Sociéte / Monde

La fabrique des bad boys

Temps de lecture : 8 min

Des frat houses aux cours d'écoles, comment les mecs sont devenus un sujet d’études pour les universitaires.

Frat Boys | Brian Finke
Frat Boys | Brian Finke

Cet article est publié en partenariat avec le magazine trimestriel Machin Chose, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Et si c’était l’heure de la gueule de bois pour les fraternités américaines, ces confréries étudiantes aux noms de lettres grecques qui font régulièrement la une des journaux pour des affaires de viols et d’homicides?

En janvier, la branche de Pennsylvanie de la fraternité Pi Delta Psi a été reconnue coupable d’homicide involontaire après la mort d’un étudiant pendant un bizutage en 2013, et interdite de toute activité pour dix ans.

Univers galvanisé par la testostérone

À ce jugement d’une sévérité sans précédent viennent s’ajouter, un peu partout dans le pays, des mesures pour limiter les débordements des frats. Ces dernières semaines, en pleine période de «rush», le recrutement des nouveaux membres arrivés à la rentrée, vingt-quatre fraternités de la Kansas University ont été suspendues pour «problèmes systémiques de comportements». Idem pour la San Diego University, qui a imposé un «moratoire social» à quinze frats à la suite de plaintes pour harcèlement, et dans les universités du Missouri et de Miami, qui ont sonné la fin de la récré et ordonné un shut down de leurs confréries jusqu’à nouvel ordre.

«Quand un garçon rejoint une fraternité, il est trois fois plus probable qu’il commette un viol», explique Michael Kimmel, qui enseigne la sociologie à l’université de Stony Brook, à New York. Et il sait de quoi il parle, puisqu’il a été l’un des premiers à étudier ces incubateurs de masculinité toxique dans son ouvrage Guyland, paru il y a dix ans avec le sous-titre: Le monde périlleux où les garçons deviennent des hommes.

Brian Finke

Basé sur des centaines d’interviews de jeunes américains, l’ouvrage met en lumière un petit univers galvanisé par la testostérone où «être un homme» correspond à des règles aussi absurdes que précises, dont toute personne qui a déjà fréquenté un vestiaire connaît les bases.

En pleine vague #metoo et mass shootings à répétition aux États-Unis, Michael Kimmel, qui a sorti en février un nouvel ouvrage sur des white supremacists repentis, est plus en vogue que jamais. Tout le monde veut savoir ce que le spécialiste incontesté des hommes, qui a fondé le Center for the Study of Men and Masculinities en 2013, peut nous dire sur les mécanismes qui poussent les gens nés avec un chromosome Y à toujours se retrouver du côté des oppresseurs dans l’histoire.

«J’ai écrit l'une de mes premières tribunes dans la presse en 1999, au moment de la tuerie de Columbine. À l’époque, pointer la masculinité comme facteur de risque paraissait ésotérique. Les choses ont bien changé depuis. Les femmes ont été tellement opiniâtres à raconter leurs histoires que l’on commence à les entendre. Les effets de la masculinité sont devenus visibles», raconte Michael Kimmel.

Le coût des hommes

«Cela fait longtemps que ça crève les yeux, mais les yeux crevés n’ont jamais rien vu», explique Louis-George Tin, auteur de L’Invention de la culture hétérosexuelle. «Bourdieu parlait déjà des hommes dominants dominés par leur propre domination, ou Élisabeth Badinter de l’apprentissage des garçons qui consiste à ne pas être un bébé, une fille ou un pédé… Mais c’est longtemps resté un champ aveugle, comme si les hommes n’avaient pas de genre», souligne-t-il.

Et puis des universitaires ont commencé à s’intéresser de plus près aux garçons, parce qu’il devenait évident dans leur travail que la variable de genre avait son importance. C’est le cas notamment de Raewyn Connell. Cette sociologue australienne est l'une, sinon LA pionnière des études sur les masculinités.

«Dans les années 1980, Connell travaillait sur le harcèlement scolaire et pour cela, il lui fallait aussi comprendre les rapports entre les garçons et leurs différents types de masculinités», explique le sociologue Florian Vörös, qui fait partie d’un petit groupe de chercheurs de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) ayant animé un séminaire sur les masculinités de 2013 à 2015 et traduit, à la même époque, l’ouvrage phare de Raewyn Connell, Masculinities.

C’est dans ce livre qu’elle propose, en 1995, de distinguer plusieurs formes de masculinités qui feront date: la masculinité hégémonique (exemple: Trump), la masculinité complice (exemple: les fameux «facilitateurs» dénoncés lors du scandale Weinstein) et la masculinité subordonnée (exemple: tous les mecs que vous avez traité de tapettes).

En créant un nuancier de la masculinité, la sociologue apporte un grand bol d’air dans le jus de chaussette viriliste. Les hommes oppressent toujours et avant tout les femmes (bad news), mais ils s’oppressent aussi entre eux, dans un jeu malsain et épuisant de «c’est moi qui ai la plus grosse», faisant au passage de nombreuses victimes dans leurs rangs (ah, bad news aussi, mais on vous avait rien promis). Si l'on doit chercher une bonne nouvelle, c’est que cela permet de mieux comprendre ce qui cloche dans la société (et là, re-bad news: c’est nous).

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«Travailler sur les masculinités permet de rompre avec l’évidence et de faire rentrer les hommes dans la particularité, se réjouit Arthur Vuattoux, sociologue faisant partie du groupe de chercheurs de l’EHESS en pointe sur le sujet. Cela permet aussi de se rendre compte qu’être un homme procure beaucoup d’avantages, mais que cela a aussi un coût.»

