Égalités / Culture

La nudité à l'écran, marque indélébile sur la carrière d'une actrice

Temps de lecture : 12 min

Alors que Jennifer Lawrence a décidé de se dénuder pour la première fois au cinéma dans un acte quasi-militant, montrer son corps nu devant la caméra peut toujours avoir des conséquences brutales pour les actrices.

Mise à nu | Hadis Safari via Unsplash License by
Mise à nu | Hadis Safari via Unsplash License by

«On a vu tes nichons, chantait Seth MacFarlane aux Oscars 2013. Meryl Streep, on a vu tes nichons dans Le Mystère Silkwood, Naomi Watts dans Mulholland Drive, Angelina Jolie, on a vu tes nichons dans Gia, ils nous ont fait nous sentir vivants et excités. Anne Hathaway, on a vu tes nichons dans Brokeback Mountain, Halle Berry dans À L’ombre de la haine, Nicole Kidman dans Eyes Wide Shut, Marisa Tomei dans The Wrestler, mais nous n’avons jamais vu les nichons de Jennifer Lawrence.»

Toutes les générations d’actrices y passaient, des plus expérimentées comme Meryl Streep aux plus jeunes comme Kristen Stewart. Toutes étaient des actrices qui avaient réussi, bien installées dans l’industrie. Toutes avaient fait le choix de montrer, à un moment de leur carrière, leurs seins à l’écran. Certaines l’avaient fait dans des scènes de vie ordinaire. D’autres, dans des scènes de sexe. Quelques unes, enfin, l’avaient fait dans des scènes de viol.

Halle Berry, Charlize Theron, Kate Winslet ou Hilary Swank avaient reçu un Oscar pour les films dans lesquels elles l’avaient fait. Toutes l’avaient fait en connaissance de cause, pour des raisons personnelles et/ou artistiques qui n’appartenaient souvent qu’à elles.

Pourtant, comme le dira le lendemain l’avocate féministe Gloria Allred au Daily Beast, «c’est une chose d’être dénudée dans le contexte d’un film, d’une scène. C’en est une autre de le sortir de son contexte et de se concentrer uniquement sur les seins des femmes.»

Changement de narration

Il n’est jamais innocent de se déshabiller devant la caméra quand on est une actrice. Pour un acteur, la chose semble parfois évidente. Dans American Gigolo, c’est Richard Gere lui-même qui le réclamera. «Si je me souviens bien, la nudité n’était pas dans le scénario, disait-il à Entertainment Weekly. C’était juste le processus naturel dans la construction du film.» Idem pour Jason Segel dans Sans Sarah Rien ne va, un film qu’il a lui-même écrit. «Je n’étais pas dans l’inconfort. Je me sentais libre», expliquait-il à Vulture. Mais «je pense que ce n’est pas la même chose pour les hommes et les femmes», remarquait à juste titre Gere.

Jennifer Lawrence en fera l'amère expérience quelques mois après le numéro de Seth MacFarlane. Pour la première fois, les seins de la jeune actrice de 24 ans s'affichaient sur tous les écrans du monde entier. Un choix qu’elle n’avait pas fait elle-même: il lui avait été imposé par George Garofano, un Américain de 26 ans qui avait piraté son téléphone et publié sur 4Chan, Reddit ou Tumblr les photos privées.

Une expérience dont avait été également victime Scarlett Johansson, comme le chantait Seth McFarlane dans son numéro: «Scarlett Johansson, on les a vus sur notre téléphone».

«Je n’arrive même pas à décrire ce que ça fait d’avoir, contre ma volonté, mon corps nu exposé à travers le monde comme un flash info. J’ai l’impression d’être un morceau de viande que l’on s’échange contre de l’argent», avait dit Jennifer Lawrence à Vanity Fair.

Alors quatre ans plus tard, elle était nue, pour la véritable première fois. Dans une impressionnante scène du film d'espionnage Red Sparrow, elle prend l’ascendant psychologique et sexuel sur un homme qui veut la «baiser» par derrière, en se déshabillant intégralement devant lui et en l’invitant à la «baiser» en la regardant droit dans les yeux.

Une scène de fiction qui fait étrangement écho à l’expérience bien réelle de l’actrice, une scène qui envoie un message limpide à tous ceux qui ont volé, publié et bien sûr regardé son corps sans qu’on leur donne l’autorisation. En apparaissant nue à l’écran de sa propre volonté, elle changeait la narration imposée par ce «crime sexuel» et reprenait possession de son corps. «Il veut juste le pouvoir», disait son personnage de son agresseur.

