Monde / Culture

Tout ce que l'on ne voit pas dans «Le tombeau des lucioles»

Temps de lecture : 8 min

Le film de Takahata est un chef-d'œuvre qui masque une réalité moins reluisante.

Le Tombeau des Lucioles | Capture écran
Le Tombeau des Lucioles | Capture écran

Comme nombre de spectateurs, je suis sorti secoué de mon premier et unique visionnage (jusqu’à l’écriture de cet article) du film Le Tombeau des Lucioles. Secoué et surtout mal à l’aise en raison du choix narratif de Takahata, récemment disparu, qui découlait lui-même des choix narratifs d’Akiyuki Nosaka, auteur de la nouvelle portant le même titre, publiée en 1967 et qui a inspiré le long métrage des studios Ghibli.

L’histoire de ce film (attention spoiler) se concentre sur la trajectoire de deux enfants, un ado et sa petite sœur à la fin de la Seconde Guerre mondiale au Japon. Le père est officier dans la marine impériale, et ils vivent avec leur mère, gravement brûlée lors du bombardement de Kobe du 16 mars 1945 et qui finit par mourir. Livrés à eux-mêmes par des adultes défaillants et indifférents à leurs souffrances, le frère et la sœur se réfugient à la campagne où la petite va finir par mourir de malnutrition et le grand se laisser mourir à sa suite.

Si vous ne versez pas votre larme à la fin du film, comme le dirait le regretté Desproges, c’est que vous avez le cœur aussi sec que le gosier d’un enfant du Sahel. J’ai beau avoir été mal à l’aise, j’ai moi aussi été bouleversé par l’histoire de ces deux gamins victimes de la guerre et de la campagne de bombardement stratégique américaine sur l’archipel japonais.

Ghibli, le nom d’un bombardier

Ironie de l’histoire, c’est à un général d’aviation italien, Giulio Douhet que l’on doit le concept de bombardement stratégique. Et c’est à un bombardier léger italien, le Caproni Ca.309 surnommé Ghibli (le nom italien du Sirocco), que le studio de Takahata et Miyazaki doit son nom. Miyazaki est passionné par l’aviation, deux de ses plus grands chefs-d’œuvre, Porco Rosso et Le vent se lève en témoignent –ainsi que son goût pour le constructeur Caproni.

Au début des années 1920, Douhet pense, comme d’autres à sa suite, que «les bombardiers passeront toujours», que ces avions ont fait exploser les limites du champ de bataille et qu’en cas de guerre, les gouvernements seront contraints de signer rapidement des paix honteuses poussés par les populations de leurs villes éventrées par les bombes. Douhet se trompe. Les ruines de Guernica, de Varsovie, de Rotterdam, de Coventry puis de Caen, de Hambourg, de Dresde de Tokyo, Kobe, Beyrouth ou de la Ghouta orientale le montrent: les bombardements tuent, mutilent et réduisent des villes en cendres, mais les populations ne plient pas pour autant.

La ville de Douma, dans la Ghouta orientale | Stringer / AFP

Mais en mars 1945, lorsque se produit le bombardement de Kobe qui marque le début du Tombeau des Lucioles, les Américains ont des raisons stratégiques de vouloir la rayer de la carte. Avec son million d’habitants, Kobe est la 6e ville du Japon. C’est un port avec des chantiers navals gigantesques et toute l’industrie qui va avec. Par ailleurs, la ville de Kobe est une ville aux nombreuses constructions en bois. Voilà pourquoi les 331 bombardiers B-29 qui attaquent la ville dans la nuit du 16 au 17 mars larguent les plaquettes incendiaires que l’on voit au début du film. Avec des effets dévastateurs: 650.000 habitants de Kobe se retrouvent sans domicile le 17 mars au soir.

