Sociéte

Antisémitisme: pourquoi il ne peut pas y avoir de Vatican II de l'islam

Temps de lecture : 7 min

Le «Manifeste contre un nouvel antisémitisme», signé par Philippe Val et plus de 250 soutiens dans «Le Parisien» du 22 avril, appelle à une réforme du Coran, citant en exemple les évolutions du dogme catholique. Une fausse route tant historique que théologique.

Les Pères conciliaires réunis à la Basilique Saint-Pierre du Vatican pour la première session du concile Vatican II, le 8 décembre 1962. | AFP
Les Pères conciliaires réunis à la Basilique Saint-Pierre du Vatican pour la première session du concile Vatican II, le 8 décembre 1962. | AFP

L’indignation est vertu quand elle vise un mal aussi profond, ancien et meurtrier que l’antisémitisme. Elle est courage quand elle désigne, après des contorsions qui ont duré trop longtemps, qui est le vrai responsable: l’islam radical, au risque d’un amalgame avec tous les musulmans.

Mais elle fait place à l’incompréhension, voire à la révolte, quand l’argumentation repose sur des bases floues et des contre-vérités évidentes. Le «Manifeste contre un nouvel antisémitisme», publié par des centaines d’intellectuels et intellectuelles, artistes, hommes et femmes politiques françaises dans Le Parisien-Aujourd’hui du 22 avril, n’est pas un manuel d’histoire, encore moins un traité de théologie. Mais l’absence de rigueur nuit ici à la qualité de la démonstration.

L'Église catholique n'a pas tourné en trois ans la page de l'«antijudaïsme»

En témoigne ce court extrait: «Nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime.»

Aucun des auteurs de ce Manifeste ne croit sérieusement que les «autorités théologiques» de l’islam (lesquelles?) vont obtemporer (où? quand? comment?) et décider d’un claquement de doigts d’expurger de la lettre sacrée du Coran ses versets appelant au meurtre des juifs et des chrétiens. Mais on ne peut réduire de manière aussi naïve et grossière la question centrale de la «réforme» dans l’islam, de la délibération et de la prise de décision, du rapport du musulman à ses écritures sacrées.

La première contre-vérité est de laisser entendre que le renoncement de l’Église catholique –cité ici en exemple à tous les musulmans– à son discours antisémite d’autrefois serait tombé du ciel, à la faveur d’une délibération d’évêques lors du concile Vatican II (1962-1965). Non, ce n’est pas en trois ans que l’Église a tourné la page sur deux millénaires d’un «antijudaïsme» aussi ancré dans ses origines, deux millénaires d’ignorance des juifs, de persécutions, de croisades, de conversions forcées, d’inquisitions. Il faudra un long chemin d’audace, de rencontres miraculeuses, d’explications méticuleuses, de conversions et d’expiations pour en arriver là.

«Nous sommes tous spirituellement des sémites»

Souvenons-nous, dès l’entre-deux-guerres, d’un pape comme Pie XI (1922-1939) condamnant Maurras et l’Action française (1926) pour leur antisémitisme. De son vrai nom, Achille Ratti, l’extrême droite française ne l’appelera plus qu’«Isaac Rattisch»! C’est ce même pape qui dénonce, en 1938, la menace hitlérienne dans son encyclique en allemand Mit brennender sorge («Avec une peine brûlante») lue dans toutes les églises du pays. Recevant la même année un groupe de pèlerins belges, Pie XI fait encore sensation en louant la descendance d’Abraham selon la Bible: «Juifs et chrétiens, nous sommes tous spirituellement des sémites». Un tournant considérable.

Souvenons-nous aussi de ces intellectuels francs-tireurs, aussi courageux qu’isolés, qui vont contribuer au changement radical de ton entre juifs et chrétiens. Jacques Maritain, dans L’Impossible antisémitisme de 1937, exprime une tendresse inégalée à l’époque pour le peuple élu et une compassion toute nouvelle pour le destin des juifs: «La tragédie d’Israël est la tragédie même de l’humanité». Après guerre, c’est l’historien juif Jules Isaac qui, dans Jésus et Israël, supplie les chrétiens de remonter aux sources juives de leur foi et, dans L’enseignement du mépris, retrace l’histoire d’une persécution qui remonte aux Pères de l’Église des premiers siècles, coupables d’avoir donné du peuple d’Israël une image tronquée, dégradante, haineuse.

Comment ne pas se scandaliser que la Shoah se soit produite au cœur d’une Europe dite chrétienne, que le peuple juif choisi par Dieu, dépositaire sa Loi, ait été humilié, écrasé, exterminé sur une terre chrétienne, par des hommes qui, pour la plupart, avaient été baptisés? En 1947, une conférence réunissant les Églises protestantes et catholique se réunit dans la petite ville suisse de Seelisberg et décide de rompre définitivement avec la vulgate antisémite qui avait provoqué tant de catastrophes, d’engager une refonte complète de la liturgie et de la théologie chrétiennes pour ouvrir la voie à une meilleure compréhension du judaïsme.