Son choix, ses conditions. Le pouvoir, elle l’avait récupéré. Mais aurait-elle fait ce choix sans cette pression extérieure? Probablement pas. «J’ai essayé de faire le film sans la nudité», justifiait-elle à Vanity Fair, avant d’expliquer, à l’avant-première, que le film a enlevé chez elle «l’insécurité et la peur d’être jugée pour avoir été nue» et que cette scène lui avait permis «de changer de mentalité».

Jamais sans conséquence

Il y a vingt ans, c’était déjà pour une raison assez similaire que Demi Moore, également au sommet de sa carrière, avait accepté 12,5 millions de dollars –à l’époque la plus grosse somme versée à une actrice pour un film– pour se mettre à nue dans Striptease.

Comme elle le racontait récemment à Hal Rubenstein dans Interview Magazine, «Striptease a changé la perception que j’avais de moi, [...] de mon corps et de ma confiance en moi.»

La nudité comme acte militant, comme façon de reprendre possession d'un corps que le patriarcat contrôle depuis si longtemps: c'est l'idée de mouvements comme les Femen, Free The Nipple ou même de la nudité de Lena Dunham dans Girls. Rendre le corps féminin banal, aussi banal que celui des hommes.

Même sans ce militantisme, des actrices –souvent– élevées loin du puritanisme américain, comme la Suédoise Malin Akerman (Billions, La Femme de ses rêves, Watchmen), l’Anglaise Kate Winslet (Créatures célestes, Titanic, The Reader) ou la Française Eva Green (Innocents, Penny Dreadful) sont très régulièrement apparues nues, dès leur début.

«Tu n’y fais pas attention, tant c’est naturel», commentait par exemple Malin Akerman. Leur seule condition, revenant en interview comme un mantra: «Je n’accepterai pas un rôle où la nudité est gratuite. S’il n’y a aucune raison d’être nue, je ne le ferais pas.»

Et pourtant. Elles ne semblent parfois se cantonner qu’à cela, à une chanson un peu grivoise sur le fait, comme Kate Winslet, qu’on a «vu tes nichons» dans «Créatures Célestes et Jude et Hamlet et Titanic et Iris et Little Children et The Reader et tout ce que tu tournes actuellement».

Là où on remarquera l’extraordinaire versatilité du jeu de Cate Blanchett ou le charme mutin de Julia Roberts, on fera sans cesse remarquer à Eva Green qu’elle ne sera jamais victime de hacking comme Jennifer Lawrence ou Scarlett Johansson puisque, de toute façon, elle est tout le temps nue au cinéma ou à la télé.

Rosie Perez, qui a tourné l'une des scènes de nu les plus iconiques du cinéma moderne dans Do The Right Thing, son tout premier film, a mis plusieurs années à comprendre que la nudité à l’écran n’était pas aussi simple qu’un vêtement en moins et avait des conséquences, aussi à l’aise pouvait-on être avec son corps et sa sexualité.

«Je me rappelle qu’il y a un moment dans ma carrière où j’ai dû faire marche arrière, car tout le monde voulait que je fasse ces films où j’enlève mes vêtements», notait-elle, après avoir dû également apparaître nue sur son deuxième film, Les Blancs ne savent pas sauter.

Objectifiées et consultables à volonté

Deux ans plus tard, elle remportait un Prix d’interprétation à Berlin et une nomination aux Oscars pour État Second de Peter Weir –ce qui ne changeait rien. Pour beaucoup, elle restera pour toujours cette fille qui montrait ses seins en gros plan dans Do The Right Thing.

«Ma belle-fille m’a dit qu’il y avait un site internet où j’étais nue. Maintenant que je suis plus âgée, que je suis mariée et que j’ai une belle-fille de 14 ans, le fait qu’elle me voit nue sur un site a soulevé beaucoup de questions chez moi: «Comment vais-je lui répondre? Vais-je juste lui dire que c’est une chose horrible? J’ai dû me demander si j’étais vraiment à l’aise avec ce que j’avais fait, si j’étais embarrassée ou non en face d’elle à cause de ça», racontait-elle au New York Times, dix ans après le tournage de cette scène.

Le fait est là: à moins de regarder le film dans son intégralité pour voir cette scène, il faut aujourd'hui se tourner vers des sites porno qui, au côté des sextapes de Kim Kardashian et Paris Hilton, la référencent, avec d’autres du même genre, sous le tag #célébrités.

