Monde / Économie

Guerre commerciale: l'Europe a une carte à jouer entre Trump et la Chine

Temps de lecture : 6 min

Quoiqu'il advienne de son exonération temporaire des droits de douane sur les importations américaines d'acier et d'aluminium, l'Europe a intérêt à poursuivre le dialogue avec Trump.

Donald Trump et Xi Jinping à Pékin, le 9 novembre 2017 | Nicolas Asfouri / AFP
Donald Trump et Xi Jinping à Pékin, le 9 novembre 2017 | Nicolas Asfouri / AFP

À l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron aux États-Unis, les journalistes américains ont été nombreux, à l'instar de Roger Cohen du New York Times, à s'interroger sur l'improbable amitié qui l'unit à Donald Trump.

En France aussi, on s'interroge sur ce drôle de couple, et les commentaires ne sont pas toujours amènes. Il est vrai que notre président n'était pas obligé d'aller jusqu'à faire la bise à son hôte, mais, sur le fond, son analyse est juste: quoi que l'on pense de lui, on ne peut ignorer le président des États-Unis, et ce n'est pas en le traitant par le mépris que l'on fera avancer les dossiers. Si nos relations diplomatiques devaient se limiter aux chefs d'État ou de gouvernement que l'on estime intellectuellement, moralement et politiquement fréquentables, la liste serait bien modeste.

Constance remarquable

La question se pose avec une acuité particulière dans le domaine économique. Alors que les commentateurs mettent l'accent sur le caractère imprévisible de Donald Trump, il faut remarquer que celui-ci fait au contraire preuve d'une constance remarquable sur un point précis: sa volonté farouche de fermer les frontières aux produits étrangers qui lui semblent mettre en péril l'industrie nationale. Et cette volonté se manifeste de façon particulièrement vive dès lors que l'ouverture des frontières résulte d'accords multilatéraux.

Dans le monde selon Trump, seuls comptent les accords bilatéraux que les États-Unis peuvent négocier en position de force –ils sont encore, après tout, la première puissance mondiale. Tous les autres traités ou accords ne peuvent être qu'«horribles» ou «tueurs d'emplois», pour reprendre le vocabulaire que l'on retrouve dans nombre de ses tweets.

«Les États-Unis ont fait quelques uns des pires accords commerciaux de l'histoire mondiale. Pourquoi devrions-nous prolonger ces accords avec des pays qui ne nous aident pas?»

Continuité dans l'action

Dans le domaine des accords commerciaux, Donald Trump est parfaitement prévisible: il fait ce qu'il a dit tout au long de sa campagne présidentielle.

À peine installé à la Maison-Blanche, le 23 janvier 2017, il signe le retrait des États-Unis du traité transpacifique, négocié avec onze autres pays par Barack Obama. Tous les spécialistes font remarquer que cet accord devait permettre aux États-Unis de faire barrage aux visées hégémoniques de la Chine dans la zone Asie-Pacifique et que le dénoncer est une grave erreur. Il n'en a cure.

Quant aux négociations du partenariat transatlantique (TTIP ou TAFTA), qui n'avait d'ailleurs pas que des partisans du côté européen, elles n'ont jamais repris. Le 18 mai 2017, Trump lance la renégociation de l'Alena, accord de libre-échange conclu avec le Mexique et le Canada par George Bush père et signé en 1994 par Bill Clinton. Et il continue. Le 22 janvier 2018, il annonce que les importations de machines à laver et de panneaux solaires seront lourdement taxées. Principaux pays visés: la Corée et la Chine.

Dès ce moment, il se murmure que des décisions comparables pourraient être prises concernant l'acier et l'aluminium. C'est chose faite le 1er mars, avec effet dès le 8, sauf pour six pays et l'Union européenne. Mais ces exonérations sont temporaires: pour le Mexique et le Canada, par exemple, elles sont liées aux progrès qui pourront être enregistrés avant le 1er mai dans la rediscussion de l'Alena.

La suite, c'est l'annonce de nouvelles taxes sur des produits importés de Chine, en réponse, est-il dit, «au vol de propriété intellectuelle» dont se rendraient coupables les entreprises de ce pays (ce qui n'est pas totalement inexact...).

«Nous ne sommes pas en guerre commerciale avec la Chine, cette guerre a été perdue il y a de nombreuses années par les personnes insensées, ou incompétentes, qui représentaient les États-Unis. Nous avons maintenant un déficit commercial annuel de 500 milliards de dollars, et un vol de propriété intellectuelle de 300 millions supplémentaires. Nous ne pouvons pas laisser ça continuer!»

