Sociéte / Culture

Comment l'œuvre de Pierre Bourdieu éclaire la série «3%»

Temps de lecture : 5 min

Ce 27 avril, Netflix lance la deuxième saison de «3%». Sorte de «Hunger Games» évoquant pèle-mêle la méritocratie, l'ordre social et les inégalités, la série brésilienne à succès se regarde encore mieux à travers les yeux du sociologue.

Extrait du teaser «Offshore» de la saison deux de la série «3%». | Capture écran via YouTube
Extrait du teaser «Offshore» de la saison deux de la série «3%». | Capture écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue de la première saison de la série 3%.

C’est l’un des succès inattendus de l’année 2017 sur Netflix. 3% est la première série originale produite par le géant américain sur le territoire brésilien.

Malgré un budget relativement peu élevé, la série souvent qualifiée de «Hunger Games brésilien» a su faire parler d'elle, et sa deuxième saison sera en ligne ce 27 avril.

Ségrégation et reproduction des élites

Miroir assez peu déformant du Brésil, où plus de la moitié de la richesse nationale est concentrée par les 10% les plus riches, l'univers de la série se déroule dans un futur proche dans lequel la société se divise en deux mondes bien distincts: 97% des humains vivent sur le «Continent», une terre où existent encore la violence et la pauvreté, et les 3% restants, les élus, habitent quant à eux sur «l’autre rive», considérée comme idéale.

Une dichotomie que les Brésiliens connaissent bien: dans des villes comme São Paulo, les luxueuses villas avec piscine et terrain de tennis côtoient les favelas. «Tout le débat politique brésilien est articulé autour de cette question des inégalités et de quel type de société, moins inégalitaire ou non, on souhaite», rappelle Armelle Enders, historienne du Brésil contemporain et professeure à l'université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis.

«Dans certaines villes, vous avez d'immenses copropriétés fermées sur plusieurs hectares, où vivent des centaines voire des milliers d’habitants, souligne de son côté Paul Cary, maître de conférences en sociologie à l'université Lille 3. Ce sont des endroits clôturés dans lesquels vous n’entrez pas sans passer par deux ou trois barrières de sécurité.»

Tiens, tiens... Dans 3%, personne ne sait tout à fait à quoi ressemble l'autre rive: pour y accéder, il faut passer une série de tests intellectuels, psychologiques et physiques, à l’âge de 20 ans. Ceux qui auront réussi ce concours ne reviendront jamais sur le Continent; ils sortiront vainqueurs du «processus».

Méritocratie, inégalités et ordre social: pas étonnant que la société brésilienne soit assez perméable aux thèses du sociologue français Pierre Bourdieu. «Pour tout ce qui est sociologie des élites ou du capital social, les concepts de Bourdieu sont opérationnels, note Paul Cary. Par exemple, la sélection à l’université, via un concours d’entrée, favorise la reproduction des élites. Le système brésilien est fait de telle sorte que les universités recrutent les enfants des écoles privées; les enfants des classes populaires ne peuvent pas lutter à armes égales.»

Transformation du privilège en mérite

Depuis tout petits, les personnages de la série entendent que ce sont leurs efforts qui seront récompensés, car seuls ceux qui le méritent peuvent accéder à l’autre rive. «Chacun crée son propre mérite», répète à qui veut l’entendre Ezequiel, l'un des personnages principaux. Dans le discours de celui qui organise la sélection des 3%, faire partie de l’élite est un choix: «Rappelez-vous que vous êtes le moteur de votre propre succès. Quoi qu'il arrive, vous le méritez.»

Le personnage de Marco, lui, fait partie des privilégiés de cette société. Toute sa famille a réussi le fameux processus. Ce statut lui donne une grande confiance en lui, et il agit dès le départ comme un membre légitime de l’autre rive. Cette assurance, héritée de son milieu social, se révélera très utile à travers les différentes épreuves –jusqu'à un certain point, en tout cas.

