cellules dédiées

Depuis quelques années, plusieurs organisations humanitaires ont tout de même avancé sur les questions de violences sexuelles. «Des affaires comme celle d'Oxfam, il y en a déjà eu beaucoup par le passé. Ce sujet a émergé dans le champ humanitaire avec le maintien de la paix», note Marie Saiget, chercheuse et auteure de L’ONU face aux violences sexuelles de son personnel: crise de crédibilité et changement en organisation internationale.

Parmi les nombreux scandales qui ont éclaboussé les casques bleus, les dizaines de cas de viols rapportés en Centrafrique, où opère la Minusca –la mission locale de maintien de la paix des Nations unies, ont particulièrement choqué. Des soldats de diverses nationalités –français, congolais, mauritaniens…– ont été renvoyés dans leur pays après des accusations d’habitants de camps de réfugiés ou de zones urbaines voisines.

La crise a poussé l’ONU à renforcer sa cellule dédiée à la détection et au traitement des affaires de violences sexuelles. Des ONG ont fait de même, comme MSF International, qui a créé en 2007 une «cellule éthique pour la prise de conscience et le traitement des abus».

«La branche britannique d’Oxfam disposait déjà en 2011, au moment de mes entretiens, d’une politique et de ressources humaines pour lutter contre les abus sexuels. Ce qui est loin d’être le cas partout: la plupart des ONG vont se pencher sur ce sujet seulement quand un cas se présente. Mais le tabou commence à être levé dans le maintien de la paix», précise Marie Saiget.

Du côté d’Oxfam, la direction nous précise qu'après la crise traversée depuis le début de l’année 2018, l’organisation a mandaté une commission externe et indépendante pour étudier ses politiques existantes de lutte contre les abus et le harcèlement –une logique qui s'apparente à celle d’enquêteurs étudiant la boîte noire d’un avion qui s’est écrasé au milieu de l’océan, pour tenter de savoir ce qui a raté dans le processus de fabrication de l’appareil.

Manque d'écoute sur les besoins réels

Cette incapacité de nombreuses ONG à s’emparer du problème en amont illustre le retard qu’ont beaucoup d’acteurs humanitaires à prendre en compte l’avis des bénéficiaires de leur aide sur le terrain.

«Le problème qu’ont les ONG avec des populations locales n’est pas vraiment une mauvaise perception d’une question de moralité, mais plutôt un manque d’écoute sur des besoins à pourvoir», analyse le chercheur Erwan Queinnec.

C’est tout le problème de l’humanitaire, quand la charrue est mise avant les bœufs. Il est plus dur de faire un vrai travail de consultation et de recherche sur le terrain, pour savoir comment aider des populations dans le besoin sans s’imposer à elles ni changer leur mode de vie de manière contre-productive, que d’arriver avec son bulldozer et appliquer partout la même recette –celle qu’un Londonien ou un Parisien aura apprise sur les bancs de l’université.

Il existe cependant des bons élèves qui savent écouter de manière concrète les populations ciblées par leur aide, comme –parmi d’autres– Solidarités. Cette organisation, qui opère fréquemment dans des pays musulmans, signale à ses employés que même les relations sexuelles consenties sont déconseillées, en raison des problèmes qu'elles peuvent causer à la mission sur place. L'ONG dispose également d'une hotline permettant aux victimes de signaler un abus dont elles auraient été l'objet.

Accusations de néocolonialisme

Mais même avec les meilleures hotlines ou cellules d’écoute, il est difficile d’inclure subitement les habitants de zones ciblées par les ONG. Le passé pèse dans la balance. Georges* travaille comme cadre dans une agence onusienne à Bangui, en Centrafrique. Il est témoin au quotidien de l’impuissance de l’équipe de la Minusca qui se penche sur les cas d’abus sexuels sur mineurs.

«Il y a eu une déception de la part de la population ici sur le traitement des scandales en marge de Sangaris [opération militaire de l’armée française conduite en Centrafrique entre le 5 décembre 2013 et le 31 octobre 2016, ndlr]. Les gens ont été dégoûtés de voir les soldats français accusés de viols être renvoyés chez eux et la justice clore l’affaire par un non-lieu.»

