Parents & enfants

Réfléchissez bien avant d'exposer vos enfants sur Instagram

Temps de lecture : 10 min

Publier ou pas les visages de sa progéniture: une question à l'origine de plus d'un différend conjugal.

Image extraite du compte Instagram personnel de l'auteur de l'article.
Image extraite du compte Instagram personnel de l'auteur de l'article.

Sur Instagram comme sur les autres réseaux sociaux, on peut globalement diviser les parents en trois catégories:

- Le clan des «je ne raconte rien, je ne publie rien, je respecte la vie privée de mes marmots, et puis de toute façon ça n'intéresse personne».

- Le groupe des «je publie quelques anecdotes sur mes enfants, je poste des photos en masquant leur visage, je ne donne pas leurs vrais prénoms».

- L'équipe des «vous saurez tout sur les progrès de mes bibis, de leur premier caca dans le pot à leur dernier chagrin d'amour, photos à l'appui».

Les nuances sont évidemment nombreuses, certains parents se situant à la lisière de deux catégories.

À titre personnel, j'avoue ne pas avoir exercé un grand contrôle sur l'identité numérique de mes enfants, qui sont encore trop jeunes pour utiliser les réseaux sociaux, mais dont les visages et les prénoms ne sont pas franchement dissimulés. Sur son blog, ma femme a longtemps publié des articles dans lesquels figuraient toutes ces informations. Nous en avions discuté au préalable, et je lui ai donné mon feu vert sans sourciller. Il faut dire que j'ai moi-même publié çà et là des photos de mes enfants à visage découvert, prénoms inclus.

Pour être parfaitement honnête, j'ai même créé un compte Twitter à la naissance de chaque enfant, et publié un unique tweet servant de faire-part numérique. Bref, nous avons sciemment exposé nos enfants. Peut-être le regretterons-nous un jour. Peut-être qu'à l'adolescence ou à l'âge adulte, nous entendrons leurs reproches en nous disant que nous aurions dû faire preuve de davantage de discrétion. Nous pourrons au moins leur rétorquer que jamais nous n'avons publié de photos trop intimes ou possiblement humiliantes (enfant tout nu, en train de pousser sur le pot ou de vomir son déjeuner en direct).

Montrer sans montrer

Dans d'autres familles, un choix inverse a été opéré. «Hormis une ou deux photos de naissance, je n'ai jamais publié aucune photographie de mes enfants sur les réseaux», raconte Eva, mère de trois garçons. «En revanche, comme j'aime bien raconter mon quotidien et le leur, c'est même devenu un challenge: parvenir à le faire en publiant des photos qui soient jolies malgré tout, mais qui ne transgressent pas le contrat établi avec leur père avant même la naissance de l'aîné.»

«Finalement, la vraie difficulté», raconte Eva, «ça a surtout été de convaincre définitivement nos proches de ne poster aucune photos de nos gamins. Grands-parents, oncles, tantes: on a une famille très connectée mais pas forcément consciente du fait que sur l'Internet, tout est public. À quoi ça aurait servi que je me prive de poster de belles photos de mes fils si n'importe quelle personne proche le faisait à ma place?»

Si tout le monde a fini par respecter les règles chez Eva, c'est parce que le même discours a été véhiculé par les deux parents, qui continuent aujourd'hui encore à s'assurer du coin de l'oeil que personne ne transgresse leurs règles: «On n'allait quand même pas faire signer une charte de droit à l'image à nos parents. Tout cela fonctionne juste dans un pur climat de confiance, et heureusement que c'est suffisant.»

Poster d'abord, débattre après

Ailleurs, d'autres couples vivent cette époque ultra-connectée avec moins de sérénité. C'est le cas de Céline et Giorgio, parents d'une petite fille âgée de 2 ans et demi. À la naissance du bébé, Giorgio poste rapidement quelques photos pour avertir ses proches de l'arrivée du bébé et montrer sa joie. «Céline ne l'a pas bien pris du tout. Elle m'a demandé de les supprimer parce qu'elle ne voulait pas que notre fille apparaisse sur Facebook et ailleurs.»

«J'ai compris un peu tard que Céline n'avait pas envie qu'on la voie comme ça, et que j'aurais avant tout dû la soutenir au lieu de fanfaronner sur les réseaux»

Giorgio, père de famille

Circonstance aggravante: Céline apparaît également sur les photos, le teint blafard et les traits tirés... comme beaucoup de femmes venant d'accoucher. «Ce n'était pas très malin de ma part», reconnaît Giorgio. «Sur ces photos, je les trouve belles toutes les deux, mais j'aurais dû garder ça pour moi. J'ai compris un peu tard que Céline n'avait pas envie qu'on la voie comme ça, et que j'aurais avant tout dû la soutenir au lieu de fanfaronner sur les réseaux.»