Autre moyen: Mr Skin, le principal et plus célèbre site à recenser des captures d’écran des actrices –oui, uniquement les actrices– s’étant dénudées à l’écran. Une gigantesque base de données d’images où le sexe, les seins et les fesses de chaque actrice sont disséquées, parfois à la seconde près. Comme dans la chanson de Seth MacFarlane, toutes les scènes y sont évidemment sorties de leur contexte: seule la qualité des plans –éclairage, position…– sur les parties intimes du corps est valorisée.

Rendu célèbre il y a dix ans par En Cloque Mode d’emploi, le site réalise un chiffre d’affaires de plusieurs millions de dollars, en attirant neuf millions de visiteurs chaque année, à 98,4% des hommes.

Trente ans après avoir tourné avec Spike Lee dans un film sélectionné à Cannes et nommé aux Oscars, cette scène a enfermée Rosie Perez, comme des milliers d’autres, dans une boîte, objectifiée et consultable à volonté –une autre forme de gonzo.

Chantage et «arguments artistiques»

Il ne suffit que d’une seule fois. C’est pourquoi certaines actrices, comme Julia Roberts, refusent quoi qu’il arrive d’apparaître nue. Sarah Jessica Parker, elle, est la seule actrice de Sex & the City à ne s'être jamais déshabillée dans la série: une clause écrite dans son contrat, l’argument «artistique» lui ayant toujours paru un peu spécieux dans une industrie où, sur les plateaux comme dans les bureaux, on retrouve essentiellement des hommes.

«J’ai toujours eu l’impression que je pourrais convaincre n’importe qui pensant que la nudité serait bien pour une scène du contraire. [...] Généralement, vous êtes la seule femme avec uniquement des hommes autour. Je me souviens d'une expérience en particulier, où ils pensaient que j’allais faire une scène de nu et ont commencé à en plaisanter la nuit précédente. Alors j’ai dit que je ne le ferais pas. Et ils ont dit que si. Il y a eu ensuite des coups de fil à mon agent, avec de méchantes choses échangées, des choses comme “on aurait pas dû l’engager. On aurait dû prendre machine ou machine”. À ce moment là, la seule chose à laquelle je pensais, c’était qu’il me vire. De toute façon, le film était mauvais», confiait-elle au New York Times.

Une expérience «sur le terrain» largement confirmée par les chiffres: d’après une étude de l’Université de Californie (USC), 25,6% des actrices apparaissaient nues dans les 900 films les plus populaires de 2016, contre 9,2% des acteurs. Des chiffres stables depuis dix ans, avec un pic en 2012, année durant laquelle 31% d'actrices apparaissaient nues. En 2016, 95,8% de ces films étaient réalisés par des hommes.

Alors, pour une Sissi Spacek dans Carrie, une Isabella Rossellini dans Blue Velvet ou une Helen Hunt dans The Sessions, combien d’actrices ont succombé à l’argument fallacieux d’un réalisateur ou d’un producteur selon lequel la nudité est faite pour ajouter à la vulnérabilité du personnage ou, au contraire, pour le rendre plus fort?

Combien de jeunes actrices débutantes ou même stars internationales n’ont pas pu ou pas réussi, contrairement à Jennifer Lawrence dans Red Sparrow, à poser les conditions nécessaires? Combien se sont dénudées à contre-cœur, face à la pression? Combien n’avaient pas les moyens de faire face à un réalisateur, un acteur, un producteur insistant pour filmer des seins ou des fesses par soucis de «réalisme»? Combien n’ont pas pu simplement dire «non»?

Jeu de pouvoir

Récemment, Debra Messing, la star de la série Will & Grace, relatait une expérience sur son tout premier film, Les Vendanges de feu, du multi-primé réalisateur mexicain Alfonso Arau.

Au deuxième jour de tournage, son partenaire, interprété par Keanu Reeves, devait la trouver au lit avec un autre homme. Sans qu’il n’en ait jamais été question, Arau lui ordonna de se déshabiller. «Ton boulot est de te déshabiller et de dire les répliques, c’est tout. Tu devrais être reconnaissante d’avoir ce rôle», lâchera-t-il, devant l’embarras de la novice.

Pour se justifier, les producteurs, eux, lui rétorqueront qu’ils avaient promis qu’elle ne serait pas nue dans la version américaine du film, pas dans sa version internationale. Quant à son agent, il résumera le dilemme de toute jeune actrice débutante: «Tu peux dire non et ils te virent, ou tu peux dire oui et tu gardes ton boulot.» Elle dira oui.

