Culture

Poni Hoax, le groupe culte que (presque) personne ne connaît

Temps de lecture : 7 min

Soutenu par la critique et favori des artistes, d’Étienne Daho à Vianney, Poni Hoax n’a pourtant jamais séduit au-delà de son cercle d’initiés. À l'heure des rumeurs de dissolution, portrait d’un groupe passé à côté des sentiers de la gloire.

Les membres du groupe Poni Hoax en 2016 | Naporeu via Wikimedia Commons License by
Les membres du groupe Poni Hoax en 2016 | Naporeu via Wikimedia Commons License by

Qu’il s’agisse de Sixto Rodriguez, Vashti Bunyan ou Arthur Russell, l’époque ressuscite, à coup de storytellings bien huilés, nombre de losers magnifiques passés à côté du succès. Une reconnaissance inespérée qui soulève l’inévitable question: qu’est-ce qui peut bien faire la réussite d’une existence? Sans aller jusqu’à peindre une fresque parsemée de détails tragiques qui serviraient à nourrir une postérité mythique, il y a quelque chose d’éminemment envoûtant chez les artistes qui ne parviennent pas à susciter l’attention qu’ils méritent. C’est le cas de Poni Hoax.

Une période faste et bercée d’illusions

Lorsque Poni Hoax voit le jour, en 2004, le label Ed Banger (Justice, Busy P, Sebastian) pousse ses premiers cris, Nigel Godrich produit Talkie Walkie, le quatrième album de Air et Phoenix, encore inconnu en France, électrise avec Alphabetical.

Phoenix - «Alphabetical». | Via YouTube.

Aux États-Unis, The Strokes réveillent les fantômes endormis du Manhattan downtown de la fin des années 1970; tandis qu’à Londres, The Libertines irradie avec le single «Can’t Stand Me Now». Les guitares envahissent les ondes et enflamment l'internet, au moment où les réseaux sociaux tissent leur toile sur fond de bavardages et de MP3 échangés. Une période faste, bercée d’illusions, qui entraîne dans son sillon une génération de groupes aux carrières aussi populaires qu’éphémères.

The Libertines - «Can't Stand Me Now». | Via YouTube.

Rock furieux

À l’heure où le rock français se pare de chic et d’attitudes faussement chocs pour servir un nouveau courant majoritaire, Poni Hoax échappe à la normalisation.

Le groupe naît sur les cendres d’un quartet de jazz expérimental, sous l’impulsion de Laurent Bardainne; le compositeur, saxophoniste et claviériste s’entoure de Nicolas Villebrun (guitare), Arnaud Roulin (claviers) et Vincent Taeger (batterie), rencontrés au Conservatoire. En 2005, la formation séduit avec un succès d’estime qui vire au plébiscite: «Budapest».

«Budapest». | Via YouTube.

En 2006, Poni Hoax sort un premier album éponyme sur Tigersushi, le label du DJ et producteur Joakim Bouaziz. Le groupe exulte par l’intensité de ses concerts et exalte au-delà des frontières, jusqu’à se faire inviter, à Londres, en première partie de Franz Ferdinand, les auteurs de «Take Me Out». Soutenu par la critique, Poni Hoax devient, en quelques mois, le groupe de rock le plus irradiant de son temps. Dans Drunk In The House of Lords, Pierre Chautard et Matthieu Culleron filment cette odyssée, de l’enregistrement de Images of Sigrid, le deuxième album, à la tournée qui suit, pour livrer une histoire du rock vu de l’intérieur.

«Antibodies». | Via YouTube.

Mais c’est un autre récit, plus personnel, que le documentaire dévoile.

Nicolas Ker, l'impossible leader

Nicolas Ker naît en 1970, à Phnom-Penh, d’un père français et d’une mère cambodgienne à qui il emprunte son patronyme. Cinq ans plus tard, il quitte le Cambodge lorsque les Khmers rouges débarquent dans la ville pour renverser le régime militaire de Lon Nol et instaurer, durant quatre années, un régime de terreur où près de deux millions de Cambodgiens trouvent la mort.

Survivant d’une existence attrapée au lasso, le voilà promis à une vie de rodéo: après des escales au Caire, à Istanbul ou à La Réunion, c’est à la Courneuve que l’interprète de Poni Hoax échoue, au milieu des années 1980.

Nourri de rock’n’roll viscéral, de Jim Morrison, crevard canonisé roi lézard à David Bowie, magicien sonique à l’esthétique lunatique, Nicolas Ker brûle sa vie dans les dérives de ses obsessions: des idoles de confection cramées par leur art à la musique, sa seule religion, dont on ne sait plus si elle le guide, l’emporte ou l’y perd.

Si Paul Thomson, le batteur de Franz Ferdinand, le compare à Howard Devoto, le fondateur des Buzzcocks et chanteur de Magazine; le parolier de Poni Hoax fait, pourtant, partie de ceux qu’il est difficile de réunir sous une même bannière, mis à part celle d’une mise au ban d’un quotidien désespérément commun.

Magazine - «The Light Pours Out of Me». | Via YouTube.

Après des années à jouer dans des bars miteux en espérant que le destin vienne, un jour, le rattraper, Nicolas Ker rencontre Laurent Bardainne, en 2005, grâce à une petite annonce. Les deux musiciens entament une collaboration fondée sur leur complémentarité: l’un compose, l’autre écrit et interprète.

