Politique / Monde

Macron à Washington: Make Flatterie Great Again

Temps de lecture : 8 min

La stratégie du président français à l’égard de Trump n’a pas donné le moindre résultat. Les choses pourraient-elles changer?

Sourires et regards enamourés. |
Ludovic Marin / AFP
Sourires et regards enamourés. | Ludovic Marin / AFP

Le président français Emmanuel Macron est à Washington cette semaine, où il rencontre Donald Trump –l’homme qu’il tente d’amadouer depuis l’élection présidentielle française de 2017– et doit parler devant le Congrès.

Macron, ancien ministre d’un gouvernement «socialiste», avait décidé de faire cavalier seul en se présentant à la présidentielle, créant une plateforme centriste (En Marche!), battant au second tour de l’élection la favorite de Donald Trump, Marine Le Pen, après s’être débarrassé au premier de plusieurs figures de l’establishment politique français.

Depuis son accession au pouvoir, Emmanuel Macron a entamé un programme assez éclectique sur le plan idéologique, entreprenant notamment des réformes libérales de l’État (en ce moment celle du rail) qui ont indigné la majeure partie de la gauche, tout en poursuivant, sur le plan international, une politique visant à convaincre Trump de baisser le ton sur l’Iran et de changer d’opinion sur le réchauffement climatique. Jusqu'à présent, il n’a pas obtenu grand-chose sur ce deuxième front.

Pour évoquer Macron et sa présidence, je me suis entretenu avec Arthur Goldhammer, chercheur associé au Centre des étude européennes de l’Université de Harvard et traducteur de plus d’une centaine de livres. Au cours de notre conversation, nous avons évoqué la position compliquée de Macron sur le plan intérieur, pourquoi le président français pense pouvoir charmer le président Trump, et nous nous sommes demandés si les deux hommes ont vraiment des méthodes de gouvernance similaires.

Isaac Chotiner: Comprenez vous la stratégie de Macron à l’égard de Trump et pensez-vous qu’elle puisse donner des résultats tangibles?

Arthur Goldhammer: Je pensais l'avoir comprise au début. Je pense que l’idée de Macron était que les États-Unis sont une réalité incontournable dans le monde d'aujourd'hui, que Trump est le président des États-Unis, qu’il convient donc de traiter avec lui, et qu'il vaut mieux le faire en essayant de l'approcher de la manière qu’il est le plus susceptible de comprendre. Une telle approche nécessite un haut degré de convivialité, même si elle est feinte. Je pensais que c'était probablement une bonne manière de l'aborder lorsqu'il a invité Trump pour la première fois en France. Je ne pense pas qu'il ait obtenu beaucoup en retour... Mais Macron a une grande confiance dans sa capacité à convaincre les gens. Il se croit très persuasif. Il a toujours utilisé des personnages puissants et plus âgés que lui dans sa propre carrière et je pense qu'il voit Trump de la même manière, comme quelqu'un qui pourrait lui être utile et qui ne peut être approché d'aucune autre manière que par la flatterie.

Les couples Trump et Macron dînent au restaurant Le Jules Verne au deuxième étage de La Tour Eiffel. | Saul Loeb / AFP

Qu’est-ce que Macron veut vraiment obtenir de Trump?

Il a besoin d’une aide extérieure pour que le cœur de son programme de réformes fonctionne, et son cœur de programme, c’est la réforme de l’Union européenne. Sauf que Trump ne va pas lui être d’une grande utilité en la matière. Trump ne comprend absolument rien à l’Union européenne, mais il est tout de même en mesure de mettre la pression sur l’Allemagne. Si Macron fait savoir à Trump les concessions qu’il souhaite obtenir de l’Allemagne, il existe une possibilité que, d’une manière ou une autre, Trump puisse lui être tout de même utile. Je dois vous avouer que je ne vois pas bien comment, mais j’ai malgré tout l’impression que c’est ce que Macron a en tête.