Le concile Vatican II arrive après cette longue période de maturation. Le même Jules Isaac, fondateur de l’Amitié judéo-chrétienne de France, se rend au Vatican en 1961 pour rencontrer le pape Jean XXIII, lui remettre un rapport accablant sur les traces d’antisémitisme restées vives dans le discours et l’enseignement de l’Église. Le courant passe entre les deux hommes, mais il faudra encore bien des débats pour que les fameux stéréotypes sur le peuple juif «perfide» ou «déicide» disparaissent du discours et des prières de l’Église, pour que soit définitivement réprouvée toute attitude d’hostilité visant les juifs et condamné toute forme d’antisémitisme. Une page historique se tourne. À l’enseignement du mépris des juifs, succède un enseignement de l’estime.

Le Coran «incréé», éternel et inamendable

Est-il possible d’exiger un tel effort de conversion des musulmans en vue de réviser l’attitude antisémite –en discours et en actes– de leurs courants les plus radicaux? Peut-on leur demander d’expurger de la lettre même du Coran ses passages les plus litigieux? Certaines sourates puisent dans l’islam des origines guerrières que les fanatiques radicalisés ne cessent de mythifier et d’exalter: «Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu, ceux qui, parmi les gens des Écritures [juifs et chrétiens] ne pratiquent pas la religion de la vérité» (sourate 9, verset 29). Ou encore: «O croyants, combattez les infidèles qui sont près de vous» (9, 123). Cette violence serait bénie par Dieu: «Vous n’avez pas tué vos ennemis. C’est Dieu qui les a tués» (8,7).

Si de tels versets résonnent encore de manière effrayante, ils ne peuvent se comprendre qu’en référence à une époque de guerre, celle des premiers temps de l’islam où les camps s’identifiaient selon des critères sociaux et religieux. Mais peut-on s’en tenir à cette version univoque d’un Coran antisémite et violent? La réalité est plus complexe. Le texte contient aussi de vraies leçons du tolérance. On connait le célèbre «Pas de contrainte en religion!» (2,256). Mais il y a aussi ces lignes plus explicites: «Tuer une âme non coupable du meurtre d’une autre âme, c’est comme tuer l’humanité entière. Sauver une vie, c’est sauver l’humanité entière» (5, 32). Il ne doit pas y avoir de haine contre les autres peuples, pas de haine contre les gens du Livre: «Ceux qui suivent le judaïsme et les chrétiens, quiconque croit en Dieu et au Jour dernier effectue l’œuvre du salut» (2,62).

Comment est-il possible d’ignorer que le Coran n’est pas d’un bloc, que ses rédactions successives se sont étalées sur deux siècles au moins? Comment surtout est-il possible d’oublier que, pour les musulmans, la «Révélation» coranique est d’abord Inspiration et Parole? Le prophète Mahomet «récite» la parole de Dieu… «Réciter» se dit en arabe qara’a, qui a donné le mot quran. Bien que le Coran ait été réécrit plusieurs fois avant de trouver sa forme définitive, il reste, pour le fidèle musulman, une parole «incréée», «éternelle», issue directement de Dieu, et donc non amendable. Tout effort d’interprétation historique et critique dans l’islam est découragé, opprimé.

La bataille de la «réforme» de l’islam, à laquelle aspirent légitimement les rédacteurs du «Manifeste contre le nouvel antisémitisme», est-elle donc perdue d’avance? Faut-il désespérer ? Il n’est pas interdit d’exprimer des souhaits et des exigences, mais on ne peut pas demander aux musulmans le même effort que celui qui a été accompli par les catholiques (et par les protestants) après des décennies d’exégèse historique et critique, c’est-à-dire de «contextualisation» de leurs écritures sacrées. Le statut des textes est totalement différent dans l’islam et dans les religions chrétiennes. L’Église catholique n’a pas touché à la Bible (qui contient aussi des éléments antijuifs). Elle a simplement révisé son enseignement doctrinal sur les juifs et c’est déjà un grand progrès.

Pas d'autorité centrale et dogmatique dans l’islam

Par ailleurs, on sait qu’un système d’autorité centrale et dogmatique n’existe pas dans l’islam (au moins dans sa version sunnite, très majoritaire), comme il est dominant dans les Églises chrétiennes. On ne peut donc pas imaginer sérieusement une confrontation de points de vue et une approche commune de «docteurs de la loi musulmane» pour retoucher la lettre du Coran, l’expurger de ses passages violents, «frapper d’obsolescence», comme écrit le Manifeste, les textes les plus litigieux à l’égard des juifs.

C’est une manière enfin bien inutile de provoquer des musulmans qui savent de quel prix ont été payées toutes les tentatives de «réforme» dans l’islam. Car cette exigence de réforme ne date pas d’aujourd’hui. Elle vient le plus souvent de l’intérieur même des rangs musulmans, de théologiens, de juristes, de prédicateurs, quand l’islam se trouve agressé dans son histoire, en recul sur le plan spirituel et intellectuel. Comment ne pas citer les penseurs réformistes du XIXe siècle comme l’Égyptien Mohammed Abduh (1849-1905) ou le Syrien Rashid Rida (1865-1935)? Et ceux qui, à l’époque plus moderne, sont nés dans un univers différent, celui de pays devenus indépendants, mais le plus souvent livrés à des pouvoirs dictatoriaux qui supportent mal la moindre prétention à une «réforme» dans l’islam qui pourrait leur échapper ou les contester. Impasse douloureuse et tragique.

Henri Tincq Journaliste

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