En mars 1945, le martyre des villes japonaises a commencé. Une à une, ses villes sont détruites par les bombardiers quadrimoteurs qui décollent des îles conquises à cet effet par les Américains. Les victimes se comptent par milliers, l’économie japonaise est à genoux, les usines sont pilonnées, il devient de plus en plus difficile de produire des munitions, des avions, des chars –et on manque d’hommes formés pour les utiliser.

En août 1945, secoué par deux bombes atomiques –mais aussi et peut-être surtout, par l’entrée en guerre des Soviétiques contre le Japon– le Japon capitule. Pour les Japonais, c’est une humiliation sans précédent.

Mais revenons-en au film de Takahata

Cette histoire, on la devine plus qu’on ne la lit dans le film de Takahata. Oui, les populations japonaises ont été, des mois durant, soumises à des bombardements meurtriers, qui ont culminé avec les deux bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945. La population a par ailleurs vécu les affres liées à l’isolement pour un archipel qui a toujours peiné à l’autosuffisance –c’était d’ailleurs tout l’enjeu de sa guerre de conquête. Une guerre brutale, violente. De l’invasion de la Chine à la capitulation de 1945, l’armée japonaise s’est livrée à des exactions scandaleuses, massacrant des populations civiles, réduisant des milliers de femmes étrangères au statut d’esclaves sexuelles, maltraitant ou laissant mourir de faim et de maladie des centaines de milliers de prisonniers, chinois, américains, britanniques. Mais de tout cela, les médias, la littérature et le cinéma japonais ne parlent presque jamais. Comme si deux bombes atomiques avaient remis les compteurs à zéro.

On m’objectera avec raison que ce n’est pas le sujet du Tombeau des Lucioles. Mais le problème, c’est précisément que la plupart des œuvres japonaises qui traitent de la période tournent exclusivement autour des souffrances du peuple japonais. Cas criant de cette difficulté des Japonais à embrasser leur histoire de la Seconde guerre mondiale dans sa globalité, celui d’un manga qui s’est décliné en film: Gen d’Hiroshima. Voilà une œuvre qui de prime abord semble contredire tout ce que je viens d’exposer: le père du héros est un pacifiste, haï par ses voisins, emprisonné, battu pour ses opinions. Le manga évoque les discriminations dont souffrent les Hibakusha, mais également celles qui frappent les Coréens vivant au Japon, ainsi que la responsabilité de l’empereur dans le déclenchement de la guerre. Sont même évoqués, sans détour, les terribles massacres de Nankin.

Mais ce manga, publié au début des années 1970, est très mal reçu au Japon, où il est accusé de montrer le pays sous un jour trop noir et malhonnête. La publication s’interrompt rapidement (elle reprendra plus tard, de manière confidentielle). Officiellement, l’éditeur ne veut pas d’une série traitant de la bombe atomique car il craint les réactions négatives du public. Manga très célèbre dans le reste du monde, Gen d’Hiroshima est loin d’être aussi apprécié au Japon. Seul le premier tome, qui parle du bombardement d’Hiroshima, a rencontré un réel succès. En 2013, une municipalité japonaise était capable de faire retirer ses exemplaires des bibliothèques des écoles en raison de la mauvaise influence d’un tel manga sur la jeunesse, lui reprochant notamment d’évoquer «des évènements qui n’ont jamais eu lieu» (le massacre de Nankin). Les adaptations en dessin animé de la série ont été considérablement expurgés elles aussi: le pacifisme du père est à peine mentionné, les discriminations contre les hibakusha absentes. Et c’est bien le problème, que l’on retrouve dans Le Tombeau des Lucioles: ce qu’il montre est terrible; ce qu’il tait l’est tout autant. Et en histoire, le mensonge par omission est le plus efficace de tous.