Un premier traumatisme auquel s’ajoute un deuxième, celui du tournage. «Il a soulevé le drap, a regardé de haut en bas mon corps nu et a ensuite jeté le drap sur moi comme un kleenex usagé. Il est parti sans un mot», expliquait l’actrice dont, finalement, seul le dos nu apparaît à l’écran.

Pour Rosie Perez, sur le tournage de Do The Right Thing, l’expérience sera encore plus traumatisante, affirmant que «quand Spike Lee met des glaçons sur mes tétons, la raison pour laquelle vous ne voyez pas ma tête est parce que je suis en train de pleurer. Sur le moment, je ne voulais pas faire ça. Je me sentais comme comme Irene Cara dans Fame. Je me sentais si peureuse, alors que ce n’était pas qui j’étais. C’était ma première expérience et c’était horrible.»

Comme le résumait Debra Messing, l’argument de la nudité «n’était qu’un jeu de pouvoir. Le but était de me rabaisser, de m’enlever tout mon pouvoir et de me faire sentir, à un niveau cellulaire, la domination qu’il avait sur moi.»

Un jeu de pouvoir qui n’est pas limité aux actrices débutantes. Comme l’ont révélé les centaines de témoignages de #MeToo, il suffisait généralement d’être une femme.

Expérience traumatisante

Cette misogynie systémique, Salma Hayek, malgré ses quinze ans de carrière et un crédit de productrice sur Frida, l’a violemment expérimentée quand Harvey Weinstein, après des avances infructueuses, la menacera de la remplacer si elle ne se dénudait pas dans le film, pour une scène de sexe avec une autre femme.

«Pour la première et dernière fois de ma carrière, j’ai fait une crise d’angoisse: mon corps a commencé à trembler, j’avais le souffle court et j’ai commencé à pleurer et à pleurer, incapable d’arrêter, comme si je vomissais des larmes. [...] Ce n’était pas parce que j’allais être nue avec une autre femme: c’était parce que j’allais être nue avec elle pour Harvey Weinstein. Mais je ne pouvais le dire à personne. Mon esprit comprenait ce que j’avais à faire, mais mon corps n’arrêtait pas de pleurer et de convulser. À ce moment, j’ai commencé à vomir pendant que l’équipe, figée, attendait pour tourner. J’ai dû prendre un tranquillisant, ce qui a arrêté les pleurs mais a aggravé les vomissements. Comme vous pouvez l’imaginer, ce n’était pas sexy, mais c’était la seule façon d’arriver à faire la scène», expliquait-elle dans un bouleversant essai publié par le New York Times.

Cette scène, la réalisatrice Julie Taymor n’en voulait pas –et encore moins de son actrice nue: elle ne servait à rien; elle n’apportait rien au film. Au contraire: dans sa critique du film, Slate.com remarquait que Salma Hayek, même si «particulièrement impressionnante», avait dans cette scène un corps «une once trop souple pour quelqu’un qui avait passé des années comme invalide, ayant subi de multiples opérations chirurgicales, de fausses couches, de remises en place d’os fracturés et d’amputations».

Seulement, cette scène, elle faisait vendre. «Les studios ne sont pas stupides. Je suis invité dans des émissions de radio au moins 300 fois par an en tant qu’expert de la nudité des célébrités au cinéma. Si je suis à la radio pour parler d’un film comme Demande à la poussière et dire aux mecs qu’ils devraient le voir car Salma Hayek a un full frontal à la 33e minute, ça va donner envie aux mecs de louer ou acheter le film», disait Jim McBride, fondateur de Mr Skin, au New York Times, avant d’avouer que, loin de le poursuivre pour atteinte à leurs droits d’auteurs, les studios allaient même jusqu’à le courtiser et lui envoyer les films à l’avance.

Alors peu importe «Time’s Up», peu importe la «prise de conscience», peu importe que le harcèlement et les comportements toxiques soient mieux pris en compte et plus efficacement éradiqués. Peu importe également que la nudité soit justifiée, que l’interprétation soit puissante, que la scène soit drôle, bouleversante ou révoltante, le corps de l’actrice, débutante ou expérimentée, sera, en tant que femme, et à moins d’un changement radical de pensée de toute la société, toujours considérée comme une marchandise –un objet que l'on note sur Mr Skin comme on noterait des produits sur Amazon: trois étoiles pour les seins de Jodie Foster dans une scène où elle est violée par plusieurs hommes dans Les Accusés; trois également pour le sexe d'Hilary Swank avant d'être elle aussi violée dans Boys Don’t Cry.

«Les gens oublient que nous sommes humaines», précisait Jennifer Lawrence.

Michael Atlan

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