Un coût social «hallucinant», confirme Sylvie Ayral, enseignante et coauteure de La Fabrique des garçons: sanctions et genre au collège (PUF, 2011). Elle explique: «Une très grande partie de nos impôts est tournée vers le masculin. La délinquance, l’alcoolisme, la violence routière sont principalement le fait des hommes. Et dans l’espace scolaire, toute la discipline est tournée vers les garçons. Ils représentent 80% des élèves punis. Mais ce qui est plus préoccupant encore, c’est qu'il ressort, dans les enquêtes qualitatives, qu’ils savent parfaitement ce qu’ils font: ils instrumentalisent le système punitif pour donner des gages de leur masculinité. Avec la sanction, on consacre la domination masculine.»

Sexe fort, gène faible

Normalement, à ce stade, vous avez compris qu’être un homme, c’est être le jouet de désirs qui vous ont été imposés –un peu comme Neo, dans Matrix– et que les études sur les masculinités sont la pilule rouge: grâce à elle, vous serez libres, mais ça ne sera pas sans sacrifices.

Si vous n’êtes pas déjà en larmes sur votre canapé (si c'est le cas, cela n’a aucune importance, car vous n’êtes pas un pantin du patriarcat), jetez ­vous sur Le Mythe de la virilité, de la philosophe Olivia Gazalé.

Elle y raconte l’apparition tardive du masculin, sa faiblesse génétique, la virilisation progressive du monde et ses incroyables mécanismes de domination: «La virilisation du monde s’est opérée sur plusieurs millénaires. Avant l’antiquité gréco­-romaine, chez de très nombreux peuples, comme les Égyptiens, les Celtes ou les Étrusques, les femmes avaient des droits et des pouvoirs beaucoup plus étendus, qu’elles perdront par la suite. La femme va être infériorisée, domestiquée, minorée: l’idéologie patriarcale fait d’elle la servante soumise de l’homme et la réduit pour des siècles à son seul rôle de procréatrice. Un enfermement qui ne prendra fin que dans la seconde moitié du XXe siècle.»

Certains hommes n’ont pourtant pas attendu la fin de l’âge d’or de ce que Gazalé, comme d'autres, préfère appeler le «viriarcat» pour se plaindre que, vraiment, on ne peut plus rien dire et qu’être un homme c’était mieux avant –qui a dit «drama queen»?

«En réalité, la virilité a toujours été problématique et contestée par les hommes eux-mêmes. La crise de la virilité est aussi ancienne que la virilité. Car la virilité est un idéal qui définit ce que doit être un homme pour être un “vrai” homme, selon des canons très précis et extrêmement normatifs. Ce qui est nouveau, c’est que cet idéal de force, de performance, de combativité, de conquête, de victoire, cet idéal guerrier de toute-puissance est devenu quasiment hors d’atteinte dans la société actuelle», explique la philosophe.

Hors d’atteinte et complètement has been pour toute une frange de la population qui appréhende les questions de genre avec un peu plus de souplesse qu’un membre d’un forum de jeux vidéo. «L’incapacité à atteindre un idéal qu’ils se sont fixé eux-mêmes et la fin du modèle qui est le leur poussent certains hommes à rejeter la faute sur la lutte contre les inégalités et les groupes qui les portent», analyse Régis Schlagdenhauffen, maître de conférences à l’EHESS.

Virilité: prolos contre bourgeois

Les discriminations, c’est comme les MST, elles viennent souvent à plusieurs. C’est pour cela, et parce qu’elles sont imprégnées par le travail des gender studies, que les études sur les masculinités sont particulièrement attentives aux questions sociales et raciales.

«Pour Raewyn Connell, quand on est un universitaire, on est du bon côté du pouvoir, chez les hommes riches, blancs, hétéros, légitimes. C’est pourquoi elle évite de citer les figures tutélaires, comme Foucault ou Bourdieu, car elle considère qu’il est inutile de les rendre plus visibles qu’elles ne le sont déjà. Dans le même esprit, elle porte une attention toute particulière à mettre en avant la recherche qui vient des pays du Sud», explique Arthur Vuattoux.

Une démarche d’autant plus nécessaire que la société patriarcale –ou viriarcale– semble avoir un rapport fusionnel avec les ségrégations, comme l’explique Olivia Gazalé: «Pour s’affirmer homme, voire surhomme, il faut désigner et exclure des sous-hommes. Historiquement, le mythe viriliste n’a pas seulement nourri la misogynie, mais aussi l’homophobie, la xénophobie, l’esclavagisme, le fascisme et toutes les formes d’exploitation et d’anéantissement de l’homme par l’homme.»

Un tropisme racial que l’on retrouve dans la bouche d’Éric Zemmour, lorsqu'il s’alarme du sort des «jeunes prolétaires blancs éduqués dans l’univers du féminisme occidental [qui] ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes» –alors que la domination devrait être vue dans son ensemble.

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«C’est bien de s’attaquer au harcèlement de rue, mais il ne faut pas s’arrêter là, quid du harcèlement de bureau? La virilité populaire est plus visible, car elle s’épanouit dans la rue, contrairement à celle des bourgeois, qui sévit à la maison», souligne Louis-George Tin.

«Il faut parler des dominations masculines sans tomber dans le piège des discours blancs et bourgeois qui vont marginaliser les arabes et les noirs, prévient Florian Vörös. Mais en pratique, quand il s’agit d’abandonner des privilèges, c’est compliqué.» Pourtant, comme le rappelle Michael Kimmel, «plus il y a une égalité entre les genres dans un pays, plus ses habitants sont heureux. L’égalité des genres est aussi bonne pour le business». Autrement dit: «Ce n’est pas simplement juste, c’est smart».

Hugo Lindenberg Rédacteur en chef adjoint chez Stylist

Machin Chose Version masculine de Stylist

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