Puis la Chine a le mauvais goût d'annoncer des mesures de représailles aux décisions précédentes sur l'acier et l'aluminium; les États-Unis annoncent alors la liste détaillée des produits chinois qui seront taxés, ce qui conduit Pékin à décider de nouvelles mesures de représailles –notamment sur le soja, l'automobile et l'aéronautique.

Et pourtant, Donald Trump affirme quelques jours plus tard que le président Xi et lui seront toujours amis!

«Le président Xi et moi serons toujours amis, peu importe ce qu'il advient de notre conflit commercial. La Chine baissera ses barrières commerciales, parce que c'est la bonne chose à faire. Les taxes deviendront réciproques et un accord sera trouvé sur la propriété intellectuelle. Un grand avenir pour nos deux pays!»

Facéties inquiétantes

En somme, le schéma est presque toujours le même: on menace et on montre ses muscles, puis on discute, et à la fin, on finit par trouver un accord. Ce petit jeu provoque quelques sourires: Trump peut faire le malin, il n'arrive pas à grand-chose.

Il se flatte d'avoir obtenu que des industriels américains rapatrient des unités de production installées au Mexique ou renoncent à en délocaliser d'autres, mais que constate-t-on? Sur les douze derniers mois connus, de mars 2017 à février 2018, les exportations mexicaines vers les États-Unis ont bondi de 8,4 %!

Dans de nombreux secteurs, les groupes étrangers ne peuvent détenir plus de 50% de leurs filiales en Chine. Il vient d'être annoncé à Pékin que cette interdiction sera progressivement levée d'ici à 2022 dans l'automobile, l'aéronautique et la construction navale.

On peut se demander si cette concession est vraiment importante: la Chine peut se permettre de faire ce geste, parce qu'elle a obtenu les transferts de technologie qu'elle souhaitait et que son industrie est désormais en mesure de supporter la concurrence internationale.

Au passage, on peut souligner que les producteurs américains vont inciter leur président à faire attention à ne pas aller trop loin: ils ont besoin du marché chinois. General Motors y vend désormais plus de voitures qu'aux États-Unis.

Les facéties présidentielles n'amusent pas tout le monde: des économistes s'en inquiètent. La mondialisation n'a pas fait que des heureux, et l'ouverture des frontières n'a pas que des partisans. Des tensions croissantes pourraient déboucher sur une véritable guerre commerciale à l'échelle mondiale.

La hausse des tarifs douaniers pourrait être importante et, à ce petit jeu, il n'y aurait pas de vainqueurs, seulement des perdants. Comme le déclare Roberto Azevedo, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), «un cycle de représailles est la dernière chose dont l'économie mondiale a besoin».

Troisième voie

Entre le scepticisme amusé et la crainte face aux gesticulations trumpiennes, il reste une troisième voie, qui consiste à les prendre au sérieux et à voir comment il serait possible de les utiliser pour trouver des solutions satisfaisantes pour tous, notamment pour l'Europe.

C'est ce que suggère Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC. Ainsi qu'il l'a déclaré à l'occasion des quarante ans du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (CEPII), «l'Europe n'est pas l'idiot du village global»: elle n'est ni plus, ni moins protégée que les autres grandes nations développées.

Elle peut utiliser les États-Unis pour peser sur la Chine –car il est vrai que les règles de l'OMC sont inégalement contraignantes, par exemple en ce qui concerne les subventions aux entreprises d'État– et soutenir la Chine quand elle défend les règles multilatérales face à Donald Trump.

La tâche n'est pas facile; on ne sait pas encore jusqu'où peut réellement aller le président américain –s'il veut simplement se mettre en position de force pour obtenir des accords plus favorables, comme il l'a fait avec la Corée, ou s'il est vraiment décidé à dynamiter le système multilatéral. Dans tous les cas, l'Europe a une carte à jouer.

Le pire pour elle serait de rester spectateur de ces joutes, et de laisser les deux grandes puissances économiques décider de l'organisation future du monde. Sa grande chance est d'être –et de loin– la première puissance commerciale.

Une petite phrase prononcée par Donald Trump à l'issue de son tête à tête avec Emmanuel Macron à la Maison-Blanche laisse deviner quel serait le sort de chacun des pays membres de l'Union s'ils abordaient ces discussions en ordre dispersé: «La question des échanges avec la France est compliquée, parce qu'il y a l'Union européenne. Je préférerais négocier seulement avec la France. [...] L'Union est très dure avec nous.»

Gérard Horny Journaliste

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