Une attitude qui tranche considérablement avec celle de l’Allemagne à l’égard des crimes commis

Certes, Le Tombeau des Lucioles n’est pas un film révisionniste, comme peuvent l’être de nombreux mangas japonais, tels ceux de Yoshinori Kobayashi, qui s’inscrivent dans le courant dit de «l’historiographie libérale», rejettent toute responsabilité du Japon dans la guerre et présentent le peuple japonais comme un peuple de victimes que l’on tente de culpabiliser pour des crimes montés en épingle ou inexistants. Dans ses mangas, Yoshinori Kobayashi peut ainsi écrire que le «soi-disant massacre de Nankin est une invention dont le but est d’effacer les 300.000 morts japonais d’Hiroshima et de Nagasaki». (Une rhétorique d’autant plus pernicieuse que ces «historiens» font exactement l’inverse en utilisant les bombes atomiques pour minimiser les crimes japonais.) L’existence des «femmes de réconfort» n’est pas niée par Kobayashi, mais il n’hésite pas à affirmer qu’elles étaient déjà des prostituées et qu’elles étaient mieux traitées par les soldats japonais que par les civils –des assertions démenties par les faits.

On est ici moins face à un négationnisme institutionnalisé qu’à une occultation générale. Ce n’est pas tant que l’on nie. C’est que l’on ne veut pas entendre parler de ces histoires.

Ce qui est le plus frappant, c’est à quel point une grande partie des élites politiques japonaises est totalement incapable non pas d’assumer mais seulement d’admettre la réalité des crimes commis par le Japon ou, à minima de les questionner (ce qu’ont déjà fait de nombreux historiens japonais, tel Saburō Ienaga, sans rencontrer beaucoup d’écho dans le grand public). On est ici moins face à un négationnisme institutionnalisé qu’à une occultation générale. Ce n’est pas tant que l’on nie. C’est que l’on ne veut pas entendre parler de ces histoires. Une attitude qui tranche considérablement avec celle de l’Allemagne à l’égard des crimes commis durant la même période. Et renvoyer dos à dos Auschwitz et le bombardement de Dresde, c’est le dernier argument des négationnistes (qui ont de plus en plus de mal à convaincre que les chambres à gaz n’ont pas existé).

Tourner la page sans vouloir la lire

Par ailleurs, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, on ne compte plus les ouvrages et articles questionnant la dimension morale des bombardements stratégiques et des centaines de milliers de civils tués par ces attaques. Depuis la fin de la guerre de nombreuses voix se sont élevées pour protester contre ces campagnes de destruction systématiques des villes et de leurs habitants. De nombreux historiens et juristes considèrent ainsi que les bombardements de Hambourg ou de Dresde peuvent correspondre ainsi le bombardement de Dresde pour un crime de guerre. Comme l’écrit Richard G. Davis dans un rapport consacré aux campagnes de bombardement en Europe:

«Si l’on accepte le truisme selon lequel un mal ne compense pas un autre mal, rien ne peut excuser [...] la campagne de bombardement stratégique des Alliés, quelles que puissent avoir été les atrocités commises par l’Allemagne.»

Le Bomber command de la RAF s’est vu refuser une médaille commémorant ces raids à la fin de la guerre. En 2012, la reine Élisabeth II a inauguré un monument à la mémoire des près de 55.000 tués du Bomber Command, seule branche des forces armées britanniques à ne pas encore en avoir un, signe que la question gênait. Des polémiques ont d'ailleurs éclaté en amont de cette cérémonie

Au Japon, silence radio. Comme si en 2018, le peuple japonais ressemblait aux deux petits héros du Tombeau des Lucioles, victimes innocentes d’un monde hostile et brutal –et qui voudrait bien tourner la page sans avoir à la lire. Le chef d’œuvre de Takahita reste un chef d’œuvre. Mais il ne doit pas nous faire oublier que derrière les souffrances endurées par les civils japonais durant la Seconde guerre mondiale, se cachent les souffrances infligées par l’armée japonaise que le Japon, en 2018, refuse toujours obstinément de voir.

Je remercie Cécile, Cherifa, Guillaume, Tanguy, Eric et Caroline pour leur aide précieuse.

Antoine Bourguilleau Traducteur, journaliste et auteur

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