Société

Pourquoi déteste-t-on les beaufs?*

Temps de lecture : 4 min

*Hommes ou femmes.

Illustration par Laurence Bentz
Illustration par Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas les beaufs. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés les plus courants pour les expliquer et les démonter.

Journalistes, fonctionnaires, punks à chien… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

Affalé au fond de son canapé, il regarde d’un œil distrait le journal de Jean-Pierre Pernaut. S’il daigne se lever, c’est pour aller faire un peu de tuning dans le garage en écoutant les sketchs de Jean-Marie Bigard sur Rire et Chansons, après avoir fait un détour par la cuisine pour se préparer un petit pastis.

Le beauf se reconnaît d’emblée à ses pratiques culturelles et à son look. On le retrouve au PMU, chez les chasseurs, devant les émissions de Patrick Sébastien, au stade de foot ou faisant la queue devant le camion à frites. Car le beauf embrasse la culture populaire sans la questionner: voilà précisément ce pourquoi il est moqué.

Stéréotype rassurant

«Qualifier quelqu’un de beauf, ça permet de s’en distinguer, surtout d’un point de vue intellectuel», souligne Nelly Wolf, co-auteure de La fabrique du Français moyen. Le terme est une manière détournée d’évoquer quelqu’un d’une couche populaire dont on méprise les références culturelles: «Si on n’est pas beauf, alors on est plutôt bourgeois ou artiste. En tout cas, on est plus intellectuel.» Le stéréotype du beauf rassure. Il ne connaît pas la haute culture et nous conforte dans l’idée que nous, «on est mieux que ça».

«Sociologiquement parlant, le beauf fait référence au peuple, à la classe ouvrière. C’est une couche de la population dont le milieu de vie s’est amélioré après la guerre, une classe sociale qui peut se payer une voiture ou un frigo moderne et qui vient se fondre dans le concept de “Français moyen”», explique Nelly Wolf. Un Français soi-disant «moyen», avec un revenu bas mais correct et des aspirations médiocres. «Il incarne la figure diamétralement opposée au petit-bourgeois libéré», complète le sociologue Gérard Mauger dans son article «Mythologies. Le “beauf” et le “bobo”».

Très à droite

Au-delà de ses valeurs culturelles, les positions politiques du beauf sont aussi bien définies: il est très conservateur. «Le beauf est agressif et vote plutôt à l’extrême droite. Il est raciste, a des idées arrêtées. Il est aussi très obtus et misogyne», explique Jessica Kohn, chercheuse en histoire et spécialiste du métier de dessinateur.

La première fois que le stéréotype est représenté, c’est sous la plume de Cabu, dans les années 1970. Le dessinateur en fait un personnage gros et moustachu, qui apparaît souvent dans les pages de Charlie Hebdo. Jessica Kohn précise que pour dépeindre ses personnages et comprendre l’évolution de la société, Cabu avait l’habitude d’aller sonner aux portes pour discuter avec des inconnus.

«[Le beauf] est un concentré de tout ce que Cabu détestait. Pour créer son personnage, il s’est inspiré de son beau-frère, le mari de sa sœur, qui était militariste, raciste, pro-nucléaire, mais aussi d’un tenancier de bistrot qu’il connaissait bien», poursuit la chercheuse. Si le beauf est ancré à l’extrême droite sur l’échiquier politique, c’est parce qu'il est né au moment du “divorce” entre les ouvriers et le PS.»

«Politiquement, il aurait déserté la gauche pour le FN», confirme Gérard Mauger. Mais le sociologue estime que cette vision est simpliste et véhiculée par les petits-bourgeois: le beauf correspond à «la vision qu’ont les bobos de l’électorat du Front national». Il rappelle que c’est surtout l’abstention qui a gagné du terrain au sein des classes ouvrières. En clair, le beauf qui voterait Marine Le Pen par pure étroitesse d’esprit est un stéréotype construit par les autres classes sociales.

Tous beaufs

Finalement, peu importe l’époque, le beauf a toujours cristallisé le mépris autour de lui. Et ce dès les années 1950, moment où le mot passe dans le langage courant. «“Beauf” est apocope, c’est-à-dire qu’une partie du mot est tronquée. Le mot vient de beau-frère, quelqu’un dont la compagnie est pénible, qui demande qu’on prenne sur soi pour le supporter. La consonance avec le mot “bœuf” joue aussi, dans le sens où ce n’est pas un animal très fin», explique Aurore Vincenti, linguiste et auteure des Mots du bitume.

Or tout le monde connaît quelqu’un dont la compagnie est pénible et dont la culture est inférieure à la sienne. Cabu, qui a tant caricaturé le beauf, admettait en être un lui-même, par moment. «Il y a une part de beauf chez tout le monde. Moi aussi, je suis un beauf. Quand on a des réactions sans réfléchir, quand on se laisse porter par les idées reçues… Voilà, on est un beauf», explique le dessinateur dans l’émission «Apostrophes», animée par Bernard Pivot, en 1980.

Peu importe de quelle classe on est issu. «On peut dire qu’on est tous le beauf de quelqu’un, résume Nelly Wolf. C’est ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait une “catégorie de distinction”: le beauf, c’est toujours l’autre.»

Alors la prochaine fois que vous fredonnerez du Johnny, que vous tremperez une frite dans de la mayo industrielle ou que vous vibrerez devant la Ligue des champions, souvenez-vous que nous faisons tous partie de la grande communauté des beaufs.

Cécilia Léger Journaliste

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