Quelques jours après la sortie de la maternité, Céline et Giorgio ont eu une discussion apaisée sur le sujet: «On a réalisé qu'on aurait dû en parler pendant le grossesse. Mais on a réglé ça posément et de façon très logique. Puisque j'ai compris (un peu tard) qu'elle ne voulait pas qu'on la voie sur les réseaux sociaux, en tout cas pas sans son autorisation préalable, pourquoi aurait-ce été différent pour notre fille? Elle ne connaît pas Instagram ni Facebook, son vocabulaire est encore limité, mais est-ce que pour autant ça lui donne moins de droits sur son image?»

La blogueuse Marjoliemaman a elle aussi fait ce choix, qu'elle détaille dans un article publié en 2013. Elle raconte comment elle a trouvé un pseudo pour chaque membre de la famille (elle-même, son mari, leur fils et leurs deux filles). Et comment les questions liées à l'image de leur fils (puis de ses soeurs) ont vite été réglées.

«Quand j’ai parlé du blog à MMM [son mari] plusieurs semaines après l’avoir lancé, avant même de l’avoir lu, il a trouvé ça super et m’a donné comme seule condition qu’on ne voie jamais le visage de notre fils et qu’on ne divulgue pas son prénom. Nous étions sur la même longueur d’ondes sans en avoir parlé avant mais pour moi c’était évident et nous avons continué ainsi quand la famille s’est agrandie.»

Aujourd'hui encore, Marjoliemaman respecte pleinement ce principe. Ce qui ne l'empêche pas d'envoyer chaque année une jolie carte de voeux sur laquelle figurent les prénoms et les visages des membres de sa jolie famille (je fais partie des destinataires). On reste simplement dans le domaine de l'intime.

L'importance du débat

Chez Camille et Victor, ça ne s'est pas exactement passé comme ça. Avant même la naissance de leur petit Joseph, aujourd'hui âgé de 1 ans et demi, le couple a eu LA discussion sur l'exposition de l'enfant sur les réseaux sociaux. «Victor est quelqu'un qui partage beaucoup de choses sur les réseaux sociaux, moi beaucoup moins», raconte Camille, qui confie utiliser principalement Instagram comme un outil de veille (elle est journaliste).

«Je me suis montrée très ferme: je ne voulais aucune photo de mon enfant sur les réseaux sociaux. Victor a accepté la règle tout en se disant que je changerais sans doute d'avis à la naissance.»

«La plupart des clichés [de pédo-pornographie] provenaient de collections privées: enfants à la plage ou dans le bain, bébés photographiés à la maternité»

Camille, auteure d'un mémoire sur le sujet

Une fois Joseph né, la discussion est revenue sur le tapis... et il s'est avéré que Camille n'avait absolument pas changé d'avis. La raison principale de ce refus fera particulièrement trembler celles et ceux qui, comme moi, ont décidé de ne pas se mettre trop de barrières.

«En 2014, j'ai réalisé un mémoire sur le thème de la pédo-pornographie. J'ai réalisé à quel point il était facile et rapide de pouvoir en trouver. La plupart des clichés provenaient de collections privées: enfants à la plage ou dans le bain, bébés photographiés à la maternité.» De quoi vous vacciner définitivement d'exhiber votre progéniture sur Instagram et ailleurs.

Faire des concessions

C'est lorsqu'un autre couple de leur entourage a célébré la naissance de son premier enfant sur Instagram qu'un sentiment de frustration a commencé à resurgir chez Victor. Camille a alors commencé à envisager les choses légèrement différemment, une discussion avec une amie l'ayant en partie convaincue qu'instagrammer son enfant ne signifiait pas forcément qu'on le livrait en pature aux pédophiles de toute la planète.

«Elle m'a dit: “Ce sont les hashtags qui font remonter les photos”, et que la probabilité qu'une photo de son enfant sans hashtag finisse par être captée par des gens mal intentionnés était extrêmement mince.» Camille finit par donner son aval à Victor. Depuis le mois de janvier, une poignée de photos de Joseph figure donc sur Instagram. «Mais ni sur Facebook, ni sur Twitter», précise Camille avec insistance. «On se contente d'Instagram.»

La jeune femme a elle-même cédé à la tentation en de rares occasions, après avoir passé son compte en privé et supprimé abonnées et abonnés qu'elles ne considérait pas comme des personnes de confiance. Quoi qu'il en soit, aucune publication d'une photographie de Joseph ne peut se faire sans la validation de ses deux parents.

Ce fameux sentiment de frustration éprouvé par Victor, Giorgio a longtemps cherché à le contrecarrer. Il a fini par trouver la solution: «Je me suis mis à la photo. Je ne suis pas assez équipé ou doué pour faire de l'argentique, mais je photographie ma fille au Reflex numérique, et ensuite j'essaie de faire développer ça dans une qualité correcte. De temps à autres j'en envoie aux grands-parents de ma fille ou à la famille proche, ça donne bien le change». Pour compenser l'absence d'exposition de ses enfants, il suffirait donc de se comporter comme au début des années 2000. Cela semble simple, mais il fallait y penser.