Emmanuel Macron, Angela Merkel et Donald Trump au G20 de Hambourg, en Allemagne, le 7 juillet 2017. | John Macdougall / AFP

Dans le domaine de la politique étrangère, je pense que nous avons vu avec la Syrie ce que Macron pense pouvoir obtenir de Trump. La France souhaitait ardemment passer à l’action contre Assad depuis que François Hollande avait mis ses forces aériennes sur le pied de guerre car il pensait qu’Obama allait répliquer quand la fameuse «ligne rouge» avait été franchie. Mais Obama a finalement reculé. Hollande, Macron mais aussi et surtout l’ensemble du personnel des affaires étrangères en France ont tous été extrêmement chagrinés par ce repli de dernière minute d’Obama. Depuis, ils sont impatients d’exercer des représailles contre la Syrie. Trump leur en a donné l’opportunité. Et ils ne pouvaient pas lancer une telle attaque sans le soutien des Américains; de ce point de vue au moins, Macron a donc obtenu quelque chose de Trump.

Pour ce qui concerne l’accord sur le nucléaire iranien, la France souhaite préserver cet accord. Je pense que Macron va tenter un dernier effort durant sa visite pour tenter de convaincre Trump que l’accord mérite d’être préservé. Mais mon intuition, c’est qu’avec John Bolton en place, c’est peine perdue. Sur le climat, je pense que c’est quelque chose que Macron a abordé lors de la visite de Trump à Paris et qui n’a abouti absolument à rien.

On a vu ici et là des articles qui indiquaient que Macron, tout en étant très différent de Trump, partagerait, parce qu’il aime exercer le pouvoir, parce qu’il a le sentiment d’incarner la France, des points communs avec le président américain. Que pensez-vous de cette théorie?

Mon ami James McAuley a publié un article dans le Washington Post qui dresse ce parallèle. Je pense que c’est plutôt inexact. Je pense que Macron se voit davantage dans la ligne d’un Charles de Gaulle ou d’un François Mitterrand.

«Macron est vraiment l’héritier de cette tradition de dirigeants français à poigne.»

Il pense que l’État français ne peut être dirigé autrement qu’avec un exécutif puissant. Que la Ve République a été créée sur mesure pour De Gaulle et que sa Constitution a été construite pour un président fort. Un président qui gouverne bien davantage avec la technocratie qu’avec le pouvoir législatif. L’Assemblée nationale n’est vraiment là que pour donner des conseils et servir de caisse de résonnance.

Mais pour aller encore plus loin, la tradition politique française dans son ensemble, depuis la Révolution française, a paradoxalement développé une sorte de suspicion à l’égard de la démocratie. Cette idée que la démocratie doit être bien encadrée par un gouvernement qui doit être constamment aux aguets. En ce sens, Macron est vraiment l’héritier de cette tradition de dirigeants français à poigne. Sans être «autoritariste», Macron –et avec lui de nombreux observateurs et théoriciens politiques– considère qu’un exécutif fort est nécessaire dans un pays aussi conflictuel que la France.

Mais je pense vraiment qu’il n’a rien de commun avec Trump. Il ne fait pas appel aux plus bas instincts xénophobes, il n’essaie pas de mobiliser une partie de la population contre une autre. Il essaie de mobiliser l’État de manière à entreprendre les réformes économiques et sociales qu’il considère comme absolument nécessaires.

Il se montre pourtant de plus en plus dur sur l’immigration et a poursuivi la politique de mesures antiterroristes mise en place par Hollande après les attaques de l’organisation État islamique en France. Que pensez vous de sa politique en ce domaine, et êtes-vous vraiment certain qu’il ne fait pas appel à la xénophobie?

Non, je ne crois pas du tout qu’il s’appuie sur la xénophobie. Je crois plutôt qu’il a regardé ce qui s’est passé en Allemagne où l’extrême droite était quasi inexistante et où une immigration de masse a donné naissance à un fort parti d’extrême droite venu de nulle part. Voilà pourquoi il pense que des contrôles stricts aux frontières sont nécessaires pour maintenir l’extrême droite, qui existe depuis longtemps en France, sous le boisseau.