Les accusations de néocolonialisme sont un mal qui ronge les ONG occidentales depuis des années. Pour de nombreux habitants d’Haïti, du Niger, de Somalie ou du Népal, les humanitaires sont d’abord des Blancs qui viennent rouler dans leur village à bord de 4x4 –signe ostentatoire de richesse– pour prêcher leur vision du monde et ce qu’il faut faire pour améliorer le sort de la communauté.

Le travail sur le terrain est parfois utile à long terme, parfois beaucoup moins –quand la pompe à eau à énergie solaire tombera en panne, faute d’argent pour acheter une pièce de rechange. Plus rarement, ce sont des reproches pleins de colère qui s’échapperont de mâchoires serrées –quand une femme ou des enfants se plaindront de gestes déplacés. Les hommes blancs seront eux repartis depuis longtemps vers un autre projet.

Scandales passés inaperçus sur place

Dans les pays en développement et sous perfusion de l’aide humanitaire, la justice locale n’a la plupart du temps pas la main dans les affaires de violences sexuelles, ce qui frustre forcément les communautés où vivent les victimes.

«Que peuvent faire les responsables locaux face à ces affaires? Ils ne peuvent que dénoncer ces cas, mais les employés d’ONG occidentales sont jugés dans leur pays d’origine, explique la chercheuse Marie Saiget. L’ONU a consacré des sessions au problème des violences sexuelles dans ses missions. Lors de ces débats, les États africains étaient les plus critiques et qualifiaient parfois “d'éléments pervers” les personnels militaires ou humanitaires auteurs de ces violences sexuelles. Mais c’était aussi une attitude calculée, pour obtenir une marge de manoeuvre dans les négociations autour des forces engagées dans les opérations de maintien de la paix.»

«La Minusca a une cellule dédiée aux abus sexuels sur enfants à Bangui. Ils font des affiches, organisent des réunions de prévention, mais ça tourne dans le vide. Pas grand-monde ne s’y intéresse.»

Georges, cadre dans une agence onusienne à Bangui, en Centrafrique

Sur le terrain, par manque de confiance en leurs institutions ou en la transparence des ONG, de nombreux locaux se détournent du problème des violences sexuelles. «De manière générale, les scandales autour d’Oxfam passent inaperçus en Centrafrique. La population, en dehors des humanitaires, des employés de l’ONU ou des membres de la sphère politique, ne suit pas l’actualité internationale. Ce qui préoccupe le public, c’est la sécurité dans le pays. La Minusca a une cellule dédiée aux abus sexuels sur enfants à Bangui. Ils font des affiches, organisent des réunions de prévention, mais ça tourne dans le vide. Pas grand-monde ne s’y intéresse», glisse Georges.

Dépendance aux ONG

À Bamako au Mali, Linda* travaille dans une ONG locale spécialisée dans le domaine de la santé, qui appartient à un réseau international d’organisations médicales. Chaque jour, elle accueille des habitants venus se faire soigner ou dépister, et s’inquiètent pour leurs enfants, qui peuvent rester plusieurs jours au centre si besoin, le temps de réaliser une batterie de tests ou de soins en cas de problème de santé grave.

«Les mères de famille me demandent à moi, une Malienne, si elles peuvent avoir confiance en les médecins occidentaux qui nous aident ponctuellement sur place. Elles ont déjà entendu des rumeurs ou vu des images à la télévision sur des affaires de pédophilie, et veulent s’assurer qu’il n’y a pas de risque chez nous. Il est parfois difficile de convaincre une famille que ces comportements restent rares, et que les médecins sont uniquement là pour les aider.»

Des Maliens, Centrafricains ou Haïtiens qui seront encore peut-être plus méfiants envers les ONG occidentales dans le futur, si les informations autour des scandales qui secouent actuellement le monde de l’humanitaire arrivent un jour jusqu’à leurs oreilles.

Mais l’industrie humanitaire a aussi créé de la dépendance: «Dans des pays où le quotidien, c’est la débrouille, les gens verront toujours les ONG comme un facteur de revenu, un emploi pour leur cousin ou leur fils, un travail temporaire pour eux. C’est pour cela que personne ne souhaite non plus que les ONG s’en aillent un jour», conclut Georges.

*Les prénoms ont été changés.

Camille Belsoeur Journaliste

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