Sous les lunettes noires, des nuits blanches durant lesquelles le chanteur interroge les paradoxes d’un monde de bruit et de fureur. Dans A State Of War, le troisième album de Poni Hoax, paru en 2013, les textes de Nicolas Ker se couvrent d’une mélancolie, voguant sans cesse entre sinistre dévastation et splendide résurrection. La trace, la disparition passent dans cet album né dans la douleur (promesse non tenue de signature avec une major, rupture difficile avec un producteur reconnu), pour transfigurer le souvenir d’un pays oublié: le Cambodge.

Dès 1975, l’Angkar, l’organe du gouvernement créé par les Khmers rouges qui commande et crée les lois, se substitue aux parents naturels pour endoctriner des enfants dociles et obéissants: une véritable rééducation idéologique et linguistique s’opère. Il s’agit de remodeler l’ordre social en commençant par briser les structures de la langue, reflets d’une société ancestrale. Cette histoire, Nicolas Ker la raconte dans la chanson The Word.

Poni Hoax - The Word. | Via YouTube.

Hit machine

L’œuvre de Poni Hoax frémit d’un éminent paradoxe: celui d’être devenue, au fil des années, une fantastique fabrique à hits acclamée par une poignée de happy few et exutoire d’un moutard de l’underground qui exhale le chaos intérieur d’une vie confusément branlante, à travers un dispositif poétique se situant à la jonction de l’émotion et de l’abstraction. Dans Brain Magazine, le 20 janvier 2015, il déclare:

«Je préfère que les gens se figurent les concepts. Je les crypte, j’en fais de la poésie, et je crypte jusqu’à la limite de ma compréhension. Il ne faut pas dépasser ça, sinon c’est de l’imposture. Ça laisse une porte d’entrée aux gens, il y a un vrai message qu’il faut trouver. Mais je ne vais jamais asséner un message “voilà, je pense ça”. C’est malpoli.»

Une démarche créative qui rappelle celle de William H. Gass: pour l’auteur de l’ouvrage métafictionnel Le Tunnel, décédé en décembre dernier: «La littérature n’avait pas à essayer de résoudre, de conclure, de parvenir à une vérité ou un sens», mais elle se devait «de fabriquer, avec le langage, un objet qui donne aux gens la possibilité d’une expérience nouvelle», expliquait-il à Télérama.

Passage cathodique, esclandre médiatique

En 2016, Nicolas Ker apparaît sur le plateau de Laurent Ruquier. Alcoolisé, c’est avec une verve éthylique qu’il présente Les Faubourgs de l’exil, son premier album solo devant des invités déchargeant à l’envi des sourires de peine ou d’effroi.

Lorsque l’animateur lui demande s’il boit pour surmonter sa timidité, le chanteur répond qu’il ne se supporte pas. On pourrait soupçonner Nicolas Ker de rejouer ici l’éternel remake d’une histoire brodée de récits chaotiques et de misfits excentriques. Mais, à l’heure où le rock s’apparente à une pénible débandade qui sacrifie la marginalité sur l’autel de la vulgarité, autant en profiter pour voir quel genre de créatures en crise peut émerger des décombres d’un mythe dépouillé de son originalité. Et puis, cet esclandre médiatique in vodka veritas aura, au moins, permis au grand public de découvrir ce freak cataclysmique. Le lendemain de la diffusion de l’émission, l’album de Nicolas Ker atteint le top des ventes sur iTunes.

Nicolas Ker - The Suburbs of Exile. | Via YouTube.

Devenus les favoris de l’intelligentsia musicale des années 2000, soutenus par Agnès B., adorés de Vianney et chéris par Etienne Daho, l’intérêt de Poni Hoax n’a cessé de croître auprès d’artistes comme Charlotte Gainsbourg qui s’entoure du batteur Vincent Taeger pour son album Rest; Camélia Jordana qui fonde LOST, un projet autour de la paix et de la tolérance avec Laurent Bardainne; Alain Souchon qui collabore avec le claviériste Arnaud Roulin, ou Arielle Dombasle qui voit en Nicolas Ker un musicien dans la «grande lignée des rockeurs».

Ensemble, ils signent l’album La Rivière Atlantique et le film Alien Crystal Palace qui devrait sortir à l’automne prochain. Au casting de cette tragédie musicale: Joséphine de la Baume, Christian Louboutin, Michel Fau, Asia Argento, Jean-Pierre Léaud et évidemment, Nicolas Ker et Arielle Dombasle. Dernièrement, c’est à Françoise Fabian qu’il prête sa plume pour composer «Tant de choses que j’aime», single du premier album de l’actrice à paraître en mai prochain.

Arielle Dombasle et Nicolas Ker - «I'm Not Here Anymore». | Via YouTube.

Tropical Melody

Depuis sa création, Poni Hoax a su rester constant dans sa qualité et son renouvellement, ce qui a permis au groupe d’exister de la plus authentique des manières.

La preuve avec Tropical Suite, leur quatrième album sorti en 2017 chez Pan European Recording: pour l’enregistrer, le groupe fuit la France afin d’établir un nouveau cadre de création.

La réalisatrice Agnès Dherbeys suit les musiciens dans cette quête qui échappe à toute formule établie pour les mener entre Le Cap, Sao Paolo et Bangkok. En résulte Tropical Suite, un documentaire et un disque où s’exposent les plaies béantes d’un groupe qui tâche de retrouver la fulgurance d’une époque rutilante. Poni Hoax ravive l’étincelle rock’n’roll d’un brasier qui avait bien failli les consumer pour embrasser, dans une geste salvatrice, une anti-carrière qui ne suscitera probablement aucune histoire apparente autre que la leur, sinon celle de s’être inscrit comme une des formations les plus flamboyantes de ce début de XXIe siècle.

Poni Hoax - «The Music Never Dies». | Via YouTube.

Florine Delcourt

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