Économie

Rassurez-vous: la robotisation n'est pas une menace pour l'emploi

Temps de lecture : 4 min

Il faut ajouter une dose de bon sens économique au débat sur la supposée raréfaction de l'emploi liée à l'automatisation, électrisé par moult études alarmistes.

(Presque) inoffensifs | Jehyun Sung via Unsplash License by
(Presque) inoffensifs | Jehyun Sung via Unsplash License by

C’était l’étude de la semaine à ne pas manquer, et elle a affiché des conclusions inquiétantes: d’après l’OCDE, soixante-six millions d’emplois devraient disparaître d’ici 2030, à cause de l’automatisation de nos économies.

Autrement dit, 14% de l’ensemble des jobs des trente-cinq États membres de l’OCDE seraient touchés par la robotisation, qui devrait concerner 70% des secteurs. D’importantes modifications structurelles surviendraient dans la prochaine décennie.

Piètres politiques publiques françaises

À travers une étude rigoureuse et un examen précis, le rapport admet néanmoins que l’impact ne sera pas équivalent entre les différentes économies. En fonction du degré de compétence et d’adaptation de la population, mais aussi en fonction du niveau des politiques sociales, de lutte contre le chômage, de formation et de réinsertion, les conséquences ne devraient pas être identiques partout.

Les pays scandinaves –Norvège, Finlande et Suède– ne seraient pas touchés outre mesure par la robotisation, et ne verraient qu’une diminution de 6% de l’offre sur le marché du travail, contre plus de 30% en Slovaquie, en Lituanie ou en Turquie.

En France, le risque serait de 15% environ, soit un niveau égal à la moyenne de l’OCDE. Le pays pâtirait de sa piètre politique de formation, depuis longtemps critiquée pour ses faibles performances, de sa politique de réinsertion exclusive et du financement de la protection sociale en dents de scie.

Inquiétudes politiciennes

La robotisation serait peut-être l'occasion de proposer des alternatives, voire d'imposer un bouleversement de nos politiques, une révolution du paradigme de l’État social –pour plus d’ouverture et moins de contraintes. C’était en tout cas le vœu de certains candidats lors des élections présidentielles de 2017, et notamment de Benoît Hamon, avec son revenu universel d’existence et sa taxe sur les robots.

Parce que la robotisation devrait détruire des emplois et provoquer une raréfaction des postes, un grand remplacement des métiers par des machines, il faudrait repenser la redistribution et imposer une automatisation des versements et des aides –sans distinction ni contrainte– pour aider la formation, l’adaptation et la lutte contre la précarisation.

De nombreux représentants politiques se sont alarmés contre la montée des robots et d’un risque de chambardement, mais cela ne serait-il finalement pas le cours naturel de l’histoire?

Posture défensive malheureuse

L’innovation a toujours fait avancer les sociétés, sans qu'elle n'amène avec elle un chaos absolu ou une fin de notre civilisation –bien au contraire. Qui aurait pu imaginer les progrès dans l’informatique, les moyens de communication, de transport, dans l’industrie ou les services?

Notre civilisation fonctionne grâce ces gains de productivité offerts par la modernisation galopante. Si la croissance a soutenu l’amélioration de notre niveau de vie depuis plus de deux siècles, c’est surtout grâce aux innovations techniques et technologiques, à la recherche fondamentale et à l’automatisation.

Diaboliser les robots est une posture défensive malheureuse, fausse et dangereuse. Ils ne seront pas à l'origine d'une chute de l’emploi, mais simplement d’une grande substitution –comme nous en avons déjà vécue.

Des emplois qui existaient il y a un siècle, cinquante ans ou dix ans ont disparu, sans que le chômage n'explose drastiquement: le marché du travail s’est tout simplement adapté face aux changements structurels et conjoncturels.

Mythe infondé

La robotisation et l’automatisation du XXIe siècle rentreront dans ce cas de figure, comme le prouve l’étude des économistes italiens Gabriele Pellegrino, Mariacristina Piva et Marco Vivarelli, Are Robots Stealing Our Jobs?.

D’après ces derniers, «la relation entre l'innovation et le chômage est loin d'être claire et évidente [dans les économies occidentales]. […] Au contraire, les innovations devraient permettre des gains de productivité conduisant à une réduction des prix des produits manufacturés et des services […]. De plus, la hausse de la consommation, rendue possible par la baisse des prix, couplée aux besoins industriels nouveaux garantirait une croissance durable soutenant l’emploi et le niveau de vie».

Cessons d’avoir peur: la fin du travail par la robotisation est un mythe infondé. Il faut revenir à Joseph Schumpeter et à son concept –maintes fois repris– de la «destruction créatrice»: l’innovation et le progrès technique dans des secteurs particuliers créeraient forcément de nouveaux besoins et contrebalanceraient les destructions d’emplois et de croissance dans d’autres secteurs.

La taxe sur les robots ou le revenu universel justifiés par la fin du travail seraient ainsi contraires au bon sens économique. On ne peut pas s’opposer à l’évidence, à l’ordre des choses: que serions-nous devenus si nous nous étions opposés au développement de la machine à vapeur?

Nouveau chapitre

Même certains économistes proches de la gauche à l’époque de l'élection présidentielle rejetaient l’idée de lier ces propositions à l'automatisation: «L'essentiel, c'est de séparer la nécessité du revenu universel de la question de la raréfaction. Même si raréfaction il ne devait pas y avoir, le revenu universel est le nouveau pilier de la protection sociale du XXIe siècle», me précisait Julia Cagé, professeur d’économie à Sciences-Po Paris et conseillère spéciale de Benoît Hamon pour sa campagne de 2017.

Lors d’une audition au siège du Parti socialiste en 2017, Jérôme Gautié, professeur d’économie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, m'expliquait que «la conviction que nous nous approchons d’une fin du travail est un mauvais signal envoyé aux entrepreneurs innovants. La technologie est au service de la qualité de l'emploi. Il faut se focaliser sur cela, et soutenir une robotisation et une automatisation au service des travailleurs».

Ce n’est donc pas de la raréfaction de l’emploi dont il faut s’inquiéter, mais de l’actuelle politique de lutte contre le chômage, des moyens et des outils pour la formation et pour la réinsertion professionnelle. L’époque qui arrive est celle de la fin d’une forme de travail et d’une certaine philosophie –celle d’un emploi à vie, sans litige ni accroc. Il va devenir nécessaire d'envisager des périodes de non-travail, de transition, de formation, d’adaptation, d’ouverture. Autrement dit, une vie semée d’embûches.

La robotisation n’est pas le grand péril que certains annoncent: elle n’est qu’un nouveau chapitre dans notre long livre du capitalisme industriel, dont il s'agit de savoir comment écrire les prochaines lignes.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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