Voilà un personnage que Pierre Bourdieu aurait certainement analysé avec intérêt. «L’égalité formelle qu’assure le concours ne fait que transformer le privilège en mérite», écrivait-il dans Les Héritiers (1964).

«Chez Bourdieu, la critique de la notion de méritocratie est très centrée sur l’école, précise Sidonie Naulin, maîtresse de conférences en sociologie à Sciences Po Grenoble. Selon lui, on ne part pas tous avec les mêmes chances. Ce que va récompenser l’école n’est donc pas un pur talent individuel, lié à une forme d’intelligence, mais des compétences en partie sociales et culturelles davantage présentes dans les familles des classes moyennes et supérieures.»

Le test que passent les individus à l’âge de 20 ans dans 3% fonctionne comme un diplôme dans l'univers bourdieusien: «Élimination et sélection sont là pour établir hiérarchie sociale et hiérarchie scolaire», écrivait le sociologue dans La Reproduction (1970). Ceux qui réussiront le processus accéderont à l’élite: le diplôme est finalement assez similaire au droit d’entrée vers l’autre rive.

Perpétuation de l’ordre social

«Le plus important est de passer le processus avec succès, tu le sais depuis que tu es né», répète à son fils le père de Fernando, l’un des personnages principaux de la série, qui croit dur comme fer au processus et ne cesse de le défendre.

Mais comment une société aussi inégalitaire que celle de la série 3% peut-elle être acceptée par la grande majorité? C'est la question que se posait déjà Pierre Bourdieu en 1994, lorsqu'il écrivait: «L’une des questions les plus fondamentales à propos du monde social est la question de savoir pourquoi et comment ce monde dure, persévère dans l’être, comment se perpétue l’ordre social.»

Le sociologue insiste notamment sur cette idée de complicité nécessaire au maintien de l’ordre social: «Le langage d’autorité ne gouverne jamais qu’avec la collaboration de ceux qu’il gouverne, c’est-à-dire grâce à l’assistance des mécanismes sociaux capables de produire cette complicité fondée sur une méconnaissance.»

«Lorsque l’on apprend aux individus qu'il s'agit du meilleur système possible, il y a une forme d’adhésion, explique Sidonie Naulin. Ce que dit Bourdieu, c’est que le système marche car les gens pensent qu'il est juste, égalitaire et méritocratique.»

Si le monde des 97% est celui des inégalités, l’autre rive semble être celui dans lequel on souhaite éviter de les reproduire. Lors de l’épisode final de la première saison, chaque candidat doit passer par une ultime étape: la stérilisation. Le chef du processus explique aux élus et élues ce passage obligé: «Nous n'avons pas d'enfants sur l'autre rive, justement parce que l'hérédité était la plus grande injustice qui maintenait le monde monstrueux où l'on vivait.»

La perpétuation du système n'est pas sans entraîner de contestation. Dans la série, elle est incarnée par les membres de la Cause, dont le but est de réussir à atteindre l’autre rive pour mettre fin au processus. Certains des personnages principaux –Michele et Tiago– font partie de cette rébellion; ils réussissent à atteindre l’étape finale du processus.

Revanche de l'élite brésilienne

La série 3% pourrait-elle infuser dans la société brésilienne? L'espoir a existé pendant les mandats de Lula et Dilma Rousseff, mais les récents événements politiques ont changé la donne.

«Politiquement, avec l’éviction de Dilma Rousseff et la mise en prison de Lula, on sent qu’il y a une revanche de l’élite, de l'oligarchie brésilienne contre ces politiques qui avaient été très favorables aux classes populaires», analyse Paul Cary.

Ce que confirme Armelle Enders: «Pour l'instant, il semble que ceux qui souhaitent que perdurent les inégalités –ou plus exactement ceux qui se refusent à faire les frais de politiques qui réduiraient les inégalités– soient majoritaires et restent cramponnés au pouvoir, après en avoir écarté la gauche.» Avec ou sans Bourdieu, le Brésil attend également sa saison deux.

Sofian Aissaoui Journaliste pour France Télévisions et pour la presse écrite

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