Des divorces sans heurts

Du côté des parents ayant dû divorcer ou se séparer, on aurait pu s'attendre à trouver ce que les soucis liés à Instagram changent la donne, mais les témoignages recueillis semblent prouver le contraire. «Je répète toujours à ma fille que lorsqu'un couple divorce, il ne divorce pas de ses enfants», confirme Fatima. «Chez nous, divorce ou pas divorce, les règles sont restées les mêmes, et il n'y avait aucune raison pour que mon ex-mari ou moi changions notre fusil d'épaule. À part pour faire gratuitement du mal à l'autre, je ne vois pas pourquoi nous aurions commencé à publier des photos de notre fille sur les réseaux alors que nous sommes farouchement contre depuis sa naissance», raconte-t-elle.

Auteure du petit livre Les 50 règles d'or des parents séparés pour des enfants heureux et équilibrés, qui vient de paraître, Muriel Ighmouracène prône avant tout le dialogue, tout en reconnaissant n'avoir jamais eu besoin de débattre avec le père de sa fille sur ce sujet. «Mon ex et moi avons toujours été d'accord pour ne publier aucune photo de notre fille sur les réseaux sociaux.»

À bientôt 8 ans, la fille de Muriel s'est rendu compte que son visage n'apparaissait pas sur les photographies publiées par sa mère, et s'est interrogée. «Je considère qu’elle ne m’appartient pas. Elle n’appartient qu’à elle, et c’est ce que lui explique quand elle me demande pourquoi je ne publie pas de photos d’elle. Je ne voudrais pas qu’elle s’imagine que je la cache parce que je ne la trouve pas instagrammable, parce que c’est évidemment complètement l’inverse.» Il est donc important de discuter non seulement avec le parent B, mais aussi directement avec les concernées et les concernés.

En bon journalope, j'ai tenté de trouver des faits divers liés à un désaccord entre parents sur l'exposition ou la non-exposition de leurs enfants sur Internet. Soit j'ai très mal cherché, soit rien de tel n'a été médiatisé. Le sharenting (de share, partager, et parenting) continue à bien se porter, comme chez 44% des parents britanniques. Et tout se déroule vraisemblablement avec respect, les couples parvenant à trouver un terrain d'entente.

Les avocates et avocats mettent cependant les parents en garde contre certains risques: outre le fait que c'est manquer de respect à votre enfant, poster une photo humiliante de lui ou d'elle sur Instagram revient également à offrir sur un plateau des éléments qui pourront être retenus contre vous en cas de divorce et de bataille pour la garde des enfants. C'est ce que prévoient les spécialistes du droit familial pour les décennies à venir, même si le droit ne s'est pas encore réellement penché sur la question.

Pédopsychiatre, Robin Fender raconte constater régulièrement des «problématiques de fragilité narcissique, avec des perturbations dans le rapport à l'image de soi». Les réseaux sociaux, et notamment Instagram, agiraient «comme renforçateur social (positif ou négatif)». «Les réseaux sociaux ont indéniablement reconfiguré la psychopathologie des enfants et ados», ajoute Robin Fender. Le fait de les exposer très tôt et de leur donner conscience de cette exposition ne ferait que rendre le terreau encore plus fertile. Ce serait donc un service à leur rendre que de les éloigner aussi longtemps que possible d'Instagram et compagnie.

On nous met également en garde contre la recrudescence programmée des affaires judiciaires dans lesquelles de jeunes adultes poursuivront leurs parents pour avoir déballé leur vie privée sans leur accord. D'où la multiplication de campagnes visant à dissuader de le faire, comme la série d'affiches proposées par le Fonds allemand pour l'enfance et dénichées par Libération.

Bébé Marseillais en Australie

«Chère Maman, cher Papa, réfléchissez avant de poster», dit en somme cette affiche. Pas sûr que Manon Marsault et Julien Tanti aient réellement l'intention d'appliquer ce principe. Pas encore né, le premier bébé du couple vedette (?) de l'émission de télé-réalité «Les Marseillais en Australie» est déjà le héros d'un compte Instagram suivi par 270.000 personnes. Rien ne nous y est épargné: ni la vidéo de la première échographie, ni la traditionnelle photo de ventre avec message humoristique dessiné dessus.

Papa , maman vous inquiétez pas j’arrive dans pas longtemps !!

Une publication partagée par Tiagotanti (@tiagotanti) le

D'ores et déjà accusé d'utiliser son futur fils Tiago comme un produit marketing, le couple s'en défend évidemment, semblant sur la même longueur d'ondes en termes de traitement médiatique de sa (future) progéniture. Si le compte Instagram sert aussi à montrer à des centaines de milliers de jeunes gens que les mois post-naissance sont rarement placés sous le signe du glamour, alors pourquoi pas. Mais on a comme un doute. Finalement, il est peut-être plus sain pour les enfants que leurs parents ne soient pas d'accord.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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