Je pense qu’il a également le sentiment que la gauche s’est montrée trop molle sur ce sujet et qu’un certain degré de contrôle aux frontières est nécessaire dans le monde d’aujourd’hui. Le nombre de personnes qui veulent quitter l’Afrique pour venir en Europe est trop important pour que l’Europe puisse espérer les absorber.

Mais d’un autre côté, je dirais aussi que Macron n’a pas fait le quart des efforts d’intégration des migrants que l’Allemagne a entrepris et qu’il doit être critiqué en cela.

Selon vous, peut-il réussir à entreprendre les réformes de l’État français?

Il y parvient déjà dans le sens où il maîtrise parfaitement la mécanique du gouvernement. Il opère à tous les niveaux du gouvernement avec un grand savoir-faire, ce qui est remarquable pour quelqu’un qui n’a jamais tenu la moindre responsabilité élective, sans parler du plus haut sommet de l’État. Mais il y est parvenu en partie en s’appuyant sur cette bureaucratie française dont il est issu.

Au cours de sa première année de pouvoir, il a fait preuve de beaucoup d’habileté. Il est parvenu à faire voter un nombre étonnant de réformes. Il a fait voter bien davantage de lois que Hollande sur la même période de temps. Je dirais donc qu’en terme de pur exercice du pouvoir, il a démontré sa compétence. Et c’est par ailleurs un excellent communicant.

Pensez-vous que ces réformes vont marcher?

Les réformes qu’il a entreprises sont essentielles pour opérer des transformations structurelles de l’économie, libéraliser le marché du travail, ouvrir le réseau ferroviaire à la concurrence, refondre le système d’imposition pour alléger le fardeau fiscal qui pèse sur les entreprises, abolir l’impôt sur la fortune, ce qui est devrait stimuler l’investissement. Toutes ces mesures sont censées remettre l’économie en marche, mais il s’agit globalement d’une série de mesures classiques de libéralisation de l'économie.

«Une partie des différents mouvements sociaux qui ont éclaté en opposition à ses réformes pourraient s’agréger et former une véritable opposition.»

Si le diagnostic de Macron n’est pas inintéressant, cela n’est pas vraiment ce dont l’économie européenne a besoin. Ce dont l’économie européenne a besoin, c’est d’un certain rééquilibrage, d’une réduction de l'excédent de la balance commerciale de l'Allemagne, d’une répartition d'une partie de cet excédent dans d'autres pays européens, de davantage d'investissements infrastructurels financés par des emprunts au niveau européen, et d’une mutualisation de la dette européenne. Tout cela nécessite la coopération d'autres pays européens. Et il se peut que la deuxième phase des réformes de Macron consiste à tenter d'obtenir l'accord de l'Allemagne sur ce point, mais le résultat des élections allemandes rend une telle issue fort peu probable.

Et s’il n’obtient pas le soutien de l’Allemagne, alors les réformes de libéralisation de la France qu’il effectue avec un certain talent ne donneront pas les effets escomptés. Et si tel est le cas, alors une partie des différents mouvements sociaux qui ont éclaté en opposition à ses réformes pourraient s’agréger et former une véritable opposition. Pour le moment, il est particulièrement aidé par l’absence d’une opposition organisée. Les différents mouvements de protestations sont éparpillés sur de très nombreux fronts et la convergence des luttes n’est pas au rendez-vous.

Et que pensez vous que les Français vont dire en le voyant venir en Amérique et courtiser Trump?

À n’en pas douter, les critiques seront nombreuses, car Trump est très détesté en France et je pense que cette manière qu’a Macron d’imiter De Gaulle – en personnalisant la présidence à un degré inhabituel– plaît aux Français presque autant que cela les dérange. Et je pense qu’ils considéreront que cette manière de faire sa publicité aux États-Unis constitue une forme de personnalisation du pouvoir qu’ils n’apprécient guère.

Isaac Chotiner Journaliste

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